CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 17/ jeudi 2 avril)

Théorie de la chauve-souris

           

            La chauve-souris et le pangolin. Cela ressemble au titre d’une fable de Jean de La Fontaine. Ces deux petits mammifères, aussi étranges l’un que l’autre, sont désormais sous la haute surveillance des chercheurs. Ils auraient joué un rôle dans la transmission du virus. Mais en même temps que le champ de la science, ils envahissent notre imaginaire et notre questionnement.

Prenons la chauve-souris. Sa sous-classe (mammifère volant), son nom articulé et saillant (chauve : signifie volant), son corps (des mains liées qui sont des ailes reliées au membres inférieurs), son mode vie (il chasse au crépuscule) : tout chez cet animal évoque le mystère et provoque la curiosité. Et plus encore sa façon de dormir. Ses mains étant des ailes, il s’accroche par les pieds. Autant dire qu’en ce moment il n’est pas difficile de s’identifier à une chauve-souris. Comme elle, si ce n’est à cause d’elle, nous avons-nous aussi la tête à l’envers.

Dans la mythologie grecque, la chauve-souris est associée à la folie, en référence aux Minyades. Ces trois filles d’un roi de Béotie avaient refusé de participer aux Bacchanales, les fêtes détraquées Dionysos. Pour les punir, le dieu les avaient frappées de démence et transformées en chauve-souris.

On trouve dans L’Odyssée, une scène qu’on pourrait rapprocher de la situation de dénuement où se trouve l’humanité frappée par le Covid-19. Après une tempête qui a fracassé son vaisseau et englouti ses derniers compagnons, Ulysse se retrouve seul et dépourvu de tout. Il doit affronter une seconde fois le double piège de Charybde (le remous engloutissant) et Scylla (un monstre à sept gueules dévorantes).

Avant de disparaître dans le tourbillon de Charybde, Ulysse lâche une poutre qui lui sert d’épave pour s’agrippe aux branches d’un figuier qui est allé pousser sur le flanc d’un rocher au bord du remous aspirant. Le héros malheureux se retrouve alors suspendu la tête en bas « comme une chauve-souris », raconte Homère.

Le chef de guerre courageux, bavard et fanfaron, n’est plus qu’un animal fragile, trempé, tétanisé dans un milieu hostile. Son système d’écholocalisation est en panne. Au bord du gouffre, Ulysse atteint un état-limite d’angoisse et de désespoir, proche de l’aliénation mentale.

Nous voici aujourd’hui à l’image d’Ulysse, tant le virus nous tourneboule, bouleverse nos paradigmes, renverse nos valeurs et affole les balises de notre subjectivité. La santé prévaut sur le marché, l’interdépendance sur l’individualisme, le sens du devoir sur le droit de l’ego, l’humanité planétaire sur le nombril de chacun, la coopération sur la compétition, la compassion authentique sur l’émotion médiatique. Des mots, hier encore, anciens rejetés dans le vocabulaire du monde ancien ou rangés sous l’étiquette « poste de coût » retrouvent du sens et de la vigueur : solidarité, fraternité, mutualité.

Dans sa situation inconfortable, le vainqueur des Troyens paraît soudain pathétique ou grotesque. C’est une erreur. Car, en réalité Ulysse attend. Il sait que Charybde vomit toujours les masses d’eau qu’il a absorbées. Alors il attend ce que les Grecs appellent le kairos, le moment propice, pour passer à l’action et récupérer son épave. Saurons-nous, comme lui saisir l’occasion qui nous est offerte à travers cette catastrophe sanitaire de nous remettre enfin la tête à l’endroit ?  C’est à nous d’en décider.

Quelques citations souvent utilisées par les apôtres du changement managérial…

Albert Einstein : « Il est plus difficile de désagréger un préjugé qu’un atome. »

Gandhi : « Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde. »

L’abbé Pierre : « Le plus grand échec est de ne pas avoir le courage d’oser. »

Nietzsche : « Fais ce que toi seul peux faire. Deviens celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. »