CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 19/ samedi 4 avril)
Triste topique…
« Osabandus, nequeys, nequer, protorinum, quipsa milus. » Face au virus qui nous dévaste et nous confine le langage des médecins est devenu aussi incompréhensible que celui de Sganarelle, quand il les imite, devant Géronte, dans le Médecin Malgré lui. On savait que la médecine n’était pas une science exacte, on découvre que c’est un ring de boxe où des combats pathétiques ajoutent au désarroi général. Les médecins ont pris le relais des politiciens et des économistes pour animer un de ces débats aussi passionné qu’indécidable qui rythment notre culture nationale.
En cette époque trouble où la subjectivité titube dans les ténèbres, plus que du côté des médecins faudrait-il chercher la lumière dans nos maladies ? Chaque époque se définit à travers une pathologie. Depuis les années 80 du siècle dernier, pour ne prendre que quelques exemples, nous avons ainsi puisé dans le lexique de la psychiatrie et de la psychologie pour tenter d’identifier la dominante de notre folie collective. Schizophrénie, autisme, perversion narcissique, nous ont ainsi successivement servi de grille de lecture
Et avec le Covid-19, quelle maladie pourrait bien jouer le rôle de marqueur identitaire collectif ? L’épilepsie, peut-être ? Epilepsie : du grec, attaquer par surprise…La crise convulsive résulte d’une hyperactivité cérébrale. Les cellules nerveuses s’emballent. Elle est précédée d’un étonnant phénomène de lucidité extrême appelé aura. Dans L’Idiot, Dostoïevski, qui lui-même souffrait de ce mal, décrit ce moment où l’on éprouve : « une souveraine sérénité, faite de joie lumineuse, d’harmonie et d’espérance, à la faveur de laquelle la raison se haussait à la compréhension des causes finales. » Mais cet état morbide est désormais derrière nous.
Nous avons mieux aujourd’hui pour affiner le diagnostic de notre démesure : la fièvre obsidionale (obsidio : siège). De quoi s’agit-il ? D’une forme de psychose collective qui touchait les populations assiégées. Dans Tristes tropiques, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, en présente un cas, par lui-même observé avec le regard éloigné qui était le sien, lors de son arrivée à Fort-de-France alors qu’il fuyait la France, frappé par les lois dites juives. C’était en1941.
« La plupart des Français, raconte-t-il, avaient vécu une « drôle de guerre » ; celle des officiers en garnison à la Martinique ne relève d’aucun superlatif pour être exactement qualifiée. Leur unique mission qui était de garder l’or de la Banque de France s’était dissoute dans une sorte de cauchemar dont l’abus de punch n’était que partiellement responsable, un rôle plus insidieux, mais non moins essentiel, étant dévolu à la situation insulaire, l’éloignement de la métropole et une tradition historique riche en souvenirs de pirates. »
A cette tradition s’ajoutait la surveillance américaine, la menace des sous-marins allemands. « C’est ainsi, poursuit-il, que s’était développé une fièvre obsidionale, qui, sans qu’aucun engagement se fût produit, et pour cause, et sans qu’aucun ennemi ait jamais été aperçu, n’en avait pas moins engendré un sentiment d’affolement. »
Sous quelle forme pour la soldatesque de la malheureuse garnison ? « Leur esprit malade retrouvait une sorte de sécurité à remplacer un ennemi réel, mais si éloigné qu’il en était devenu invisible et comme abstrait – les Allemands- par un ennemi imaginaire mais qui avait l’avantage d’être proche et palpable : les Américains. »
Nous aussi, les confinés, sommes assiégés par un virus invisible qui échappe à notre maîtrise. La ressemblance de notre situation avec celle des militaires isolés, menacés, rendus inutiles et alcoolisés reste fortuite, mais dans notre confusion générale, gardons-nous au moins de sombrer dans la fièvre obsidionale et de nous inventer des ennemis imaginaires. Tentons plutôt de rester lucides et concentrés.
Nietzsche : « La valeur de tous les états morbides, est de montrer comme agrandis à la loupe certains états qui en tant que normaux sont difficilement discernables en tant que tels… »
Camus : « Au milieu des fléaux, on apprend qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »
Epictète : « La maladie est une contrariété pour le corps mais non pour la volonté, si elle ne le veut pas