CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 22/ mardi 7 avril)
Penser l’événement
Penser ce qui nous arrive. Certes, mais n’est-ce pas précisément le plus difficile aujourd’hui ? Comment traverser les murs invisibles de cette angoisse sourde de confinés ? Comment se faire une idée dans le morcellement de l’information disponible ? Comment sortir de ce vide blanc qui nous sert de pensée ? Comment mettre un peu d’ordre dans nos affects et nos représentations personnels et collectifs ?
Nous pouvons choisir de nous résigner (c’est la fatalité…), de nous lamenter (le sort est injuste), de creuser la plaie (ça devait nous arriver), de chercher des causes métaphysiques (la volonté ou la punition divines) ou des boucs-émissaires. Mais nous n’aurons pas beaucoup avancé. Et ce sont là des pensées d’amertume, de déresponsabilisation, de renoncement. Ce sont les filles non reconnues du ressentiment.
Penser l’événement, c’est lui donner un sens. Et pour cela le questionner, car le sens ne vient pas tout seul. Questionner l’événement et se questionner aussi, ceci sans relâche, pour ne pas subir totalement la situation. Et pour pas laisser à d’autres le monopole de l’interprétation.
Un événement n’est pas un accident, un fait aléatoire qui nous tombe dessus (de cadere : tomber). Ce n’est pas un signe nécessaire écrit depuis toujours dans le livre des cieux. C’est ce qui vient à nous (evenire en latin), quelque chose d’extérieur, mais qui nous touche, nous impacte et nous transforme. C’est ce qui nous interpelle et nous met à l’épreuve.
Philosophes de l’épreuve, les stoïciens, adoptaient face aux événements une attitude à triple détente qui pourrait nous être utile aujourd’hui et qu’on peut actualiser ainsi :
1/ Comprendre l’événement et s’en forger une représentation correcte. Cela signifie comprendre les véritables causes, saisir les effets et ne pas se perdre dans des interprétations fantasmatiques et des projections cathartiques. Marc Aurèle, empereur romain et philosophe stoïcien : « Chaos sans direction ? Estime-toi heureux dans un tel tourbillon de posséder toi-même une intelligence directrice. »
2/Vouloir l’événement. Les stoïciens avaient une conception particulière du Destin qu’ils appréhendaient comme un ordre du monde à la fois rationnel et naturel. Marc Aurèle encore : « Le propre de l’homme de bien est d’aimer et d’accueillir avec joie tous les événements qui viennent à lui et sont liés à lui par le Destin. »
Objection légitime : impossible d’accueillir tous les événements de la même façon, il en est d’heureux, il en est de terribles comme les guerres, la maladie, les blessures. Mais on peut au moins accepter leur présence et leurs effets sur nous. Ne pas les fuir, leur tenir tête.
3/ Agir sur l’événement. L’événement a des effets sur nous, mais nous pouvons utiliser sa force contre lui, en devenir les acteurs par ce que Gilles Deleuze appelle une contre-effectuation. Pour les stoïciens, cette action devait être appropriée. Qu’est-ce qu’une action appropriée ? Une action conduite par la raison mais surtout orientée vers le bien commun. Marc Aurèle toujours : « Tu dois veiller au salut de tous les hommes et servir la communauté humaine. »
Comprendre la vérité de l’événement, lui faire face, orienter la réplique en cherchant le bien de tous. Ce conducteur antique est-il si dépassé quand l’événement viral balaie tous nos repères ?
Hannah Arendt : « Penser l’événement pour ne pas succomber à l’actualité. »
Gilles Deleuze : « Ne pas être indigne de ce qui nous arrive. »
Joe Bousquet : « Deviens l’homme de tes malheurs, apprends à en incarner la perfection et l’éclat. »