CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 21/ lundi 6 avril)
Gratitude et méfiance
Quel homme suis-je dans le confinement ? Un hystérique remerciant chapeau bas les éboueurs, la pharmacienne et le buraliste, qui lui permettent de survivre au ralenti ? Ou alors un paranoïaque qui voit une menace mortelle dans toute personne transgressant la ligne de distanciation sociale ? Fraternité et gratitude ou méfiance et rejet ? Les deux facettes seraient-elles conciliables et comment ?
Cette alternative décline sur une variante sanitaire de crise la théorie kantienne de « l’insociable sociabilité ». D’un côté, explique Kant « L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est à dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles ». En nous privant des autres, le confinement rappelle, non seulement l’utilité de leur présence, mais encore sa nécessité.
En même temps, continue Kant, l’homme « trouve en lui-même l’insociabilité qui fait qu’il veut tout régler à sa guise et il s’attend surtout à provoquer une opposition des autres ». La liberté individuelle veut s’imposer et surtout elle a besoin de s’opposer à d’autres libertés pour exister. La menace virale renforce notre égoïsme de vivant.
Avec le confinement les tensions entre les deux tendances s’exacerbent. Nous redécouvrons notre être social, c’est-à-dire notre interdépendance, mais aussi cette humanité sans laquelle notre moi pensant et sentant demeure au degré zéro de la subjectivité. Pour certains, c’est une vraie surprise après des décennies de dressage au culte du moi. Pour d’autres plus au fait, une clarière dans la jungle du darwinisme social voire une promesse de changement.
Mais nous sommes aussi inquiets, tenaillés par la peur que l’idéologie sécuritaire nous a inséminée avec ses incessantes piqûres de rappel médiatiques. L’autre n’est pas l’opposant kantien qui me permet d’affirmer ma liberté, mais un ennemi potentiel, une menace constante.
Il n’est pas acquis que cette dualité un jour puisse se résoudre. Personne ne peut échapper à la tyrannie de son individualité vivante qui lui ordonne d’accroître son être et de satisfaire ses besoins et ses désirs. En outre, les formes de socialité sont toujours ambiguës, conditionnelles et précaires. L’humanité n’est ni une ruche ni une fourmilière, sociétés peu évolutives où les fins individuelles et collectives se confondent. A l’inverse l’individualisme sauvage et compétitif, culpabilisant et ségrégatif montre aujourd’hui toutes ses limites. Et l’on n’en peut plus aujourd’hui d’être réduit à soi.
Le confinement rend plus lisibles les contradictions qui nous pétrissent. Il passe au scanner la dualité insoluble qui nous habite. Mais est-elle si négative ? Entièrement happé par les autres, je risque l’emprise et l’aliénation. Et si je reste collé à moi-même, je me noie dans le narcissisme.
Le confinement nous tient à distance de ces deux excès, de la fausse promesse comme de l’illusion. Il ne nous fait pas double mais triple. Il réactive ce troisième homme qui en nous pèse toujours le pour et le contre pour choisir librement la voie à ouvrir avec les autres. Ce troisième homme n’est jamais confiné. Il va et vient, il s’absente souvent. Saluons son retour.
Sartre : « L’enfer, c’est les autres. »
Valéry : « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. »
Eluard : « Nous avons inventé autrui, comme autrui nous a inventé. Nous avions besoin d’un de l’autre. »
Paul Ricoeur : « Une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. »