CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 23/ mercredi 8 avril)
Amitié virale
C’est un effet heureux du confinement : l’amitié démontre sa force et sa valeur thérapeutiques. Sitôt l’alerte donnée, la garde rapprochée de mes amis s’est resserrée, et je me suis moi-même spontanément porté vers elle. L’amitié s’impose chaque jour un peu plus comme une pratique indispensable pour rompre un isolement délétère, se soutenir les uns les autres à distance, échanger des points de vue et des informations sur la situation, des vidéos marrantes, des enregistrements musicaux ou de simples signes d’affection.
Le manque s’intensifie avec la distance et la durée. Et comme les porcs-épics de Schopenhauer, modèles animaliers selon lui des relations humaines – trop près ils se blessent, mais ne cessent d’être attirés par les autres-, nous cherchons nos amis dans l’obscur labyrinthe de ce confinement sans fin.
Contrairement aux idées reçues et à un célèbre tableau de Rembrandt, le philosophe n’est pas un solitaire soustrait à la compagnie des hommes, enroulé dans le colimaçon de ses pensées et vaguement misanthrope. L’amitié est au contraire une thématique récurrente dans l’histoire de la philosophie et chaque époque a pris sa part dans la longue et belle guirlande des théories. Montaigne voit en elle « une parfaite convenance des âmes », un lien d’intimité singulier et inexplicable. Kant, au contraire, y décèle un rapport moral et rationnel ouvrant sur un amour universel de l’homme pour l’homme.
Dans l’Antiquité, l’amitié a donné lieu à des conceptions et des pratiques spécifiques selon les écoles. Platon définit la philia comme une approche du semblable par le semblable, une parenté à la fois ontologique et affective. Aristote fait de l’ami un autre soi-même et de l’amitié une activité en commun. Dans le Jardin d’Epicure, l’amitié fait le battant cœur de la communauté avec pour systole l’ouverture à l’humanité.
A ces théories antiques qui fusionnent amitié et proximité, Nietzsche, jamais en reste d’un renversement, oppose sa théorie de l’éloignement. Le prochain devient un lointain. Chacun d’entre nous est comme un astre sur son orbite, à distance des autres sans leur être forcément hostile.
Le confinement nous a rendu inventifs. Nous créons un nouveau type d’amitié qui lance un pont entre proximité et de la distance. La formule « séparés mais ensemble, ensemble mais séparés. » en donne l’accès immédiat. Grâce à la communication numérique nous tissons des réseaux de soutien sans « présentiel » comme on dit dans e-learning. Pourtant ces toiles d’amitié n’ont rien à voir avec les réseaux dits sociaux livrés à des relation superficielles, narcissiques voire perverses.
Sans être une armée de l’ombre réclamée par la « guerre » contre le virus, c’est bien un réseau de résistance, de fraternité et de solidarité qui se développe. Les outils de communication à distance retrouvent une nudité de simples outils. Ils s’effacent derrière le sens que nous leur donnons, ils ne nous servent qu’à transmettre un appel sans fin lancé aux autres. Et nous voici, dans la solitude de nos confinements à allumer des feux de côtes et à faire résonner des chants de bergers isolés.
« Tu es là ? Je suis là. Nous sommes là ». Nous avons retrouvé le vieil algorithme, l’arbre circulaire ancestral, le modèle en boucle des origines. Nous voici ciblés, fichés, enregistrés, identifiés comme des êtres redevenus humains. L’amitié est notre antidote. A consommer sans modération.
Epicure : « L’amitié mène sa ronde autour du monde. »
Nietzsche : « Qu’il fallût que nous devenions étrangers, voici la loi au-dessus de nous et c’est par quoi nous nous devons du respect, par quoi sera sanctifié davantage encore le souvenir de notre amitié de jadis ! »
Montaigne : « C’est un assez grand miracle de se doubler. »
Aristote : « L’ami est un autre soi-même. »