CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 18/ vendredi 3 avril)
Méditation par les autres
Ce matin, mon esprit s’en va vers les autres. Je pense à tous ceux qui me permettent de rester tranquillement confiné. Tout un peuple invisible mais indispensable à ma survie. Aux soignants qui prennent tous les risques et meurent parfois au bord du cratère viral dévastateur. A ma fille volontaire pour faire cours dans un établissement scolaire accueillant des enfants de soignants et de militaires. A Isabelle, fidèle au poste en mairie. A Nicole qui poursuit sa mission auprès d’adolescents blessés par la vie. A tous mes ami(e)s médecins et fonctionnaires, hier encore si méprisés.
La plupart du temps, on pense aux autres parce qu’ils nous manquent. Ou parce qu’ils nous hantent. Amour et affection, ou haine et envie. Là, c’est différent, mes pensées m’arrachent à mon oisiveté impuissante. Désolation d’être là, d’être ce que je suis, de ne pouvoir actualiser mon possible d’humain, de ne pas prendre ma part, aider, donner. Ma personne s’efface. Dans le dépit, le sentiment des limites, l’angoisse, les miroirs dressés du confinement ne me renvoient que l’image des autres.
Un pas de plus dans cette méditation et voici qu’elle bascule dans une région ancienne et secrète du cœur, vers la trace indélébile d’une présence nourricière et bienveillante. Lieu où résonne une voix lointaine, où le toucher vibre de réminiscences indéfinissables. Espace disparu mais à jamais de l’expérience première sensible qui, par une mère, fait entrer dans le monde humain, le monde de l’être-relié.
Une méditation philosophique n’a rien à voir avec une méditation transcendantale, de pleine conscience, ni un exercice de développement personnel. Si elle ramène au moi ce n’est pas pour le distraire, le dissoudre, le réadapter. C’est pour l’éveiller à son altérité et à sa reliance.
Alcibiade, dévoré d’ambition personnelle, aspire à gouverner Athènes. Son ami Socrate lui donne ce conseil devenu célèbre : « Connais-toi toi-même. » Il lui explique ensuite pourquoi. En se connaissant soi-même, on prend soin de son âme et on peut mieux prendre soin des autres. Ensuite en prenant bien soin de la cité, on améliore sa propre citoyenneté. Enfin en se connaissant, l’âme remonte à la source de son être, à sa capacité de connaître. Pour Platon elle s’ouvre au monde des idées auquel elle a participé avant de s’incarner dans un corps.
Ainsi l’impératif socratique ne se donne jamais le moi comme objectif. Le retour à soi est un acte politique qui fait relie immédiatement à la cité et au rôle qu’on doit y jouer. Mais dans cette conversion, qui lui rappelle son être socialement relié, l’âme touche à sa propre origine.
Je m’approche du miroir. Mon image n’est rien sans les autres. C’est grâce à eux que je peux me reconnaître ou pas.
Mustapha Dalheb : « En silence nous nous retournons en nous-mêmes et nous comprenons la valeur des mots solidarité et vulnérabilité. »
Emmanuel Mounier : « De même que le philosophe qui s’enferme d’abord dans la pensée ne trouvera jamais une porte vers l’être, de même celui qui s’enferme d’abord dans le moi ne trouve jamais le chemin vers autrui. »