CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 36/ mardi 21 avril)

La caverne du confinement 

 

Chacun a pu s’en rendre compte, le confinement stimule la réflexion philosophique… .De beaux concepts et des pratiques vivaces sont nés de lui. Le cosmopolitisme a surgi dans la jarre de Diogène. Descartes a mis au point sa célèbre méthode et son cogito dans une pièce à chauffer où l’hiver le reléguait. Spinoza a cultivé la joie dans l’isolement de sa chambrette. Et Nietzsche a lancé ses alertes philosophiques du fond des garnis italiens qui abritaient sa solitude.

Mais le champion de l’usage du confinement reste sans conteste Platon, non par son vécu mais par sa célèbre allégorie de la caverne. Notre existence, raconte-t-il, ressemble à celle de prisonniers au fond d’une grotte qui, la tête bloquée, ne peuvent regarder que des ombres portées sur la paroi. N’ayant aucune autre expérience, ils prennent pour des réalités ces ombres, en fait des projections d’objets qui passent dans leur dos. Dans son confinement souterrain, l’âme est victime d’illusions.

Pour Platon la pensée est la faculté qui va permettre à l’âme de se libérer de ses fers et de se tourner vers la lumière et la connaissance. D’abord vers les objets eux-mêmes, puis vers le feu qui les éclaire. Ultime étape du déconfinement platonicien : la sortie de la caverne. Une fois à l’extérieur l’âme contemple la vraie lumière. Cette conversion doit se faire par étape, car le soleil éblouit et peut aveugler l’âme restée longtemps dans la pénombre

La belle métaphore platonicienne raconte encore autre chose. Une fois la vérité aperçue et le cheminement qui y conduit identifié, l’âme doit retourner dans sa grotte. C’est son destin terrestre. Elle n’échappe pas à une condition humaine où elle se confronte à l’illusion et l’erreur. Le philosophe y trouve sa mission. Et plus largement tous les êtres doués de réflexion que nous sommes. Nous ne sommes que des intérimaires de la vérité.

Le virus nous a plongés dans une obscurité épaisse où nos certitudes se sont fondues. Sur le fond de notre ignorance, des discours contradictoires, irresponsables ou tout simplement mensongers projettent leurs simulacres. Comme les âmes de Platon, nos esprits sont esclaves des représentations qu’on leur livre. Notre caverne est encore plus trompeuse, c’est une crèche fabuleuse, elle miroite d’une surbrillance médiatique.

A travers son mythe, Platon nous enseigne que c’est du confinement caverneux dans notre condition que naît et se transmet une volonté d’air libre et de lumière. Nous avons donc des permissions de sorties. Et sans lui, nous n’aurions même pas conscience de notre ignorance et des dissimulations dont nous sommes victimes.

Pourtant c’est dans la caverne que le combat contre l’illusion et l’ignorance, contre soi-même aussi, toujours continue. La vieille allégorie platonicienne, le marronnier de la philosophie, reste décidemment au programme y compris après le 11 mai…

 

Lao-Tseu : « Il ne s’agit pas de se retrancher du monde, de s’enfermer dans une tour d’ivoire, il faut tout savoir, être informé de tout et pourtant rester critique comme si on ne savait rien. »

Confucius : « Je ne peux rien pour qui ne se pose pas de questions. »

Proverbe chinois : « Le savoir que l’on ne complète pas tous les jours diminue tous les jours. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 35/lundi 20 avril)

Pharmacie 

 

Pas de traitement contre le Covid-19…La grande machinerie des labos s’est enrayée. Les Français, champions du monde de la consommation de médicaments, affrontent une situation aussi imprévue que frustrante. Pendant le confinement, les pharmaciens restent à leurs postes afin de satisfaire la demande. Pour saluer leur présence indispensable, on s’attarde aujourd’hui sur le mot pharmacie.

Le mot virus est univoque. Il signifie poison. Les choses sont plus complexes avec celui de pharmacie, porteur d’une ambivalence originelle. Le mot grec pharmakon désigne à la fois le remède et le poison… C’est pourquoi sans doute dans l’art pharmaceutique tout est affaire de dosage, de posologie et de mode d’emploi. La plupart des médicaments peuvent avoir des effets indésirables. D’autres, les placebo (du latin je plairai…) sont des substances neutres mais produisent des effets psychologiques incontestés.

Bien loin de nos scandales sanitaires, Platon utilise le mot phamarkon pour nous inciter à distinguer les bons et les mauvais discours. Les premiers (remèdes) sont au service de la vérité, les seconds (poisons) sont trompeurs. Platon nous met en garde : il est des discours qui endorment voire intoxiquent. A première écoute, ils ont la même apparence et le même pouvoir de séduction. Mais le poison peut se cacher derrière le supposé remède. Le mensonge passe par le même canal que celui de la vérité.

Dans le monde ancien, celui d’avant le Covid-19, nous avions cédé aux sirènes d’une pharmacie, elle-même passée sous la houlette du marché. Nous avions sombré dans l’addiction des promesses sans scrupules de sirops Typhon et autres élixirs de longue vie. Et négligé aussi les messages des crises pharmaceutiques.

La santé est redevenue prioritaire sur le profit. La vie est nue aujourd’hui, Dans cette nudité deviennent plus évidents notre dangereux besoin de croire et l’inévitable dualité qui tiraille dans la plupart des cas la condition humaine. Les substances qui serviront à combattre le virus viendront de Chine comme le virus lui-même…Mais s’éclairent plus violemment aussi les contradictions et les mensonges des discours officiels d’ici et d’ailleurs.

Attention pourtant : le mot de pharmacie englobe une signification plus trouble encore que le double sens mis en lumière par Platon. Le pharmakos, dans la Grèce archaïque, désignait la victime expiatoire, le bouc-émissaire dont le sacrifice ou l’expulsion permettait de purifier la cité.

Protégeons-nous contre le virus et contre les discours mensongers qui l’accompagnent. Saluons les pharmaciens et immunisons-nous contre notre noire tendance, notre inclination empoisonnée à chercher des boucs-émissaires quand il faut seulement établir des responsabilités. Soyons notre remède et notre pharmacien.

 

René Girard : « La foule tend toujours vers la persécution. »

Corneille : « D’où le mal procède part aussi le remède. »

Shakespeare : « A des maux étranges on applique d’étranges remèdes. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 34/ dimanche 19 avril)

Rêverie

 

Par la fenêtre, mon regard de confiné se perd dans je ne sais quel monde. Je ne suis ni dehors ni dedans. Dans un pli du temps peut-être, qui les referme l’un sur l’autre. Ou alors dans la transparence de la vitre qui relie l’envers et l’endroit ? Je rêvasse. Au cœur de l’oisiveté mes songes passent avec les nuages qui se font et se défont dans le ciel.

Il y a les rêves qui remontent du sommeil au cœur de la nuit. Hiéroglyphes indéchiffrables produits dans les profondeurs organiques ou formations de l’inconscient psychique. Nous les acceptons et nous acceptons de ne pas tous pouvoir les interpréter. Sauf quand ils se répètent avec insistance, ils ne nous empêchent pas de vivre la vie éveillée. On peut même s’en amuser en les racontant aux autres.

Il y a les projets que la volonté lance dans le temps. Des dessins tracés dans l’avenir, des sculptures du possible. Tous n’aboutissent pas, mais le projet conserve nos faveurs. Il transforme ce qui est. Il invente ce qui n’est pas. Au hasard du rêve, il oppose la nécessité du désir. Et aux déterminations psychiques la liberté de penser et d’agir.

La rêverie, elle, ne bénéficie ni du prestige associé au projet ni de l’hommage à notre bizarrerie qui salue le rêve. Un homme qui rêvasse est improductif. La rêverie est synonyme de temps perdu, de mollesse, d’anormalité. Elle a mauvaise réputation.

Et pourtant, que d’utilité et de trésors dans la rêverie. Les neurosciences qui s’échinent bien souvent à encoder dans leur langage les évidences que chacun sait d’expérience, par le seul usage de soi, reconnaissent ses bienfaits sur le cerveau…Notre vie psychique est rythmée par de longues plages où la conscience se met en veille et laisse place à la rêverie. Ces phases de repos sont indispensables : elles permettent une récupération salutaire mais, s’insinuant bien souvent au cœur de certaines actions, elles en facilitent le déroulement.

Mais il y a mieux encore. La rêverie diffère de la contemplation et de la vision consciente. Dans la première, le sujet disparaît dans le spectacle du monde. Dans la seconde, c’est la réalité qui reflue au profit d’un regard qui l’organise. Dans la rêverie, une autre faculté entre en jeu : l’imagination.

Le monde et le sujet se mettent l’un et l’autre en sourdine. Ils perdent toute prétention à la centralité. Le monde se déréalise et le sujet se met en retrait. Ils se retrouvent pourtant en se réservant l’un l’autre mais sans pour autant disparaître. Entre l’inconscient et la volonté, le rêve et le projet, l’imagination ouvre un espace où la pensée et le monde se cherchent et dialoguent à mi-voix. Ils y sont libres l’un pour l’autre. Loin d’être passive et stérile, la rêverie est une activité toute de vigueur et de création.

Aujourd’hui les images régissent le monde humain. Mais ce sont des images techniques, surréelles, collées aux pulsions, sans mystère ni dynamisme interne. Ce sont des images mortes, des signaux, des stimuli.

Le confinement nous réapprend le charme et l’utilité de la rêverie. Il nous rend à notre pouvoir d’imaginer. Récupérons-le sans scrupule ni modération. Réapprenons à imaginer. Nous en aurons encore plus besoin une fois sortis de cette sale période.

 

Bachelard : « Le monde est mon imagination. »

Amiel : « La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. En se jouant elle accumule les matériaux pour l’avenir et les images pour le talent…c’est le signe et la fête de la liberté. »

Victor Hugo : « Je suis le combattant des grandes rêveries. Le songe est mon ami et l’utopie ma sœur. »

Et une sonate de Scarlatti de mon ami Jean-Paul :

sonate K466

 

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 33/ samedi 18 avril)

Méditation sur l’ivresse 

 

Boire ou ne pas boire ce soir ? La question est d’actualité, un samedi, après l’annonce déprimante d’un confinement à rallonge. D’un côté, cloué chez soi, on n’a plus besoin de capitaine de soirée. L’inquiétude est levée du retour risqué à la maison. On peut sans compter les verres se laisser aller à une douce ivresse, à un brouillage réparateur des pensées, à un oubli salutaire des contraintes et des menaces. D’un autre côté, on redoute la tentation pressante de suivre la pente, de prendre le mauvais pli d’une alcoolémie quotidienne, et puis boire comme un confiné, c’est triste. Avec un masque, c’est carrément impossible.

Dans ce suspens digne d’Hamlet, on peut aussi faire diversion et s’interroger : existerait-il une éthique de l’ivresse ? Le sujet divise la compagnie des philosophes. Il en est qui, sans dédaigner l’alcool, sont des modèles de sobriété (Montaigne, Descartes, Spinoza, Nietzsche). Il en est d’autres, plus proches de nous (dans le temps) qui ont flirté avec l’alcoolisme, tels Sartre, Camus, ou Deleuze.

Et on en trouve encore qui sont de parfaits hypocrites, comme le stoïcien Sénèque, propriétaire du plus grand vignoble de l’empire et pourfendeur de l’ivrognerie…Sur ce terrain glissant de la consommation d’alcool, rien ne discerne les philosophes des autres hommes, et c’est d’ailleurs grisant.

L’Antiquité a néanmoins produit de réelles philosophies de l’ivresse qui peuvent aider à se forger une opinion sur la question. Platon, par exemple, reste nuancé. En substance, voici sa théorie : le vin trouble la raison, il prend le contrôle de l’âme. L’enivrement mène tout droit à la démesure dionysiaque. Pour autant, le délire vinique exprime bien souvent une vérité refoulée. Les Romains se souviendront de ce pouvoir révélateur pour frapper dans leur langue cette formule mémorable : in vino veritas.

C’est pourquoi Platon, loin de condamner l’ubris de l’ébriété, l’intègre dans son programme éducatif des jeunes esprits. Pour tester précisément leur âme raisonnable et accroître la résistance de celle-ci. Ainsi le célèbre Banquet nous montre un Socrate passé maître dans l’art de « tenir l’alcool ». Le vin de Platon est un vecteur de connaissance.

Son élève Aristote, biologiste et médecin, y trouve un singulier pouvoir. Celui de transformer l’individu, de modifier son caractère. Le vin introduit de l’altérité dans l’identité. Mais, précise-t-il, « Le buveur est incité même à donner des baisers à des gens que personne, en état de sobriété, ne traiterait de la sorte, soit en raison de leur apparence, soit en raison de leur âge. » Le vin est la voie royale de l’amour…Même si parfois le changement de l’humeur produit l’effet inverse.

La volonté de savoir, l’envie d’être autre et l’amour des autres, les préoccupations de Platon et d’Aristote ne sont-elles pas les nôtres aujourd’hui au fond de notre confinement ?

On ne peut terminer ce bref passage en revue des théories soulographiques, sans prendre un dernier verre avec Epicure. Celui-ci, vaincu par la gravelle, au seuil de la mort, demande un bain chaud et, après, une lettre à un ami, se fait porter du vin. Et c’est toute distance abolie de la coupe aux lèvres, dans une ultime gorgée de dégustation, qu’il rend une âme à laquelle il avait voulu donner tant de plaisir de son vivant.

A la santé des philosophes antiques !

Rabelais : « Le jus de la vigne clarifie l’esprit et l’entendement, apaise l’ire, chasse la tristesse et donne joie et liesse. »

 Le Talmud : « Vient le vin, sort le secret. »

Coluche : « Un alcoolique, c’est quelqu’un que vous n’aimez pas et qui boit autant que vous. »

Bernard Shaw : « L’alcool est un anesthésique qui permet de supporter l’opération de la vie. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour32/ vendredi 17 avril)

Enfance

 

Aujourd’hui ma petite-fille a quatre ans. Et mes pensées confinées s’envolent vers elle, qui habite si loin. Me voici cerné par des visages d’enfants, enroulé dans une ronde bruyante et tonique. Me voici au centre du cercle clair, chaleureux et mobile de ma propre enfance.

Ce virus qui nous inquiète et nous terrasse présente un trait positif. Globalement, il épargne l’enfance. Ce n’est pas le cas de toutes les catastrophes ni des fléaux humains. Les nazis n’ont pas eu autant de respect. Ni les génocidaires. Ni ceux qui sèment la mort en Syrie ou ailleurs. Seul l’homme semble avoir le sanglant privilège de massacrer ce qui est sacré en lui.

L’enfance ne dure pas longtemps et pourtant elle ne cesse d’être là, comme la couche profonde de l’être. Son éternité résonne dans l’actualité de l’adulte. Echos pleins de bonheurs et de défis relevés, mais aussi morsures dans les recoins du temps, secrets indéchiffrables sous un voile de souvenirs. Avec cette enfance toujours là, nous sommes des sourciers de nous-mêmes.

Et dans ce confinement, si nous écoutons les messages de nos sources, nous y trouvons de quoi le traverser. La capacité à imaginer qui déréalise les murs les plus épais. L’envie de jouer qui nous lance vers les autres dans un envol de récréation. Ou bien celle qui, à la fois solitaire et presque sans nous, nous fait bricoler des symboles pour exprimer et affronter la réalité. Enfants de notre enfance, nous remontons ainsi au commencement du temps. Quand il n’est plus qu’attente pure, ouverture lancinante, mais aussi jaillissement de curiosité et de surprises.

L’enfance est promesse de vie. Ténacité aveugle d’une espèce à travers la reproduction mais aussi transmission de cette flamme qui l’éclaire à travers l’éducation. Fragilité aussi, toujours menacée par la haine et le mal. Et il est donc heureux que le virus ait rebondi contre sa porte. Quand l’enfance résiste nous somme sauvés.

Ce n’est pas facile d’être enfant en ce moment. L’école buissonnière s’est fixée à domicile. Les devoirs se font sous l’œil des parents. Le temps d’écran augmente qui bouzille les yeux. Les copains sont loin. Les opportunités de micro-conflits augmentent. L’énergie bouillonne de trop se contenir. Quand on la vit, l’enfance est parfois un enchaînement de drames…Mais ses enseignements demeurent.

Ma petite fille, j’imagine ton regard noir et profond, ton sourire ensoleillé. Sur un sentier indéfini que j’invente dans l’absence, tu mets ta menotte dans la mienne et tu m’entraînes dans une danse d’abeille pour butiner partout. Nous ne serons pas réunis pour fêter ton anniversaire. Mais aujourd’hui, c’est toi qui offres le plus beau cadeau : l’image régénérante de l’enfance invaincue.

 

Freud : « L’enfant est le père de l’homme. »

Bachelard : « L’enfance est le puits de l’être. »

Saint-Exupéry : « On est de son enfance comme d’un pays. »

Winnicott : « Le jeu est inhérent à la condition de vivre. »

Jean Ferrat : « Nul ne guérit de son enfance. »

Et Jean-Paul avec un morceau de Bach :

Suite française 2

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 31/ jeudi 16 avril)

Scepticisme ?

 

Sur le port du masque, la distance, le traitement possible, le dépistage, les porteurs sains, les pics et les plateaux épidémiques, sur quasiment tous les aspects de ce virus, les avis médicaux autorisés n’ont cessé de fluctuer et parfois de se contredire. Nous avons plongé collectivement dans l’abîme du doute. Le scepticisme serait-il devenu la nouvelle philosophie de la planète terre ?

Le scepticisme est un mouvement de pensée initié par un certain Pyrrhon qui a suivi l’expédition d’Alexandre le Grand en Orient. Il y a rencontré des mages perses et des sages nus indiens. Il a ramené de son voyage deux concepts exotiques qu’il a introduits dans sa culture d’origine : l’insaisissabilité des choses et la suspension du jugement.

Scepticisme vient d’un mot grec skepsis qui signifie examen. Les sceptiques estimaient qu’on ne peut jamais atteindre une quelconque vérité. Nous ne pouvons qu’examiner les situations. Les comprendre et nous adapter. Mais comme tout change, et les situations, et les sensations ou opinions que nous en avons, comme tout est finalement instable, on s’abstiendra de tout jugement, C’est la clé du bonheur.

Le scepticisme a un versant positif. Il permet de remettre en question les idées reçues et les savoirs acquis. Il provoque un doute méthodique qui sert de moteur à la connaissance. Douter, c’est encore prendre le temps de la réflexion, écarter le dogmatisme dans les domaines passionnels de la politique ou de la religion, s’ouvrir à la relativité et à la diversité des cultures.

Mais le scepticisme a ses pentes glissantes. Il inhibe l’action et paralyse l’acteur, on connaît même des névroses du doute. Et puis, il génère une incrédulité systématique, à la fois puérile et dangereuse (théorie du complot).  L’indifférence où il conduit tourne à l’absurde. Aristote s’est moqué de l’incapacité du sceptique à trouver le bonheur. S’il est indifférent pour bien vivre de se jeter ou pas dans un puits, fait-il remarquer, pourquoi tous les sceptiques ne s’y précipitent-ils pas ?

Une chose est sûre : le scepticisme lui-même ne peut esquiver les attitudes qu’il recommande, l’examen et le jugement critique. Platon a mis en lumière ses contradictions : le sceptique croit dans la vérité du scepticisme et il valide l’opinion adverse…

Le confinement nous aurait-lui inoculé le virus du scepticisme ? Pas si sûr. Ces doutes qui nous assaillent aujourd’hui, ne révèlent-ils pas, par contraste, une puissante et tonique volonté de savoir qui nous a fait défaut depuis quelques décennies, gavés que nous étions de certitudes expéditives ?

Dans un monde où l’illusion médiatique fascine, où tout se plaide et s’achète, le souci de la vérité avait fini par laisser sa place aux plaisirs préfabriqués des artifices et des simulacres. Le virus a fait exploser nos paradigmes et leur miroitement fallacieux. Il rend quasiment impossible le mensonge, la dissimulation maladroite et les manipulations grossières.

Aujourd’hui une humanité confinée écoute, se documente, sous-pèse, critique, questionne et se questionne sur ce virus inconnu et ravageur. Elle refuse l’ignorance et la distraction où on la maintenait. Elle veut savoir en temps réel parce qu’elle joue sa vie. Elle s’est réveillée. Nous ne sommes pas devenus sceptiques, nous sommes redevenus des chercheurs de vérité. Il était temps.

 

Montaigne : « Le doute est un mol oreiller pour une tête bien faite. »

Jankélévitch : « Philosopher, c’est se comporter vis-à-vis de l’univers comme si rien n’allait de soi. »

Goethe : « La vérité nous force à reconnaître que nous sommes des êtres bornés ; l’erreur nous flatte en nous faisant croire que dans une direction au moins nous n’avons pas de limites. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 30/ mercredi 15 avril)

L’art du confinement

 

La plupart du temps, quand ils entendent le mot philosophie, les artistes haussent le sourcil …Trop de raison, d’esprit et de palabres dans cette discipline ardue…Ce sont des ingrats, car la philosophie a la passion de l’art et le philosophe est l’ami des artistes.

Pour preuve immédiate : ils vont prendre aujourd’hui la plus grande place dans cette chronique. Que trouvent-ils dans leur pratique ? Pourquoi et comment les aide-t-elle à traverser le désert du confinement ? Eléments de réponse avec quelques amis et parents mis à contribution.

Jean-Paul, pianiste : « La musique est un voyage. Elle m’ouvre un autre monde, un monde fait de collages d’images et de sentiments, de rendez-vous très différents, de souvenirs heureux comme de moments tristes. On s’évade aussi dans la mélancolie. Avec le piano, au plaisir des sons s’ajoute celui du toucher, j’ai un contact sensuel avec le clavier. Jouer, c’est caresser. »

Cathy, danseuse : « La danse, c’est l’expression du soi à travers le ressenti de la réalité du corps et vice-versa. Ce qui prime, c’est le ressenti du mouvement – c’est-à-dire de la vie- qui réunit le corps et l’esprit sur le rythme d’une musique qui lui correspond. Un corps qui ne bouge pas est en prison. Tout cela dans une dimension de partage où la musique a une résonance humaine. »

Marion, comédienne : « Grâce au théâtre je m’extrais du temps et de l’espace pour les reconfigurer à ma manière. Le confinement m’offre la possibilité de ritualiser ma pratique, de la privilégier, de l’approfondir. C’est un temps pour me mettre au clair avec ce que je dois perfectionner, éclairer. Je suis libérée des urgences. Les minutes sont précieuses en ce moment parce qu’elles m’appartiennent. »

Pierre, bassiste de rock et de blues : « Ce que j’aime dans la basse, c’est sa fonction de lien entre le rythme et l’harmonie. La musique m’apporte des moments d’oubli et de plénitude. Je vis dans l’instant, c’est un carpe diem. Aujourd’hui, je suis frustré, le groupe me manque, le public et l’improvisation aussi. Mais avec les autres musiciens, nous restons reliés. On s’enregistre en solo et on s’envoie la vidéo par les réseaux sociaux, puis on mixe. »

Coline, graveuse et aquarelliste : « Je me soustrais au temps. Je suis dans une bulle uniquement composée des couleurs et des formes que j’aime. Dans cette période, mon esprit est mobilisé uniquement pour créer et retrouve son utilité première. »

Monique sculptrice : « Je peux rester des heures les mains dans la terre. C’est une thérapie, une méditation. Je suis entièrement dans le présent. J’aime le contact physique avec la matière brute, l’alternance du lisse et du résistant. Je profite de la période pour tester, innover, m’ouvrir à d’autre pistes créatives. »

L’art est un enfant du confinement. Il est né au fond de cavernes froides et obscures où les hommes se retiraient pour peindre sur les parois. Aujourd’hui l’occasion nous est donnée de retrouver sa force primitive et son mystérieux pouvoir sur le temps. Le confinement va durer. Et si nous en faisions un art ?

Alain : « Tous les arts sont comme des miroirs où l’homme connait et reconnaît quelque chose de lui-même. »

Nietzsche : « L’art et rien que l’art ! Celui qui nous permet de vivre, qui nous persuade de vivre, qui nous stimule pour vivre. L’art a plus de valeur que la vérité. »

Simone de Beauvoir : « C’est dans l’art que l’homme se dépasse définitivement lui-même. »

Bergson : « Pour celui qui contemple l’univers avec des yeux d’artiste, c’est la grâce qui se lit à travers la beauté, et c’est la bonté qui transparaît sous la grâce. »

Et par Jean-Paul :  Prélude n°3 Bach

 

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 29/ mardi 14 avril)

Désert

 

L’annonce est tombée : un mois de plus… Un mois de plus, avec ces journées sans fin, ces commerces fermés, ces rues vides immobiles entre maisons et goudron, ces quartiers silencieux et figés, ces enfants, parents et amis éloignés. Un mois de plus avec cet esprit sec et brûlant et cette impression que le corps s’assèche, qu’il manque d’eau. Confinement :  glissement dans les sables de l’absence et de l’inanimé.

Après la dune molle, une autre dune molle. Après le mirage tremblant, un autre mirage tremblant. C’est une traversée du désert. En temps normal, il fallait payer très cher pour la vivre en simili dans des voyages organisés, au Sahara ou ailleurs. Aujourd’hui le voyage est gratuit et vrai de vrai.

Nous atteignons le vingt-neuvième jour du confinement désertique. Nos pas glissés dans les traces du rocker Jean-Patrick Capdevielle et nos oreilles emplies de son tube célèbre, nous nous interrogeons sur cette expérience individuelle et collective si étrange qu’elle paraît irréelle. Vox clamantis in deserto

Désert vient du verbe latin desero qui signifie abandonner, se séparer. Le désert géographique, lieu inculte et dépeuplé, fournit la métaphore de la solitude.  L’image matérielle fait signe vers la séparation que chacun doit assumer pour se vivre pleinement lui-même.

Le désert alors devient synonyme d’errance et de recherche, comme celles de Moïse et de son peuple en marche vers la terre promise. C’est aussi le décor de l’épreuve intérieure : durant quarante jours, Jésus y affronte le jeûne et les tentations de Satan. L’homme aussi y teste sa volonté : Le Désert nomme le lieu clandestin où, durant un siècle (1685-1789), les Protestants de France pratiquaient leur religion. Le désert éveille la résistance inflexible.

Avec son décor minéral et solaire, vide et immense, le désert -symbolique ou réel- nous met en présence de l’inhumain et de cette satanée finitude avec laquelle il nous faut cohabiter et pactiser. La mort y rôde sous le soleil.

Mais son expérience fascinante et endurante est aussi cathartique – du grec catharsis, purge et purification. Purification par la chaleur et la lumière, par dessication de l’inessentiel, par un feu invisible venu de l’intérieur. Le désert, c’est l’épreuve de vérité. L’homme y regarde vers l’absolu et vers ce qui est absolu dans et pour sa vie.

Les alchimistes voyaient dans le feu un symbole de régénération. L’ascèse désertique a ses vertus. Patience : elle redonne la vie, elle relance vers la vie. Comme toute épreuve, le désert n’est qu’un lieu de passage, un sas entre deux états. On sort transformé par son défi incandescent, décapé, remis à neuf. Le désert est l’occasion d’un questionnement salutaire. On n’y perd que des illusions et des parts inessentielles de soi. Et puis, il reste tant d’oasis à découvrir. La traversée du confinement continue. Désertons-nous !

 

Capdevielle : « Quand t’es dans le désert depuis trop longtemps, tu te demandes à quoi ça sert toutes les règles un peu truquées… »

Saint-Exupéry : « J’ai toujours aimé le désert…On n’entend rien et cependant quelque chose rayonne en silence. »

Nietzsche : « Malheur à celui qui abrite en lui des déserts ! »

Monod : « Le désert est beau, ne ment pas, il est propre

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour28/ lundi 13 avril)

Je marche donc je suis 

 

Une heure de marche par jour…C’est ridiculement peu. Raison de plus pour en tirer le meilleur profit, c’est-à-dire y glisser un souffle de philosophie. La marche s’y prête, c’est une activité hautement méditative, d’autant plus quand on est obligé de la pratiquer en individuel.

La philosophie n’a pas attendu les écrivains ou les mouvements politiques à la mode pour se mettre en marche. Parmi les plus célèbres penseurs, inconditionnels de la déambulation, on citera Aristote, Rousseau et Nietzsche.

Aristote, donnait ses cours en se promenant avec ses disciples. On les nommait les péripatéticiens. Se promener en grec se dit peripatein, le terme a depuis été recyclé dans un registre plus trivial. Misère de la philosophie…

« Je ne puis méditer qu’en marchant. » Pour Rousseau, ex-enfant fugueur et philosophe de la promenade, la marche en pleine nature n’est pas un exercice physique mais une condition pour penser. C’est une occasion pour lui de refaire son unité en se dilatant dans « l’immensité des êtres. » C’est sur la route de la prison de Vincennes, où il allait rendre visite à Diderot, qu’il a commencé la rédaction de son premier Discours pour entrer de plain-pied dans le monde littéraire.

Nietzsche a conçu son Zarathoustra au cours d’une randonnée sur les pentes de la Riviera italienne. Penseur des sentiers escarpés et de l’aplomb solaire,  il trouve dans la marche une délicieuse surexcitation : « On est parfaitement hors de soi avec la conscience la plus distincte d’une infinité de frissons délicats, de ruissellements qui vous parcourent jusqu’aux orteils. »

Poète qui avait les philosophes en grippe, mais qui cherchait à tout prix à mettre de l’esprit dans ses mots, Valéry trouvait dans la marche un rythme physique propice aux cadences poétiques et au décompte des pieds. Un jour dans les rues de Paris, il constate : « Je fus saisi d’un rythme qui s’imposait à moi, et me donna bientôt l’impression d’un fonctionnement étranger. »

La marche aide le moi à s’alléger de sa propre charge et en ce sens elle est un exercice salutaire de délestage. Bénéfique pour le corps, elle possède des effets thérapeutiques sur l’esprit, stimulant sa créativité, son pouvoir d’évasion et de régénération.

Pour l’anecdote, la marche est également un motif de divergence entre philosophes illustres. Trouvant absurde la proposition de Descartes « Je pense donc je suis », Hobbes lui suggérait d’en changer la première partie : « Je me promène donc je suis. » D’une susceptibilité maladive, Descartes répondit en substance que pour affirmer qu’on se promène il fallait d’abord en être conscient, et cessa dès lors toute correspondance avec Hobbes.

Mais la marche philosophique tente tout de même d’aller plus loin que ces bisbilles. Philosopher, nous dit Jaspers, c’est « être en route », prendre part à l’histoire des hommes, à ses processions et à ses farandoles, à ses progrès à et ses retours en arrière, ses ascensions et ses chutes spectaculaires, ses chemins de crêtes et ses voies de traverse.

Il existe un cogito de la marche qu’on peut pratiquer sans modération, pedibus cum jambis. En latin je marche se dit ambulo, qui a donné ambulance…  « Ambulo, ergo sum. »

Aujourd’hui les citations ont suivi le cours de la promenade…

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 27/ dimanche 12 avril)

Liberté du confinement 

 

C’est dimanche. Il fait beau. La journée a une vigueur d’enfance, elle sent le neuf et la liberté. La lumière entre dans la maison et lance une invitation solaire, impérative, urgente : « sors ! » Mais voilà, je ne suis pas libre de sortir, si ce n’est une heure, une heure seulement…Je suis confiné.

Libre ? Que signifie ce mot aujourd’hui ? Voilà  presque un mois, quand nous disions liberté, nous savions encore ce que cela voulait dire. L’esprit sans relâche malaxé par les avancées de la technoscience, nous pensions avoir conjuré les puissances archaïques de la fatalité et du Destin. Et, dans un système démocratique qui fait de la liberté une valeur dominante, chacun se croyait libre de faire ce qu’il voulait.

Un virus d’une puissance inédite est venu nous rappeler la réalité, non pas du destin, mais du déterminisme biologique qui pèse sur notre condition (l’état du corps, sa fragilité, sa santé, sa finitude mortelle). Pour y faire face, la sécurité collective a pris le dessus sur la liberté personnelle d’aller et venir, de travailler, de rencontrer. Sur ces deux versants, le Covid-19 a triomphé de nos représentations naïves de la liberté et brisé nos certitudes individualistes.

Être libre, c’est « faire ce qui me plaît », estimions-nous. Mais souvent, pour être libre, il faut faire ce qui ne plaît pas. C’est ce qui arrive, par exemple, quand on se libère du tabac. Être libre, « c’est faire ce que je veux », affirmions-nous. Mais qu’est-ce qu’une volonté pourrait bien vouloir si elle n’était pas libre ? Et notre complexité est telle que la suppression d’une contrainte engendre une contrainte…S’il était interdit de se confiner, notre liberté serait limitée.

Nous avions oublié que la liberté n’est ni pensable ni réalisable sans son lest de contraintes. La liberté est un poids, celui du défi. Telle est la vérité du confinement. Pourtant l’appel de la porte ouverte, le chant de la lumière matinale, m’apportent encore un autre message. Et ce n’est pas celui de la liberté intérieure, dont les stoïciens faisaient un remède dans l’adversité.

Si je veux sortir, c’est parce que je suis déjà libre, c’est parce que j’ai goûté à la liberté. Pas celle d’un quant à soi dont je découvre aujourd’hui toutes les limites. Celle qui me pousse vers les autres et que je vis avec eux. Celle qui combat l’ignorance, celle qui reste inauthentique et incomplète si elle ne s’accompagne pas d’un idéal de justice.

La liberté me précède. Je la suis donc et passe la porte. C’est dimanche, je sors marcher une heure au soleil.

Nietzsche : « Libre de quoi ? Demande-toi plutôt libre pourquoi ? »

Sartre : « L’homme est condamné à être libre. »

Rousseau : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. »

Madame Roland : « Ô liberté que de crimes on commet en ton nom. »

On peut aussi écouter l’ami Jean-Paul avec la romance n°6 de Mendelssohn :

Mendelssohn

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour26/ samedi 11avril)

 

Méditation par les voyelles 

 

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu… voyelles je dirai vos naissances latentes… » Dans un de ses poèmes les plus célèbres, Arthur Rimbaud a donné des couleurs aux voyelles. Il les a glissées dans un réseau de correspondances où elles résonnent avec tous les sens et avec des pensées à forte charge vibratoire : la mort, la violence, le divin, la sérénité.

Marc De Smedt, partisan d’une spiritualité laïque et référence dans le domaine de la méditation (Les racines de la méditation, Albin Michel), propose un exercice original et tout simple avec les voyelles, à pratiquer en période de confinement. On les chante trois fois l’une après l’autre jusqu’à la fin du souffle et en laissant un silence entre chaque phase. Essayez, ça fait du bien.

La poésie déconfine les sens. La méditation déconfine l’ego. Dérèglement des sens pour la première, sérénité pour la seconde. Et la philosophie ? Tentons une variante : A comme amour, E comme être, I comme intelligence, U comme universel, O comme Oui.

A, l’amour, l’amour sous toutes ses formes, de l’amour de soi jusqu’à celui de l’humanité en passant par les formes les plus ardentes et les plus intenses, amour de sa compagne, de ses enfants, de ses amis. Les philosophes sont-ils autre chose que de grands amoureux ? Dans philosophie se glisse un verbe grec (philein) qui veut dire aimer, désirer, rechercher. Et c’est sans doute la part la plus importante du mot, son cœur battant. Le confinement ne nous ramène-t-il tout droit à ce sentiment essentiel qui nous fait humains y compris pour en souffrir

E, l’être. La philosophie privilégie le verbe être. Elle le place au-dessus des verbes apparaître et surtout avoir. En mettant un article devant le verbe, les philosophes -avant que les religions révélées lui donnent le nom de Dieu- ont cherché à donner un sens à l’Etre, à le saisir et à le définir. Le confinement avec son grand suspens de l’action et des relations ouvre la pensée de chacun à son être. Les questions se lèvent : qui suis-je ? Quel est cet être auquel je participe ? Nous ne le trouvons pas mais tout se trouve en lui…

I comme intelligence. Philosopher, c’est se questionner sur les phénomènes, sur soi, sur la société où nous vivons. C’est se poser des questions pour comprendre, modifier nos actions et transformer nos conduites individuelles et collectives dans le monde. Nous en avons l’occasion aujourd’hui avec ce virus mystérieux qui sème la destruction dans nos habitudes et nos certitudes.

U comme universel. Le virus nous rappelle à notre interdépendance, à la réalité aveuglante de notre-être relié. Mais aussi à notre aspiration à la solidarité aussi inexplicable et aussi puissante que l’agressivité qui nous habite et capable de l’écraser. Et si l’on veut ajouter un post-scriptum à ce paragraphe, u comme utopie. Parce que l’homme toujours dépasse l’homme. Dans l’espace comme dans le temps. Sous la lumière crue du virus, nous imaginons un autre monde, un monde meilleur, car nous ne savons pas nous contenter de ce que nous sommes.

O nous donne Oui, le oui à la vie. La philosophie tente de nous garder d’une béatitude de ravi. Elle est n’est pas dupe sur la condition humaine, elle ne se leurre pas sur la portée de son discours. Mais l’embouchure du courant philosophique, c’est toujours la vie, la protection et l’épanouissement de la vie. Sous la menace du virus, dans la situation léthargique du confinement, c’est cette envie de vivre qui nous porte tous. D’exister encore, de se remettre en mouvement, de retrouver les autres dans la grande fête du vivant à laquelle nous avons la chance et la conscience de participer.

Naissances latentes…sous ses voyelles la philosophie éveille l’envie de renaître à nos existences implicites, secrètes ou refoulées. L’envie de naître à nouveau, de naître autrement.

 

Gille Deleuze : « Devenir le fils de ses propres événements, et par là renaître, se refaire une naissance, rompre avec sa naissance de chair. »

Descartes : « C‘est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. »

Bachelard : « L’imagination n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité. »

Rilke : « Tout ce qui arrive est toujours un commencement. »

Et aussi un peu de piano avec mon ami Jean-Paul  : Tiersen

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 25/ vendredi 10 avril)

Pauvres de nous 

 

Quelle différence aujourd’hui entre un riche et un pauvre ? Le riche est confiné, adulte et il a peur du Covid-19, pour sa vie et pour son portefeuille. Cet enfant d’un bidonville de New Delhi qui fouille dans un tas d’ordures l’a dit très clairement dans un reportage d’Envoyé spécial : « Personne ne va attraper le coronavirus. Ça pue trop ici ! Le virus ne pourrait pas se répandre sur cette montagne car les microbes le mangeraient. » Le non-confiné est très jeune, il court sur des décharges et il n’a pas peur du virus…

Le retour d’image est violent. Il met en pleine lumière la fonction de tri social qu’opère le virus et qu’il rend manifeste. Celui-ci ne sépare pas seulement les porteurs sains, les immunisés, les infectés et ceux qui vont mourir. Il ne fait pas de hiérarchies uniquement entre les confinés occidentaux et les autres (réfugiés ou migrants). Il ne s’en tient pas à des distinctions cruelles au sein des confinés occidentaux où certains sont plus confinés que d’autres (les détenus) où d’autres pâtissent de la violence domestique que le confinement peut générer (les enfants et les femmes…).

Le virus divise les hommes en deux tas – riches et pauvres – avec plus d’agressivité encore que le compte en banque ou les apparences.  Le gamin de New Delhi le dit avec son franc-parler et son indifférence désarmante : le virus est une maladie de nantis et le confinement un privilège. Cela se suppose ou se voit chez nous. Cela saute aux yeux quand on regarde ailleurs. Ce virus sans pitié éclaire notre planète. Aucune frontière, aucun abîme, que les temps ordinaires rendent invisibles, n’échappe à son faisceau de mirador.

Le clivage continue sur le plan de l’incrédulité. Les nantis sont frappés de stupeur. Les plus pauvres des pauvres croient que le virus ne viendra pas jusqu’à eux.

Et pendant que des gamins s’activent sur des décharges, la Présidente de la Banque Centrale Européenne a déjà sorti sa calculette de comptable pour évaluer le coût du confinement. Chaque semaine de celui-ci fait perdre de 2 à 3% de PIB aux pays de la zone euro, prévient-elle.

A ce rythme, la nudité philosophique du confiné risque fort de se transformer en nudité économique. Comme si ce système aujourd’hui enrayé n‘avait qu’une logique planétaire : la hausse tendancielle du taux de pauvreté.

Demain quand le tsunami de l’épidémie aura reflué, il se pourrait bien que « les eaux glacées du calcul égoïste », dont parlait Marx, enflent comme un torrent. A la différence du virus elles emporteraient tout le monde dans leur flux tumultueux. Et les pauvres des décharges et les nantis confinés. Les seconds y noieront aussi leur âme après l’avoir aperçue pendant quelques semaines. Elle ne sera plus qu’une sorte de déchet.

 

Benjamin : « Nous sommes devenus pauvres. Nous avons sacrifié bout après bout le patrimoine de l’humanité. »

Bataille : « La vérité est un démenti violent. »

Hugo : « C’est de l’enfer des pauvres qu’on fait le paradis des riches. »

Mandela : « La pauvreté n’est pas une chose naturelle. Il s’agit d’une création humaine, et elle ne peut être surmontée et éradiquée qu’au travers des actions des êtres humains. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 24/ jeudi 9 avril)

En route, confinés ! 

 

« S’en sortir sans sortir. » Une main anonyme a écrit cette formule à la craie sur le goudron d’une rue du quartier…Est-ce possible ? Comment ? Peut-être en mettant à profit le temps du confinement et en utilisant sa dynamique interne qui n’est pas toujours évidente à déceler, il est vrai, dans cette mélasse de sidération, d’ignorance et de non-sens qui enveloppe nos pensées.

Dans sa magistrale Introduction à la philosophie (petit livre lumineux qu’on ne saurait que conseiller), Karl Jaspers rappelle les trois origines de la philosophie : l’étonnement, le doute et l’égarement. Ces trois situations, nous les vivons aujourd’hui avec une intensité singulière.

« Les hommes s’étonnèrent d’abord des choses étranges auxquelles ils se heurtaient », explique Aristote. Ils se sont éveillés au monde extérieur pour en comprendre les manifestations et en expliquer les phénomènes. L’étonnement est toujours là sous ces deux formes originelles que sont l’émerveillement et la sidération produite par le choc du réel. L’étonnement engendre le besoin de savoir.

Les connaissances s’accumulent, se réfutent, se contredisent. Leur volume et leur complexité nous échappent. Mais nous pouvons et nous devons les soumettre à l’examen, les passer au crible du doute, d’un doute qui n’est pas scepticisme, mais analyse méthodique. C’est dans la mise entre parenthèse du savoir acquis et des idées reçues que Descartes pose sa célèbre formule « Je pense donc je suis. » Du doute naît une certitude relative, momentanée mais réelle. Le doute est la seconde source de la philosophie.

La troisième se trouve dans la condition humaine et dans ce que Jaspers appelle la conscience des situations limites – la mort, la maladie, le hasard, la solitude, la culpabilité, etc. – qui nous donnent le sentiment d’être perdus. Nous y rencontrons l’échec, le néant mais aussi la volonté d’être sauvé, la profondeur de l’être, l’obligation de nous dépasser.

Dans les trois cas, précise Jaspers, « la recherche philosophique commence par un bouleversement qui saisit l’homme et fait naître en lui le besoin de se donner un but. » Dans l’exercice de sa liberté, l’homme se dépasse sans cesse lui-même et se projette dans l’avenir.

La catastrophe sanitaire déclenchée par le Covid-19 nous reconduit à des origines qui sont toujours présentes en nous. Elle nous ramène non pas à un monde ancien, à un passé révolu, mais à un éternel point zéro où tout recommence.

A ces trois mobiles majeurs Jaspers en ajoute une autre raison de philosopher sans laquelle les autres sont sans valeur : la communication. Bien entendu, il ne l’entend pas au sens de communication technique, médiatique ou numérique. Communiquer selon lui, c’est sortir de sa solitude, créer une communauté de confiance et de fidélité, combattre ensemble unis fraternellement par les liens de la liberté. Cela ressemble à ce que nous retrouvons dans le confinement, non ?

Et puis Jaspers nous glisse aussi que rien pour l’homme n’est définitif ni parfait. Le confinement ne l’est pas plus qu’autre chose. Nous brûlons, nous rêvons d’en sortir, nous voulons en sortir. Nous en sortirons. Nous sommes déjà dehors.

 

Platon : « S’étonner. La philosophie n’a point d’autre origine. »

Descartes : « Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut. »

Jaspers : « Le but auquel tend une conduite philosophique ne saurait se définir comme un état réalisable une fois pour toute et dès lors parfait…Nous sommes essentiellement en route. »

 

 

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 23/ mercredi 8 avril)

Amitié virale 

 

C’est un effet heureux du confinement : l’amitié démontre sa force et sa valeur thérapeutiques. Sitôt l’alerte donnée, la garde rapprochée de mes amis s’est resserrée, et je me suis moi-même spontanément porté vers elle. L’amitié s’impose chaque jour un peu plus comme une pratique indispensable pour rompre un isolement délétère, se soutenir les uns les autres à distance, échanger des points de vue et des informations sur la situation, des vidéos marrantes, des enregistrements musicaux ou de simples signes d’affection.

Le manque s’intensifie avec la distance et la durée. Et comme les porcs-épics de Schopenhauer, modèles animaliers selon lui des relations humaines – trop près ils se blessent, mais ne cessent d’être attirés par les autres-, nous cherchons nos amis dans l’obscur labyrinthe de ce confinement sans fin.

Contrairement aux idées reçues et à un célèbre tableau de Rembrandt, le philosophe n’est pas un solitaire soustrait à la compagnie des hommes, enroulé dans le colimaçon de ses pensées et vaguement misanthrope. L’amitié est au contraire une thématique récurrente dans l’histoire de la philosophie et chaque époque a pris sa part dans la longue et belle guirlande des théories. Montaigne voit en elle « une parfaite convenance des âmes », un lien d’intimité singulier et inexplicable. Kant, au contraire, y décèle un rapport moral et rationnel ouvrant sur un amour universel de l’homme pour l’homme.

Dans l’Antiquité, l’amitié a donné lieu à des conceptions et des pratiques spécifiques selon les écoles. Platon définit la philia comme une approche du semblable par le semblable, une parenté à la fois ontologique et affective. Aristote fait de l’ami un autre soi-même et de l’amitié une activité en commun. Dans le Jardin d’Epicure, l’amitié fait le battant cœur de la communauté avec pour systole l’ouverture à l’humanité.

A ces théories antiques qui fusionnent amitié et proximité, Nietzsche, jamais en reste d’un renversement, oppose sa théorie de l’éloignement. Le prochain devient un lointain. Chacun d’entre nous est comme un astre sur son orbite, à distance des autres sans leur être forcément hostile.

Le confinement nous a rendu inventifs. Nous créons un nouveau type d’amitié qui lance un pont entre proximité et de la distance. La formule « séparés mais ensemble, ensemble mais séparés. » en donne l’accès immédiat. Grâce à la communication numérique nous tissons des réseaux de soutien sans « présentiel » comme on dit dans e-learning. Pourtant ces toiles d’amitié n’ont rien à voir avec les réseaux dits sociaux livrés à des relation superficielles, narcissiques voire perverses.

Sans être une armée de l’ombre réclamée par la « guerre » contre le virus, c’est bien un réseau de résistance, de fraternité et de solidarité qui se développe. Les outils de communication à distance retrouvent une nudité de simples outils. Ils s’effacent derrière le sens que nous leur donnons, ils ne nous servent qu’à transmettre un appel sans fin lancé aux autres.  Et nous voici, dans la solitude de nos confinements à allumer des feux de côtes et à faire résonner des chants de bergers isolés.

« Tu es là ? Je suis là. Nous sommes là ». Nous avons retrouvé le vieil algorithme, l’arbre circulaire ancestral, le modèle en boucle des origines. Nous voici ciblés, fichés, enregistrés, identifiés comme des êtres redevenus humains. L’amitié est notre antidote. A consommer sans modération.

Epicure : « L’amitié mène sa ronde autour du monde. »

Nietzsche : « Qu’il fallût que nous devenions étrangers, voici la loi au-dessus de nous et c’est par quoi nous nous devons du respect, par quoi sera sanctifié davantage encore le souvenir de notre amitié de jadis ! »

Montaigne : « C’est un assez grand miracle de se doubler. »

Aristote : « L’ami est un autre soi-même. »

 

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 22/ mardi 7 avril)

 

Penser l’événement

 

Penser ce qui nous arrive. Certes, mais n’est-ce pas précisément le plus difficile aujourd’hui ? Comment traverser les murs invisibles de cette angoisse sourde de confinés ? Comment se faire une idée dans le morcellement de l’information disponible ? Comment sortir de ce vide blanc qui nous sert de pensée ? Comment mettre un peu d’ordre dans nos affects et nos représentations personnels et collectifs ?

Nous pouvons choisir de nous résigner (c’est la fatalité…), de nous lamenter (le sort est injuste), de creuser la plaie (ça devait nous arriver), de chercher des causes métaphysiques (la volonté ou la punition divines) ou des boucs-émissaires. Mais nous n’aurons pas beaucoup avancé. Et ce sont là des pensées d’amertume, de déresponsabilisation, de renoncement. Ce sont les filles non reconnues du ressentiment.

Penser l’événement, c’est lui donner un sens. Et pour cela le questionner, car le sens ne vient pas tout seul. Questionner l’événement et se questionner aussi, ceci sans relâche, pour ne pas subir totalement la situation. Et pour pas laisser à d’autres le monopole de l’interprétation.

Un événement n’est pas un accident, un fait aléatoire qui nous tombe dessus (de cadere : tomber). Ce n’est pas un signe nécessaire écrit depuis toujours dans le livre des cieux. C’est ce qui vient à nous (evenire en latin), quelque chose d’extérieur, mais qui nous touche, nous impacte et nous transforme. C’est ce qui nous interpelle et nous met à l’épreuve.

Philosophes de l’épreuve, les stoïciens, adoptaient face aux événements une attitude à triple détente qui pourrait nous être utile aujourd’hui et qu’on peut actualiser ainsi :

1/ Comprendre l’événement et s’en forger une représentation correcte. Cela signifie comprendre les véritables causes, saisir les effets et ne pas se perdre dans des interprétations fantasmatiques et des projections cathartiques. Marc Aurèle, empereur romain et philosophe stoïcien : « Chaos sans direction ? Estime-toi heureux dans un tel tourbillon de posséder toi-même une intelligence directrice. »

2/Vouloir l’événement. Les stoïciens avaient une conception particulière du Destin qu’ils appréhendaient comme un ordre du monde à la fois rationnel et naturel. Marc Aurèle encore : « Le propre de l’homme de bien est d’aimer et d’accueillir avec joie tous les événements qui viennent à lui et sont liés à lui par le Destin. »

Objection légitime : impossible d’accueillir tous les événements de la même façon, il en est d’heureux, il en est de terribles comme les guerres, la maladie, les blessures. Mais on peut au moins accepter leur présence et leurs effets sur nous. Ne pas les fuir, leur tenir tête.

3/ Agir sur l’événement. L’événement a des effets sur nous, mais nous pouvons utiliser sa force contre lui, en devenir les acteurs par ce que Gilles Deleuze appelle une contre-effectuation. Pour les stoïciens, cette action devait être appropriée.  Qu’est-ce qu’une action appropriée ? Une action conduite par la raison mais surtout orientée vers le bien commun. Marc Aurèle toujours : « Tu dois veiller au salut de tous les hommes et servir la communauté humaine. »

Comprendre la vérité de l’événement, lui faire face, orienter la réplique en cherchant le bien de tous. Ce conducteur antique est-il si dépassé quand l’événement viral balaie tous nos repères ?

 

Hannah Arendt : « Penser l’événement pour ne pas succomber à l’actualité. »

Gilles Deleuze : « Ne pas être indigne de ce qui nous arrive. »

Joe Bousquet : « Deviens l’homme de tes malheurs, apprends à en incarner la perfection et l’éclat. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 21/ lundi 6 avril)

Gratitude et méfiance

 

Quel homme suis-je dans le confinement ? Un hystérique remerciant chapeau bas les éboueurs, la pharmacienne et le buraliste, qui lui permettent de survivre au ralenti ? Ou alors un paranoïaque qui voit une menace mortelle dans toute personne transgressant la ligne de distanciation sociale ? Fraternité et gratitude ou méfiance et rejet ? Les deux facettes seraient-elles conciliables et comment ?

Cette alternative décline sur une variante sanitaire de crise  la théorie kantienne de « l’insociable sociabilité ». D’un côté, explique Kant « L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est à dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles ». En nous privant des autres, le confinement rappelle, non seulement l’utilité de leur présence, mais encore sa nécessité.

En même temps, continue Kant, l’homme « trouve en lui-même l’insociabilité qui fait qu’il veut tout régler à sa guise et il s’attend surtout à provoquer une opposition des autres ». La liberté individuelle veut s’imposer et surtout elle a besoin de s’opposer à d’autres libertés pour exister. La menace virale renforce notre égoïsme de vivant.

Avec le confinement les tensions entre les deux tendances s’exacerbent. Nous redécouvrons notre être social, c’est-à-dire notre interdépendance, mais aussi cette humanité sans laquelle notre moi pensant et sentant demeure au degré zéro de la subjectivité. Pour certains, c’est une vraie surprise après des décennies de dressage au culte du moi. Pour d’autres plus au fait, une clarière dans la jungle du darwinisme social voire une promesse de changement.

Mais nous sommes aussi inquiets, tenaillés par la peur que l’idéologie sécuritaire nous a inséminée avec ses incessantes piqûres de rappel médiatiques. L’autre n’est pas l’opposant kantien qui me permet d’affirmer ma liberté, mais un ennemi potentiel, une menace constante.

Il n’est pas acquis que cette dualité un jour puisse se résoudre. Personne ne peut échapper à la tyrannie de son individualité vivante qui lui ordonne d’accroître son être et de satisfaire ses besoins et ses désirs. En outre, les formes de socialité sont toujours ambiguës, conditionnelles et précaires. L’humanité n’est ni une ruche ni une fourmilière, sociétés peu évolutives où les fins individuelles et collectives se confondent. A l’inverse l’individualisme sauvage et compétitif, culpabilisant et ségrégatif montre aujourd’hui toutes ses limites. Et l’on n’en peut plus aujourd’hui d’être réduit à soi.

Le confinement rend plus lisibles les contradictions qui nous pétrissent. Il passe au scanner la dualité insoluble qui nous habite. Mais est-elle si négative ? Entièrement happé par les autres, je risque l’emprise et l’aliénation. Et si je reste collé à moi-même, je me noie dans le narcissisme.

Le confinement nous tient à distance de ces deux excès, de la fausse promesse comme de l’illusion. Il ne nous fait pas double mais triple. Il réactive ce troisième homme qui en nous pèse toujours le pour et le contre pour choisir librement la voie à ouvrir avec les autres. Ce troisième homme n’est jamais confiné. Il va et vient, il s’absente souvent. Saluons son retour.

 

Sartre : « L’enfer, c’est les autres. »

Valéry : « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. »

Eluard : « Nous avons inventé autrui, comme autrui nous a inventé. Nous avions besoin d’un de l’autre. »

Paul Ricoeur : « Une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 20/ dimanche 5 avril)

Rire et virus

 

Aujourd’hui, c’est dimanche. Il faut sourire un peu. On espère que les soignants qui n’en peuvent plus, qui craquent et qui pleurent ne nous en voudront pas. Le rire en tout cas, si j’en crois le nombre de vidéos et de blagues marrantes que je reçois et transmets, aide à vivre le confinement.

Depuis qu’elle s’est mise en route, la philosophie s’intéresse au rire. Grand savant de l’Antiquité Aristote a souligné cette évidence : « L’homme est le seul animal qui rit ». Bien avant Rabelais (« Le rire est le propre de l’homme. »), il voyait dans le rire une spécificité humaine, un comportement exclusif qui nous distingue des autres espèces. C’est d’une vérité aveuglante, même si parfois quelques images de singes sèment le doute…

De nombreux philosophes se sont ainsi attelés à comprendre et à définir cette spécificité. Avec plus ou moins de bonheur, mais on leur pardonne, tant il est difficile à l’homme d’appréhender sa spécificité. En dépit du masque mélancolique dont on les affuble, ils ne dédaignent pas de se mettre en joie et le rire suscite leur curiosité intellectuelle. Il est vrai parfois que le rire transperce nos armures rationnelles et il peut être si incontrôlable qu’on parle de fou rire.

Les Epicuriens incluent le rire-ensemble dans le mode vie du Jardin. Le sombre Descartes préconise la gaieté à la Princesse Elisabeth, qu’il entreprend de guérir de sa neurasthénie. En bon mécaniste, il décrit aussi le rire comme un phénomène physiologique qui déforme le visage. C’est sans doute pour cela qu’il ne faut pas rire sur les photos d’identité.

Le doux Spinoza l’élève au niveau d’une « pure joie », entendez un sommet de la joie qui reste à construire tous les jours. Mais pour lui, l’humour ne doit pas être utilisé contre les autres. Nous savons aujourd’hui d’un triste savoir, qu’on peut en mourir. Nietzsche l’enfiévré, voit dans le rire « une guerre » (cela ne vous rappelle rien…) et « une victoire », invitant à apprendre à rire pour « danser sur les prairies de la tristesse » (en ce temps de confinement, il faut avoir un grand jardin…).

 

Ironie critique, humour, second degré, les philosophes ont utilisé toutes ces ressources naturelles pour développer leurs théories. De tous, Diogène passe pour le plus farceur. Pour critiquer les mœurs athéniennes, il entrait au théâtre quand la foule en sortait, le spectacle fini. Un jour, quelqu’un l’invite dans sa demeure magnifique en lui interdisant de cracher. Diogène se râcle la gorge et lui crache au visage en disant qu’il n’avait pas trouvé d’endroit moins convenable…Platon ayant défini l’homme comme un bipède sans plume, Diogène interrompt un des ses cours pour jeter un corps de poulet déplumé dans l’assistance…

 

« La journée commence bien ». Afin de mieux illustrer le mécanisme de l’humour, le docteur Freud, grand maître de l’angoisse, met cette phrase dans la bouche d’un condamné à mort qui va être exécuté dans la matinée. Le rire protège le moi contre la dureté du réel.

 

Pour boucler la boucle, revenons à Aristote. Selon lui, lorsqu’on rit «la pensée est mise en mouvement en dépit de la volonté la plus ferme ». Le rire conteste et proteste. Ne nous privons donc pas de rire ensemble. Même sidéré, angoissé, confiné, l’homme peut rire, il sourit encore face au poteau d’exécution, comme un guérillero sur une photo célèbre. A l’opposé l’esprit de sérieux règne dans les univers déshumanisés, les dictatures et les systèmes totalitaires.

Depuis la nuit des temps, le rire est un des meilleurs remèdes que l’homme oppose au malheur de sa condition. Il est gratuit et efficace, individuel et collectif, dynamique et communicatif. En ces temps d’étrange pénurie de masques, de tests, de médicaments et de traitement, il serait contre-indiqué de s’en priver.

 

Epicure : « Il faut rire et philosopher. »

 

La Bruyère : « Il faut rire avant que d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »

 

Chris Marker : « L’humour est la politesse du désespoir. »

 

Hobbes : « le rire est un moment de gloire. »

 

Bergson : « Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 19/ samedi 4 avril)

Triste topique…

 

« Osabandus, nequeys, nequer, protorinum, quipsa milus. » Face au virus qui nous dévaste et nous confine le langage des médecins est devenu aussi incompréhensible que celui de Sganarelle, quand il les imite, devant Géronte, dans le Médecin Malgré lui. On savait que la médecine n’était pas une science exacte, on découvre que c’est un ring de boxe où des combats pathétiques ajoutent au désarroi général. Les médecins ont pris le relais des politiciens et des économistes pour animer un de ces débats aussi passionné qu’indécidable qui rythment notre culture nationale.

En cette époque trouble où la subjectivité titube dans les ténèbres, plus que du côté des médecins faudrait-il chercher la lumière dans nos maladies ? Chaque époque se définit à travers une pathologie. Depuis les années 80 du siècle dernier, pour ne prendre que quelques exemples, nous avons ainsi puisé dans le lexique de la psychiatrie et de la psychologie pour tenter d’identifier la dominante de notre folie collective. Schizophrénie, autisme, perversion narcissique, nous ont ainsi successivement servi de grille de lecture

Et avec le Covid-19, quelle maladie pourrait bien jouer le rôle de marqueur identitaire collectif ? L’épilepsie, peut-être ? Epilepsie : du grec, attaquer par surprise…La crise convulsive résulte d’une hyperactivité cérébrale. Les cellules nerveuses s’emballent. Elle est précédée d’un étonnant phénomène de lucidité extrême appelé aura. Dans L’Idiot, Dostoïevski, qui lui-même souffrait de ce mal, décrit ce moment où l’on éprouve : « une souveraine sérénité, faite de joie lumineuse, d’harmonie et d’espérance, à la faveur de laquelle la raison se haussait à la compréhension des causes finales. » Mais cet état morbide est désormais derrière nous.

Nous avons mieux aujourd’hui pour affiner le diagnostic de notre démesure : la fièvre obsidionale (obsidio : siège). De quoi s’agit-il ? D’une forme de psychose collective qui touchait les populations assiégées. Dans Tristes tropiques, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, en présente un cas, par lui-même observé avec le regard éloigné qui était le sien, lors de son arrivée à Fort-de-France alors qu’il fuyait la France, frappé par les lois dites juives. C’était en1941.

« La plupart des Français, raconte-t-il, avaient vécu une « drôle de guerre » ; celle des officiers en garnison à la Martinique ne relève d’aucun superlatif pour être exactement qualifiée. Leur unique mission qui était de garder l’or de la Banque de France s’était dissoute dans une sorte de cauchemar dont l’abus de punch n’était que partiellement responsable, un rôle plus insidieux, mais non moins essentiel, étant dévolu à la situation insulaire, l’éloignement de la métropole et une tradition historique riche en souvenirs de pirates. »

A cette tradition s’ajoutait la surveillance américaine, la menace des sous-marins allemands. « C’est ainsi, poursuit-il, que s’était développé une fièvre obsidionale, qui, sans qu’aucun engagement se fût produit, et pour cause, et sans qu’aucun ennemi ait jamais été aperçu, n’en avait pas moins engendré un sentiment d’affolement. »

Sous quelle forme pour la soldatesque de la malheureuse garnison ? « Leur esprit malade retrouvait une sorte de sécurité à remplacer un ennemi réel, mais si éloigné qu’il en était devenu invisible et comme abstrait – les Allemands- par un ennemi imaginaire mais qui avait l’avantage d’être proche et palpable : les Américains. »

Nous aussi, les confinés, sommes assiégés par un virus invisible qui échappe à notre maîtrise. La ressemblance de notre situation avec celle des militaires isolés, menacés, rendus inutiles et alcoolisés reste fortuite, mais dans notre confusion générale, gardons-nous au moins de sombrer dans la fièvre obsidionale et de nous inventer des ennemis imaginaires. Tentons plutôt de rester lucides et concentrés.

 

 

Nietzsche : « La valeur de tous les états morbides, est de montrer comme agrandis à la loupe certains états qui en tant que normaux sont difficilement discernables en tant que tels… »

Camus : « Au milieu des fléaux, on apprend qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »

Epictète : « La maladie est une contrariété pour le corps mais non pour la volonté, si elle ne le veut pas

 

 

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 18/ vendredi 3 avril)

Méditation par les autres

Ce matin, mon esprit s’en va vers les autres. Je pense à tous ceux qui me permettent de rester tranquillement confiné. Tout un peuple invisible mais indispensable à ma survie. Aux soignants qui prennent tous les risques et meurent parfois au bord du cratère viral dévastateur. A ma fille volontaire pour faire cours dans un établissement scolaire accueillant des enfants de soignants et de militaires. A Isabelle, fidèle au poste en mairie. A Nicole qui poursuit sa mission auprès d’adolescents blessés par la vie. A tous mes ami(e)s médecins et fonctionnaires, hier encore si méprisés.

La plupart du temps, on pense aux autres parce qu’ils nous manquent. Ou parce qu’ils nous hantent. Amour et affection, ou haine et envie. Là, c’est différent, mes pensées m’arrachent à mon oisiveté impuissante. Désolation d’être là, d’être ce que je suis, de ne pouvoir actualiser mon possible d’humain, de ne pas prendre ma part, aider, donner. Ma personne s’efface. Dans le dépit, le sentiment des limites, l’angoisse, les miroirs dressés du confinement ne me renvoient que l’image des autres.

Un pas de plus dans cette méditation et voici qu’elle bascule dans une région ancienne et secrète du cœur, vers la trace indélébile d’une présence nourricière et bienveillante. Lieu où résonne une voix lointaine, où le toucher vibre de réminiscences indéfinissables. Espace disparu mais à jamais de l’expérience première sensible qui, par une mère, fait entrer dans le monde humain, le monde de l’être-relié.

Une méditation philosophique n’a rien à voir avec une méditation transcendantale, de pleine conscience, ni un exercice de développement personnel. Si elle ramène au moi ce n’est pas pour le distraire, le dissoudre, le réadapter. C’est pour l’éveiller à son altérité et à sa reliance.

Alcibiade, dévoré d’ambition personnelle, aspire à gouverner Athènes. Son ami Socrate lui donne ce conseil devenu célèbre : « Connais-toi toi-même. » Il lui explique ensuite pourquoi. En se connaissant soi-même, on prend soin de son âme et on peut mieux prendre soin des autres. Ensuite en prenant bien soin de la cité, on améliore sa propre citoyenneté. Enfin en se connaissant, l’âme remonte à la source de son être, à sa capacité de connaître. Pour Platon elle s’ouvre au monde des idées auquel elle a participé avant de s’incarner dans un corps.

Ainsi l’impératif socratique ne se donne jamais le moi comme objectif. Le retour à soi est un acte politique qui fait relie immédiatement à la cité et au rôle qu’on doit y jouer. Mais dans cette conversion, qui lui rappelle son être socialement relié, l’âme touche à sa propre origine.

Je m’approche du miroir. Mon image n’est rien sans les autres. C’est grâce à eux que je peux me reconnaître ou pas.

 

Mustapha Dalheb : « En silence nous nous retournons en nous-mêmes et nous comprenons la valeur des mots solidarité et vulnérabilité. »

 

Cioran : « La seule façon de rejoindre autrui en profondeur est d’aller vers ce qu’il y a de plus profond en soi-même. En d’autres termes, de suivre le chemin inverse de celui que prennent les esprits dits « généreux ». »

 

Emmanuel Mounier : « De même que le philosophe qui s’enferme d’abord dans la pensée ne trouvera jamais une porte vers l’être, de même celui qui s’enferme d’abord dans le moi ne trouve jamais le chemin vers autrui. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 17/ jeudi 2 avril)

Théorie de la chauve-souris

           

            La chauve-souris et le pangolin. Cela ressemble au titre d’une fable de Jean de La Fontaine. Ces deux petits mammifères, aussi étranges l’un que l’autre, sont désormais sous la haute surveillance des chercheurs. Ils auraient joué un rôle dans la transmission du virus. Mais en même temps que le champ de la science, ils envahissent notre imaginaire et notre questionnement.

Prenons la chauve-souris. Sa sous-classe (mammifère volant), son nom articulé et saillant (chauve : signifie volant), son corps (des mains liées qui sont des ailes reliées au membres inférieurs), son mode vie (il chasse au crépuscule) : tout chez cet animal évoque le mystère et provoque la curiosité. Et plus encore sa façon de dormir. Ses mains étant des ailes, il s’accroche par les pieds. Autant dire qu’en ce moment il n’est pas difficile de s’identifier à une chauve-souris. Comme elle, si ce n’est à cause d’elle, nous avons-nous aussi la tête à l’envers.

Dans la mythologie grecque, la chauve-souris est associée à la folie, en référence aux Minyades. Ces trois filles d’un roi de Béotie avaient refusé de participer aux Bacchanales, les fêtes détraquées Dionysos. Pour les punir, le dieu les avaient frappées de démence et transformées en chauve-souris.

On trouve dans L’Odyssée, une scène qu’on pourrait rapprocher de la situation de dénuement où se trouve l’humanité frappée par le Covid-19. Après une tempête qui a fracassé son vaisseau et englouti ses derniers compagnons, Ulysse se retrouve seul et dépourvu de tout. Il doit affronter une seconde fois le double piège de Charybde (le remous engloutissant) et Scylla (un monstre à sept gueules dévorantes).

Avant de disparaître dans le tourbillon de Charybde, Ulysse lâche une poutre qui lui sert d’épave pour s’agrippe aux branches d’un figuier qui est allé pousser sur le flanc d’un rocher au bord du remous aspirant. Le héros malheureux se retrouve alors suspendu la tête en bas « comme une chauve-souris », raconte Homère.

Le chef de guerre courageux, bavard et fanfaron, n’est plus qu’un animal fragile, trempé, tétanisé dans un milieu hostile. Son système d’écholocalisation est en panne. Au bord du gouffre, Ulysse atteint un état-limite d’angoisse et de désespoir, proche de l’aliénation mentale.

Nous voici aujourd’hui à l’image d’Ulysse, tant le virus nous tourneboule, bouleverse nos paradigmes, renverse nos valeurs et affole les balises de notre subjectivité. La santé prévaut sur le marché, l’interdépendance sur l’individualisme, le sens du devoir sur le droit de l’ego, l’humanité planétaire sur le nombril de chacun, la coopération sur la compétition, la compassion authentique sur l’émotion médiatique. Des mots, hier encore, anciens rejetés dans le vocabulaire du monde ancien ou rangés sous l’étiquette « poste de coût » retrouvent du sens et de la vigueur : solidarité, fraternité, mutualité.

Dans sa situation inconfortable, le vainqueur des Troyens paraît soudain pathétique ou grotesque. C’est une erreur. Car, en réalité Ulysse attend. Il sait que Charybde vomit toujours les masses d’eau qu’il a absorbées. Alors il attend ce que les Grecs appellent le kairos, le moment propice, pour passer à l’action et récupérer son épave. Saurons-nous, comme lui saisir l’occasion qui nous est offerte à travers cette catastrophe sanitaire de nous remettre enfin la tête à l’endroit ?  C’est à nous d’en décider.

Quelques citations souvent utilisées par les apôtres du changement managérial…

Albert Einstein : « Il est plus difficile de désagréger un préjugé qu’un atome. »

Gandhi : « Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde. »

L’abbé Pierre : « Le plus grand échec est de ne pas avoir le courage d’oser. »

Nietzsche : « Fais ce que toi seul peux faire. Deviens celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. »

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