CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 24/ jeudi 9 avril)

En route, confinés ! 

 

« S’en sortir sans sortir. » Une main anonyme a écrit cette formule à la craie sur le goudron d’une rue du quartier…Est-ce possible ? Comment ? Peut-être en mettant à profit le temps du confinement et en utilisant sa dynamique interne qui n’est pas toujours évidente à déceler, il est vrai, dans cette mélasse de sidération, d’ignorance et de non-sens qui enveloppe nos pensées.

Dans sa magistrale Introduction à la philosophie (petit livre lumineux qu’on ne saurait que conseiller), Karl Jaspers rappelle les trois origines de la philosophie : l’étonnement, le doute et l’égarement. Ces trois situations, nous les vivons aujourd’hui avec une intensité singulière.

« Les hommes s’étonnèrent d’abord des choses étranges auxquelles ils se heurtaient », explique Aristote. Ils se sont éveillés au monde extérieur pour en comprendre les manifestations et en expliquer les phénomènes. L’étonnement est toujours là sous ces deux formes originelles que sont l’émerveillement et la sidération produite par le choc du réel. L’étonnement engendre le besoin de savoir.

Les connaissances s’accumulent, se réfutent, se contredisent. Leur volume et leur complexité nous échappent. Mais nous pouvons et nous devons les soumettre à l’examen, les passer au crible du doute, d’un doute qui n’est pas scepticisme, mais analyse méthodique. C’est dans la mise entre parenthèse du savoir acquis et des idées reçues que Descartes pose sa célèbre formule « Je pense donc je suis. » Du doute naît une certitude relative, momentanée mais réelle. Le doute est la seconde source de la philosophie.

La troisième se trouve dans la condition humaine et dans ce que Jaspers appelle la conscience des situations limites – la mort, la maladie, le hasard, la solitude, la culpabilité, etc. – qui nous donnent le sentiment d’être perdus. Nous y rencontrons l’échec, le néant mais aussi la volonté d’être sauvé, la profondeur de l’être, l’obligation de nous dépasser.

Dans les trois cas, précise Jaspers, « la recherche philosophique commence par un bouleversement qui saisit l’homme et fait naître en lui le besoin de se donner un but. » Dans l’exercice de sa liberté, l’homme se dépasse sans cesse lui-même et se projette dans l’avenir.

La catastrophe sanitaire déclenchée par le Covid-19 nous reconduit à des origines qui sont toujours présentes en nous. Elle nous ramène non pas à un monde ancien, à un passé révolu, mais à un éternel point zéro où tout recommence.

A ces trois mobiles majeurs Jaspers en ajoute une autre raison de philosopher sans laquelle les autres sont sans valeur : la communication. Bien entendu, il ne l’entend pas au sens de communication technique, médiatique ou numérique. Communiquer selon lui, c’est sortir de sa solitude, créer une communauté de confiance et de fidélité, combattre ensemble unis fraternellement par les liens de la liberté. Cela ressemble à ce que nous retrouvons dans le confinement, non ?

Et puis Jaspers nous glisse aussi que rien pour l’homme n’est définitif ni parfait. Le confinement ne l’est pas plus qu’autre chose. Nous brûlons, nous rêvons d’en sortir, nous voulons en sortir. Nous en sortirons. Nous sommes déjà dehors.

 

Platon : « S’étonner. La philosophie n’a point d’autre origine. »

Descartes : « Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut. »

Jaspers : « Le but auquel tend une conduite philosophique ne saurait se définir comme un état réalisable une fois pour toute et dès lors parfait…Nous sommes essentiellement en route. »