Le dernier rêve de René Descartes

Je suis heureux de vous annoncer la parution de mon huitième livre. Un roman cette fois. Une fiction qui met en scène René Descartes comme vous ne l’ auriez jamais imaginé.


Une intrigue autour du mystère de son dernier voyage en Suède en compagnie d’ un jeune valet très libertin. On y croise une reine excentrique, des religieux hostiles, des traces de Rose-croix, un jeune homme en quête de père et un génie amoureux.


Bonne lecture.
N’hésitez pas à me faire partager vos impressions.

Debout avec socrate

Paru le 5 mai 2022, mon septième livre retourne en Grèce, auprès de Socrate, dans le but d’y trouver les appuis pour un nouvel élan de lucidité et de confiance dans cette période à hauts risques (plus de détail dans la rubrique livres).

Partir avec Ulysse

Les voyages sont repoussés? Nous pouvons encore embarquer au plus vite avec Ulysse. Pour trouver dans son odyssée une évasion dans l’imaginaire et les régions originelles de la culture européenne. Pour affronter aussi les épreuves actuelles, et dans les pas du héros d’Homère, nous préparer à devenir plus forts et plus lucides. C’est l’objectif de mon dernier livre Ulysse et nous (Editions Le Relié)

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 53/ vendredi 8 mai)

C’est fini

« L’impatience d’en finir n’est pas philosophique », estimait Paul Valéry. Mais tout a une fin et il faut l’accepter. Commencée dès le premier jour du confinement, Cette chronique arrive ainsi à son terme après plus de cinquante articles.
Elle se donnait pour objectif de traverser une épreuve individuelle et collective absolument inédite en puisant dans les ressources de la philosophie. Une philosophie soumise au feu de l’actualité, qui accepterait le rythme et les risques de l’événement sans renoncer à lui donner du sens. Un service de pensée d’urgence, mené avec les moyens du bord, à l’instant T. . Chronique exprimait une volonté de plonger dans le temps présent, dans ses vagues et ses brouillards quotidiens.

Certains ont dû s’en rendre compte : l’exercice a changé de nom après quelques jours abandonnant le terme initial de confinement pour celui de déconfinement. Il fallait sortir avant l’heure, prendre la situation par toutes les portes et les fenêtres, s’en dégager, la déconstruire comme on dit en philo. Analyse critique et thérapie de soi, c’est ma conception de la philosophie. Un pied dans le monde, un autre hors du monde. Lucidité et mieux être. Un tragique sans pathos, ou seulement l’inverse…

J’ignore si je suis parvenu à réaliser ce projet qui était d’ailleurs moins explicite au départ. Ce n’est pas à moi d’en juger. Et c’est d’ailleurs secondaire. Car très vite sur le chemin hasardeux du confinement et sous la menace du virus, une évidence s’est imposée : votre présence nombreuse et porteuse, votre compagnie attentive et impliquée. Le confinement devenait synonyme de réunion et de liaison. De recherche croisées et de repérages réciproques. La dynamique de l’évasion dépassait largement la surface de mon clavier.

Alors, merci à tous pour votre accompagnement, vos corrections, vos suggestions, vos lectures, vos citations, vos encouragements, vos signes de reconnaissance, vos critiques, votre relais, votre participation. Merci pour votre escorte musicale, graphique, intellectuelle, affective, théorique, humoristique, politique, familiale, amicale. Merci pour ces apartés en duo, trio, quatuor. Pour cette complicité protéiforme et cette fraternité aux cent visages.

Demain, si le confinement redevenait nécessaire, ce que personne ne souhaite, la chronique peut-être reprendrait. Dans ce cas, bien entendu, vous en seriez avertis. Mais nous n’en sommes pas là. Nous sommes au bout d’un tunnel et il nous faut sortir du bon côté.

Le retour aux réalités du déconfinement sera sans aucun doute brutal. Une nouvelle épreuve nous attend. De ces journées étranges mais propices à la réflexion, retiendrons-nous quelque chose une fois retrouvée la clé des champs ? La vie reprendra-t-elle comme avant ? Changera-t-elle du tout au tout ? Serons-nous plus ou moins libres ? Le questionnement ne s’arrête pas et c’est lui qui éclairera la route.

La situation reste complexe et compliquée. C’est pourquoi il faut se garder plus que jamais des analyses simplistes et des discours simplificateurs. Eviter de céder aux faux remèdes des certitudes expéditives, aux emplâtres cyniques posés sur nos inquiétudes et nos interrogations légitimes. Notre désordre est réel, notre incrédulité a des raisons objectives, mais ne laissons personne en profiter.

Profitons donc au mieux de notre bon de sortie. Car nous sommes vivants et par ces temps viraux, c’est déjà beaucoup. Nous avons à vivre. A vivre en liberté et en humanité, avec nos valeurs et nos idéaux, au sein de réseaux denses, si souvent invisibles, d’amitié et de solidarité. Nous savons mieux aujourd’hui ce que veut dire le mot si banal et si énigmatique de vivre. Et peut-être aussi celui, plus étrange encore, de philosopher. Bonne route, sans crainte ni faux espoirs, les yeux ouverts et la tête froide.

Merleau-Ponty : « L’absolu philosophique ne siège nulle part, il n’est donc jamais ailleurs, il est à défendre en chaque événement. »
Italo Calvino : « Chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer des vivants, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Michel Berger : « Je t’envoie mes victoires sur l’ironie du sort… »

Le finale avec deux sonates de Scarlatti interprétées par l’ami Jean-Paul Catanzano

Scarlatti K9
Scarlatti K32

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 52/ jeudi 7 mai)

Virus et vérité

Dissimulation, mensonge, scepticisme, paradoxes, discours contradictoires, dilemmes, revirements, simulations fausses nouvelles…rarement notre besoin de vérité aura été aussi malmené que depuis l’irruption du Covid-19 dans notre champ de vie et de pensée. Nous sortons du confinement lavé de toute certitude et le cerveau détraqué.

Avant son arrivée, chacun était le centre d’un petit cercle de croyances où tout faisait sens à partir de lui. Une logique assez basique organisait le champ de nos représentations et de nos actions : il y avait ce que nous tenions pour vrai et ce que nous tenions pour faux, le juste et l’injuste, le beau et le laid, le bien et le mal. Ce système de dualités reposait sur un couple plus subjectif, encore parce qu’enfoui dans la vérité profonde du corps : le plaisir et la souffrance. Mais c’est le moi, qui en était à la fois la source et le destinataire, le fondement et la clôture.

Bien sûr nous nous informions, nous nous forgions une opinion instantanée en puisant dans le flux médiatique. Nous acceptions la différence des goûts, les zones grises des conduites ambiguës, les situations affectives indécidables, un soupçon de scepticisme accompagnait nos croyances, mais ce n’étaient là que des concessions marginales, une sorte d’hommage tacite et paresseux à notre imperfection. Derrière ces apparences, le moi restait le maître, croyions-nous. Il pouvait encore faire la part entre le réel et le virtuel.

C’est cet échafaudage à la fois idéologique et pratique, culturel et intime que l’attaque virale a renversé. Notre GPS psychique, mix de logique primaire, de psychologie et d’expérience personnelle est tombé en panne. Nous découvrons la difficulté de penser, d’élaborer une opinion, de nous faire une représentation de l’événement.

Nous avons oublié deux ou trois choses que nous avions appris sur la vérité. Qu’elle se construit au fil d’un lent et complexe processus collectif. Que la plupart du temps elle réfute les certitudes sensibles immédiates. Qu’elle n’a rien à voir avec la subjectivité. Qu’elle peut échapper à la logique binaire. A l’âge des algorithmes, du clonage et de l’intelligence artificielle nous sommes restés des métaphysiciens. Nous croyions encore à une Vérité absolue, unique et comme éternelle : la nôtre, celle qui serait élaborée par un individu.

Or la vérité est relative, elle varie selon les objets qu’on étudie, les principes qu’on se donne, les perspectives et les observateurs, ce qui ne veut pas dire qu’elle est subjective. Elle est plurielle (la vérité du mathématicien, n’est pas celle du médecin ou de l’économiste) et dans chaque domaine encore elle s’exprime au pluriel. Et elle est évolutive, scandée par des réfutations, des erreurs fécondes, des inventions saillantes, des paliers provisoires.

A l’épreuve du réel viral, nous avons perdu nos certitudes, nous ne croyons plus les médias, nous nous méfions des politiques, notre confiance dans les sciences est ébranlée. Les icones et les idoles de notre monde individualiste sont en morceaux. C’est leur destruction qui nous affole et nous inquiète plus encore que les inconnues du virus et les réalités cruelles qui s’annoncent avec le déconfinement. Nous restons nus avec notre besoin de croyance et de vérité. Est-elle un mal ou un remède ? Une chance ou un danger ?

Agrippa d’Aubigné : « Quand la vérité met le poignard sous la gorge, il faut baiser sa main blanche. »
Baudrillard : « Le réel n’existe plus »
Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple vous pouvez faire ce qu’il vous plaît. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 51/ mercredi 6 mai)

Vestiaire

Depuis des jours, une tendance s’alourdit : j’incline à remettre la même tenue. Des amis qui font du télétravail confirment que les gens se relâchent. Des enfants défilent pendant les visioconférences, les coiffures s’abandonnent et les chemises cravates ou tailleurs font place aux survêtements. Certains de mes amis vont jusqu’à éviter les sessions vidéo…Dans le confinement les vêtements perdent leur valeur de signes sociaux. L’image de soi ne passe plus par eux. Leur sens s’évanouit.

On a beau dire le contraire, l’habit fait le moine. Notre mise nous distingue et nous caractérise. Notre identité se glisse dans nos costumes et notre être colle à notre apparaître. Le confinement fige l’identité, c’est comme s’il arrêtait le cours du temps, ou le rendait cyclique, pris dans une suite infinie de répétitions. Dans cet éternel retour du même, pourquoi se changer, si ce n’est, bien entendu, pour se tenir propre, ultime stade avant la vie sauvage ?

Mais ce qui se tarit dans le confinement, c’est la surtout présence structurante des autres. Des voisins, des collègues, clients, supérieurs et collaborateurs, devant qui se joue sur le lieu de travail, la petite scène sociale de la journée ordinaire. Certes, il y a bien les proches, les confinés associés qui bordent, secouent ou rappellent à l’ordre. Mais leur regard, à la fois trop bienveillant ou trop critique, manque d’objectivité et de bonne foi. Il s’use, lui aussi emporté par le glissement général.
Il est étonnant qu’à l’heure où le secteur de la haute couture – un des rares avec la vente d’armes qui fait rayonner notre pays à l’étranger- est en grande souffrance, la population des confinés, se déclasse et se démode sans scrupule. Comme si inconsciemment elle accompagnait le sinistre économique dans la régression.

Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, livre magnifique sur le confinement exotique de Robinson Crusoé, Michel Tournier nous montre à quel relâchement est soumis le naufragé sur son île déserte. Il perd, pour le dire vite, le sens d’autrui et en même temps sa raison ordinaire.

Au début du livre, ce rouquin à la peau fragile, exposé à la violence des éléments affronte sa nudité comme une épreuve d’une « meurtrière témérité ». « La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger », souligne Tournier. Le naufragé n’y a plus accès. Pour se maintenir à la fois en bonne santé et dans l’humanité, il doit se rhabiller.

On verra donc Robinson tantôt couvert de peaux de chèvres et d’un bonnet de fourrure (il s’adapte à l’environnement), tantôt endimanché dans une des tenues d’apparat qu’il récupérées sur l’épave de La Virginie (il a des restes de civilisé). En l’absence d’autrui, de son regard, de son jugement, Robinson s’efforce de se maintenir tout seul dans une humanité tragique certes, mais équipée de pied en cap.

Une blague qui circule sur la toile résume autrement la situation. Un homme avoue son désarroi, il s’est pourvu d’un masque et de gants pour aller faire ses courses dans un supermarché. Sur place, il découvre effaré que tout le monde est habillé sauf lui…
Le confinement a comprimé notre humanité ordinaire. Mais il l’a renforcée aussi, dans une sorte de confirmation par l’absence, de révélation par le vide. Lundi, il faudra retourner dans le monde civilisé, celui de la compagnie humaine. Avec dignité et élégance. Il faudra donc passer obligatoirement par le dressing avant de sortir.

Jean-Paul Gaultier : « L’élégance est une question de personnalité, plus que de vêtements. »
Michel Tournier : « Autrui, pièce maîtresse de mon univers. »
Orson Welles : « Le style, c’est qui vous êtes, ce que vous voulez dire et ce dont vous vous fichez. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 50/ mardi 5 mai)

Bricolage

Ça meule, ça perce, ça débroussaille, ça cogne…des rues désertes monte une cacophonie motorisée insistante qui transforme le monde résidentiel en un vaste et vibrionnant chantier de bricolage où chacun s’active à produire un tintamarre aux causes privées indécelables. Un univers à la Jean-Paul Dubois écrivain féru de modes d’emploi et fétichiste de la boite à outils.

Bricoler pour rattraper on ne sait quel retard, rénover, embellir, transformer, bref, pour faire à tout crin quelque chose par ces temps d’inactivité forcée et de désœuvrement morbide en périmètre restreint. A cette heure creuse de l’après-midi, quand le temps se fige dans une immobilité élastique, je me demande si la philosophie n’est pas en définitive – le vacarme en moins – un bricolage intérieur aux finalités plus qu’incertaines.

Le terme de bricolage est très riche sur le plan sémantique. Il est issu de l’art militaire. Au Moyen-Age, la bricole désigne une catapulte. Puis le mot est utilisé au jeu de balle et de billard. Il évoque le rebondissement sur les bandes, le déplacement par écart. Enfin le mot bricoler en est venu à désigner une activité ingénieuse, non professionnelle. Mais bricole peut aussi signifier une petite chose voire un ennui.

Dans le premier chapitre de La Pensée sauvage Lévi-Strauss montre que la pensée mythique est au regard de la pensée scientifique ce qu’est le bricoleur comparé à l’ingénieur. Le second conçoit et construit son travail selon un plan et un objectif prédéfini. Le premier réutilise des matériaux. Il les détourne de leur usage initial et doit « s’arranger avec les moyens du bord. »

L’ingénieur est dans l’ouverture, il cherche à s’ouvrir un passage. Le bricoleur dans la réorganisation des moyens dont il dispose sans les dépasser. Pour Lévi-Strauss, l’ingénieur opère au moyen de concepts et le bricoleur au moyen de signes. « Une des façons… dont le signe s’oppose au concept tient à ce que le second se veut intégralement transparent à la réalité, tandis que le premier accepte, et même exige, qu’une certaine épaisseur d’humanité soit incorporée à cette réalité. »

Lévi-Strauss ne hiérarchise pas les deux approches, il ne fait pas de la pensée mythique un état antérieur de l’évolution. Les deux modes sont des voies d’accès au réel aussi valide l’un que l’autre. La pensée mythique, la pensée bricoleuse « est aussi libératrice par la protestation qu’elle élève contre le non-sens. » Avec l’écroulement des discours savants, notre confinement devait fatalement nous en faire redécouvrir les vertus.

Poursuivant son exposé Lévi-Strauss insère un troisième terme entre la connaissance scientifique et la pensée mythique : l’art, qui, avec des moyens artisanaux, crée un objet double, à la fois matériel et de connaissance.

Quand nous tentons de penser confinement et les enjeux qui le sous-tendent, ne sommes-nous pas dans cet entre-deux ? Nous cherchons à le connaître, à le comprendre. Mais les lumières de la science ramenées à leur plus faible intensité, nous cherchons à donner un sens à un événement dont nous sommes prisonniers. Un peu savants, un peu bricoleurs, un peu artistes. Dans un intervalle où nous ne créons pas d’autre objet que nous-même : un mirage vivant et questionnant.

Plotin : « Ne cesse de sculpter ta propre statue. »
Hubert Reeves : « Pour explorer le champ de possibles, le bricolage est la méthode la plus efficace. »
François Jacob : « L’évolution est fondée sur une sorte de bricolage moléculaire, sur la réutilisation constante du vieux pour faire du neuf. »

Et l’ami Jean-Paul avec la Suite française 4 de Bach

suite française 4

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 49/ lundi 4 mai)

Bêtise

Le Covid-19 est une formidable usine à bêtise. Sur le virus et le confinement, y-a-t-il une énormité que nous n’ayons pas entendue ? Sommités médicales, ministres, experts, journalistes, philosophes médiatiques, personne ne semble avoir échappé à la pandémie de stupidité que sème le virus sur son passage. Des conférences de presse d’organismes internationaux, pourtant spécialisés dans la question, aux réseaux sociaux en passant par les plateaux TV, aucun canal de diffusion n’a été épargné. Dissimulations puérile, mensonges grossiers, fake news débiles, théories du complot consternantes, la chorale de l’imbécilité a pris les dimensions de la planète.

Avant de parler, tous les tribuns de l’idiotie auraient dû tourner sept fois la langue dans leur bouche et passer leur discours au travers des trois tamis de Socrate, c’est ce que suggère une vidéo qui circule en flux tendu sur nos messageries. On retrouve cette anecdote philosophique dans Les Philo-Fables de Michel Piquemal, excellent petit ouvrage à l’usage de tous.

Un Athénien interpelle Socrate. Toutes affaires cessantes, il veut parler de la conduite d’un ami du philosophe. Socrate lui demande si au préalable il a soumis son propos au test des trois tamis. Le premier est celui de la vérité, le deuxième de la bonté et le troisième de l’utilité. L’homme répond non aux trois questions de Socrate. Le philosophe conclut : « Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère l’ignorer. Et je te conseille de l’oublier. »

Dans un monde où chacun est libre de donner son avis quel qu’il soit, dispose pour cela de moyens de diffusion extraordinaires, où le jeu émetteur-récepteur ouvre d’immenses possibilités de rebond, où la simulation et la dissimulation tissent le grand discours- spectacle de l’humanité, la sagesse de Socrate semble un reste fossile à dater au carbone 14.

Mais qui peut en toute honnêteté affirmer qu’il effectue le triple tri socratique avant de parler ? Que vaut cette affirmation ? Parler n’est-ce pas prendre le risque de parler mal, de dire des choses inutiles, blessantes, laides à entendre, et bien souvent sans qu’on le veuille, porté par un discours inconscient, qui nous parle plus que nous le parlons ?

On ne sait d’où vient l’anecdote des trois tamis. Socrate ne se prétendait pas sage, mais seulement philosophe. S’il cherchait, au fil d’un dialogue construit, à accoucher son interlocuteur d’une vérité, il n’estimait pas la posséder mais plutôt l’entrevoir avec lui.
La bêtise, l’ignorance, l’ignorance de la bêtise sont le bain langagier, le milieu bavard où nous sommes plongés et où nous évoluons. Le babil planétaire, la cacophonie bruyante de la bêtise aujourd’hui à pleine chauffe ne chantent que notre désarroi et notre peur. C’est la musique humaine des temps incertains.

Pas de masque, pas de gel, pas de traitement, pas d’explication fiable et pas de tamis de Socrate : avec le virus nous manquons vraiment de tout. Et ce n’est pas fini. Mais Socrate est encore parmi nous : il nous a appris à nous questionner les uns les autres, à passer la bêtise au filtre de notre non-savoir. Sur la place publique, collectivement. Avec humilité.

Eluard : « Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits. »
Wittgenstein : « Ce qui ne peut être dit clairement et ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »
Hugo : « C’est fou le nombre de critiques que peut contenir un imbécile. »

CHONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 48/dimanche 3 mai)

L’égarement comme un voyage

Marcher tout droit ? Se fier à la raison et à la communauté des hommes ? S’abandonner à l’errance sans objectif ni itinéraire ? Dans les chroniques précédentes Descartes, Kant et Montaigne nous ont proposé trois voies possibles pour sortir de l’égarement. Mais je continue à m’interroger : sont-elles pertinentes dans le désordre semé par l’apparition du virus dans notre mode de pensée et de jugement ? Pourrions-nous les actualiser ? Je suis plongé dans une nuit absolue.

Le choix systématique de la ligne droite peut-être contreproductif. Dans bien des cas, il témoigne d’une inadaptation puérile au réel, d’une psychorigidité fatale notamment quand la route tourne. Ne se fier qu’à sa raison, conduit souvent à se perdre en soi. Quant à se reposer sur une communauté, cela aboutit à renoncer à sa liberté de pensée, c’est-à-dire à son esprit critique et finalement à sa pensé elle-même. Tourner comme une toupie n’apporte pas plus de clarté sur le monde. Tout se trouble dans le vertige.

Les trois pistes ouvertes sont insatisfaisantes. D’abord parce que le monde est devenu plus complexe. Ensuite parce que l’homme n’est pas un sujet connaissant distinct du monde. Il y existe, il lui appartient, il s’y enfonce. Enfin parce qu’aujourd’hui, nous ne sommes pas des penseurs solitaires, il nous est impossible de nous orienter sans information. Or le flux médiatique est tel qu’il nous submerge et nous abrutit.

Nous voici voués, comme Valéry le constatait déjà, à avancer à reculons. Mais pas dans l’avenir, dans le présent immédiat. Quelques lueurs éclairent le chemin parcouru mais la menace reste dans notre dos, il nous est impossible de nous retourner et nous n’avons pas de rétroviseur.
Pourtant dans cette période trouble, nous revenons à quelques évidences que nous avions oubliées. Notre ignorance et la fragilité de nos supposés repères eu égard à ce qui est décisif dans notre vie. Nos certitudes n’étaient que des superstitions. Mais c’est dans ce non-savoir subitement ouvert que nous découvrons notre disposition à penser. A questionner et à nous questionner, portés aux confins de notre vie ordinaire. Nous sommes soumis au bricolage intérieur, à l’improvisation, mais n’est-ce pas le signe que nous cherchons et que nous pouvons inventer ?

La situation-limite que nous vivons, n’est pas sans enseignement. Elle nous conduit au bord de notre condition de mortels, aux frontières de notre science. Mais des signes dansent encore au-dessus de l’abîme. Ils dessinent notre volonté de savoir. Ils écrivent notre énigme. Et sans énigme, nous ne chercherions pas. Sans inconnaissable, nous ne pourrions pas penser.
Et puis, revenus modestement vers nous-mêmes, non pas vers une vérité cachée dans les spirales de notre nombril, mais vers ce vide informulable qui fait notre centre mobile, nous retrouvons aussi notre réalité d’être social, inséré dans un réseau d’amitié, de coopération et d’entraide. Nous avons besoin des autres de leur écoute, de leur sentiment, de leur jugement pour assumer notre égarement.

Montaigne, Descartes, Kant nous au moins donné confiance dans notre potentiel et rappelé la nécessité de ne pas succomber à nos chimères ou à nos inquiétudes. A partir d’eux, nous avons un mix personnel à élaborer, avec lucidité et humilité, patience et ténacité. Et nous avons à le partager, à le contester avec les autres. Il n’y a pas de théorie ni de doctrine de l’égarement. C’est un appel à l’exploration infinie de notre condition. L’égarement, c’est le voyage.

Lévi-Strauss : « Dans les affaires humaines, la ligne droite n’est jamais le plus court chemin. »
Jaspers : « L’effondrement des certitudes solides, mais trompeuses, nous permet de planer. Ce qui paraissait un abîme devient l’espace même de la liberté. »
Martinius von Biberach :
« Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui
Je meurs je ne sais quand
Je vais je ne sais où
Je m’étonne d’être aussi joyeux. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 47/ samedi 2 mai)

Egarement : l’essai de Montaigne

Confiné depuis si longtemps et maintenant égaré par tant de discours vrais, faux ou contradictoires répandus comme une sorte de virus intellectuel, de pandémie redoublée par les médias et les réseaux sociaux, ne sachant s’il faut sortir ou rester dedans, je fais retraite dans les Essais de Montaigne. C’est justifié : l’homme est un connaisseur en matière de confinement. Il s’est retiré des années de toute activité publique pour rédiger les deux premiers tomes des Essais. Un « embesoignement oisif », comme il le qualifie dans sa langue fleurie.

Mais ce détour est nécessaire pour une autre raison. Montaigne est un penseur de l’égarement et mieux encore dans l’égarement. Son entreprise littéraire inédite fait de lui un champion de l’errance, un maître en vagabondage, un expert dans l’art de sortir subitement des sentiers battus pour se désorienter soi-même. Un égaré volontaire.
La retraite dans la « librairie » expérimente un confinement choisi où Montaigne prend ses distances avec la vague de fanatisme, de violence, d’injustices et de calamités qui frappe son pays. Il se livre à un nomadisme intérieur « sans ordre ni dessein » précis, suivant une « démarche relaschée » – un lâcher prise avant l’heure- dont l’objectif est moins de gagner des certitudes que de s’en délester, moins de trouver une identité que de la perdre.
Après sept ans ainsi hors du monde, Montaigne décide soudain, en 1580, de faire un voyage en Europe, et notamment en Italie. Pour soigner sa gravelle, fuir l’ennui domestique et ce qu’il appelle « ses monstres », sa mélancolie. Sa fuite d’un an est demi est à l’image de sa retraite…

L’objectif du voyage ? Il le décrit ainsi dans son carnet : il n’a pas « d’autre project que de se promener par des lieux incongrus. » L’itinéraire ? Il n’y en pas :« Ai-je laissé quelque chose derrière moi ? J’y retourne, c’est toujours mon chemin, je ne trace aucune ligne certaine, ni droite ni courbe. » Son entourage se plaint des changements de direction ou des retours en arrière ? Il répond qu’il ne va quant à lui « en nul lieu que là où il se trouvoit. »

En cas d’égarement, pas de plan pour Montaigne, ni de tâtonnement dans l’obscurité, mais un suivi permanent de sa propre nature. Un assentiment aussi à l’arrêt (« L’abstinence de faire est souvent plus généreuse que le faire. »). Une ouverture aux vertus paradoxales de l’irrésolution (« Je trouve le moyen de me fermir contre ces consolations de la nonchalance et de la lâcheté : elles ne nous mènent aucunement à la résolution. »)

Dans la rédaction des Essais, comme dans le voyage, dans le confinement comme au grand air, entre soi ou en « limant sa cervelle contre celle des autres » Montaigne s’ouvre à la curiosité d’être plusieurs, à la diversité des cultures et des usages humains. Il fait de l’égarement une balade et de la balade une finalité, un art de vivre, « Je me proumène pour me proumener. » S’essayer à soi-même et s’essayer aux autres : c’est aussi l’expérience offerte par l’égarement.

Pierre Soulages : « C’est que je trouve qui m’apprend ce que je cherche. »
Saint Jean de la Croix : « Pour arriver à ce que tu ne sais pas, tu dois passer par là où tu ne sais pas. »
Lao-Tseu : « Le but n’est pas le but, c’est la voie. »

Une pause jazz avec Victor :

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 46/vendredi 1er mai)

Egarement : les orientations de Kant

Dans un article public Kant de 1784 répond à une question qui lui est posée : Que signifie s’orienter dans la pensée ? Les éléments qu’il apporte peuvent s’avérer utiles en ces temps de grand égarement. Pour Kant, s’orienter, c’est déterminer son orient, trouver un point de départ. Orient est un mot forgé à partir du latin orior, surgir, se lever.

Si je suis perdu, à midi, explique Kant, il me suffit de regarder le soleil et d’utiliser seulement la connaissance immédiate que j’ai de ma droite et de ma gauche pour trouver le levant et les autres points cardinaux. Second exemple : si mon égarement se produit dans une chambre obscure que je connais, il me suffira de chercher un objet que je sais situer dans l’espace pour me réorienter avec ma droite et ma gauche.

Pour l’anecdote, Kant était un curieux personnage, très obsessionnel. Son valet a révélé qu’il se faisait attacher dans son lit, hanté par l’idée de s’exposer au risque plus haut décrit et de se perdre dans les ténèbres…Un confinement nocturne volontaire pour conjurer peut-être une terreur incrustée depuis l’enfance…

Toujours est-il que Kant souligne que tout égarement déclenche un besoin irrésistible d’orientation et active une disposition subjective à organiser l’espace et à lui donner un sens, à partir de son corps, alors même que nous n’avons de cet espace qu’une représentation très hypothétique.

Plus largement, dans une situation de péril, on se trouve dans la situation d’avancer à l’aveugle, en évitant de chuter ou de se cogner. Mais on cherche à tâtons les informations susceptibles d’infirmer ou de confirmer la représentation que nous avons de la situation. On s’appuie seulement sur une certitude venue de soi et qui constitue à ce moment-là une valeur absolue. C’est à partir de notre vide que nous inventons ce qui va le remplir.

Faisons le point : pour Kant nous avons donc un fonds préconstitué, une sorte de réservoir de raison. La pensée se présuppose, elle est force de penser, besoin de penser. Elle se réoriente à partir d’elle-même. Elle trouve son propre commencement.
Kant ajoute un autre facteur décisif pour nos esprits toujours égarés et toujours à devoir se réorienter par et dans l’exercice de leur raison : l’espace public et la communication avec les autres. « Quelles seraient l’ampleur et la justesse de notre pensée, si nous ne pensions en communauté avec d’autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communiqueraient les leurs ! »

A la différence de Descartes qui file tout droit, Kant cherche un point de repère. Mais les deux penseurs en définitive se rejoignent pour faire confiance à leur raison et prendre appui sur des certitudes issues de notre esprit et non du monde extérieur. Kant rajoute toutefois une sorte de clause de non divagation : l’échange avec les autres. Penser par soi-même et communiquer : c’est dans ce double mouvement qu’on se réoriente dans le monde de Kant, celui du siècle des Lumières…

Héraclite : « L’homme dans la nuit allume une bougie pour lui-même. »
Hegel : « La vérité en la repoussant on l’embrasse. »
Montaigne : « Je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 45/ jeudi 30 avril)

Egarement : la méthode Descartes

Nous sommes perdus. Sans médicament contre le virus nous vivons et nous allons vivre sans doute longtemps à l’heure de son risque mortel. Réduits au confinement qui permet seulement de l’éviter, nous voyons notre économie se paralyser, nos dirigeants tâtonner et nos esprits s’égarer dans un brouillard impénétrable. Quelle opinion personnelle et quelle vision collective se forger ? Quelle attitude choisir et quelle conduite adopter ? Comment y parvenir ?

Descartes, un penseur décrié aujourd’hui, parce qu’on en fait le père de l’arrogante science moderne (il voulait que l’homme se rende « maître et possesseur de la nature »), a forgé son système sur la base d’un égarement initial. D’un double égarement. Le premier était celui d’un savant perdu dans le labyrinthe du savoir de son époque, bloqué, touffu et stérile. Pour y voir clair, il a élaboré une méthode universelle, inspirée des mathématiques et destinée à conjurer le doute pour conduire l’esprit de façon raisonnée, c’est-à-dire à l’aide de principes clairs et de procédures explicites.

Le second égarement est celui du philosophe, ou plutôt de l’homme, à une époque où la religion imposait sa tutelle. A une période de troubles religieux et de guerre en Europe. D’épidémies aussi. A quelle morale se fier pour régler ses actions ? Le doute est ici plus difficile à dépasser ou à intégrer que dans une méthode purement intellectuelle. Descartes adopte ce qu’on appelle une « morale provisoire », c’est-à-dire non figée, en attente de jours meilleurs pour la certitude.

Il se forge ainsi quelques maximes à usage pratique énoncées dans Le Discours de la méthode. « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées »
Descartes dit imiter l’attitude de voyageurs égarés en quelque forêt. Ils ne doivent, selon lui ni s’arrêter ni errer en tournant sur place. Il leur faut suivre une ligne aussi droite que possible et le plus longtemps possible. Pourquoi ? « Car, par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d’une forêt. »

Dans une situation compliquée, dans la pression de l’urgence, Descartes préconise donc de retenir l’action la plus probable et de faire comme si c’était la bonne, la plus porteuse de certitude et de vérité. Sur quelle base ? « A cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. » Le choix de la bonne route repose donc sur l’exercice de la raison. Il relève d’une dynamique subjective.
« Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d’agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu’ils jugent après être mauvaises. »

Descartes n’aimait pas les forêts obscures, peuplées d’indécis qui prennent racine, de sceptiques qui tournent en rond et de girouettes qui changent d’avis tout le temps. Le rayon de nos déplacements est réduit mais la ligne droite existe dans nos têtes.

Hugo : « La volonté trouve. La liberté choisit. Trouver et choisir, c’est penser. »
Camus : « Le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout. »
Jaspers : « L’homme trouve dans l’obscurité même qui l’entoure la volonté de diriger sa vie. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 44/ mercredi 29 avril)

Humanité

Le Covid-19 est médicalement impitoyable, incompréhensible et invincible. Il emporte également dans son déferlement pandémique quelques postulats anti humanistes enkystés qui servent de base aux neurosciences et aux théories cognitivistes qui les soutiennent.

Postulat numéro 1. L’homme ne serait qu’un être vivant parmi les autres. Sa vie n’aurait rien de spécifique, elle s’expliquerait comme celle des autres formes de vie. Une continuité biologique le relierait à l’ensemble des autres espèces. Aujourd’hui pourtant le virus semble une spécificité de l’espèce humaine.

Postulat numéro 2. Entre l’homme et la machine se trouverait une seconde continuité. L’homme trouve son modèle dans une intelligence artificielle dont il n’est que le prolongement. Aujourd’hui elle ne nous apporte aucun secours immédiat. Et les machines les plus primaires ne comblent pas nos besoins en masques, gants et gel.

Postulat numéro 3 : La médecine va fabriquer un homme augmenté. Elle va bientôt vaincre la vieillesse et la mort. Il est permis de s’interroger sur cette perspective transhumaniste enthousiaste quand on voit les médecins diverger sur le simple port d’un masque et se disputer comme des chiffonniers à propos du traitement possible. Aujourd’hui la mort a encore de beaux jours devant elle.

Postulat numéro 4 : L’humanisme était une philosophie occidentale, masculine, blanche et colonisatrice. Elle a été rejetée dans les poubelles de l’histoire. Dans un monde globalisé – c’est un paradoxe- lui a succédé la théorie des replis identitaires (nationaux, religieux, etc.) Aujourd’hui le virus nous réunit dans l’enclos universel de la maladie, de la souffrance et du danger. Dans celui aussi de la solidarité et de la coopération par-delà les divergences préfabriquées.

On en est là. Le virus ne rétablira pas les visions humanistes ambitieuses de la Renaissance ou du Siècle des Lumières. Nous en avons fait la critique et la déconstruction. Nous connaissons leurs limites, leurs mirages et leurs dévoiements. Nous ne voulons pas repartir en arrière.
Mais quelque chose s’est infecté dans les tissus de notre technoculture. Les hommes partout dans le monde veulent vivre, se défendre de cette épidémie dont ils ont l’exclusivité et qui se propage à la faveur de leur communication et de leurs échanges. Ils en soufrent pareillement dans leur corps et par leurs deuils. Toute l’économie globalisée, avec ses impératifs hystériques et ses finalités désastreuses sera impactée.
Le passage du virus peut être une chance de voir éclore une nouvelle idée de l’humanité. Nous sommes déjà réunis pour y parvenir. Nous l’entrevoyons.

Amine Maalouf : « Chacun devrait pouvoir inclure dans ce qu’il estime être son identité le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine. »
Albert Schweitzer : « Que chacun s’efforce dans le milieu où il se trouve de témoigner à d’autres une véritable humanité. C’est de cela que dépend l’avenir du monde. »
Boris Cyrulnik : « Cette nouvelle humanité qui est en train de naître doit être une humanité de débat. Cela est très fatigant mais très passionnant, c’est la source de la vie. »

Et Jean-Paul au piano pour la Mélodie hongroise de Schubert :
Mélodie hongroise

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 43/ mardi 28 avril)

Le 11 mai…

Nous sommes encore loin du 11 mai. Mais depuis que la date a été gravée dans l’agenda national, malgré les réserves, les errements, les interrogations, c’est comme si une alarme stridente avait retenti. Les cités s’ébrouent. Les rues s’emplissent. L’énervement prend corps. L’impatience gagne les confinés.
Un mois et demi de confinement, c’est long, c’est un siècle, une éternité. Nous sommes laminés par les occupations substitutives, les divertissements artificiels, les communications à distance harassantes. Nous sommes repus de ces plaisirs redécouverts : paresse, oisiveté, procrastination. Notre endurance et notre résilience se sont émoussées à leur usage. Il faut sortir et vite ! Tous les journaux le clament et le réclament.
En réalité les choses sont plus compliquées. Les origines du virus restent confuses. Et la sortie du confinement baigne dans un brouillard d’incertitudes et de pagaille. Ce n’est pas une libération, c’est un nouveau problème. Tout simplement parce qu’elle n’est pas sans risques. La crainte pourrit donc notre enthousiasme. Ce virus est bien cruel. Notre santé ne lui suffit pas, il attaque notre désir. Nous voici face à une nouvelle torsion. Nous nous embrouillons dans les paradoxes et les ambiguïtés de notre condition.
Pour expliquer ce mécanisme compliqué, Hegel a recours à l’image d’une caverne. Imaginez, propose-t-il, des hommes vivants sous la terre avec sans le savoir un lac au-dessus de la tête. Chacun muni d’une pierre extraite de la galerie l’utilise pour lui-même et pour la construction souterraine d’ensemble. Il croit œuvrer pour son bien et pour le bien de tous.
Un élément nouveau apparaît. L’air devient un jour plus sec et rend les gens avides d’eau. Indisposés, ils se mettent à creuser toujours plus les galeries et leurs plafonds. « La croûte devient transparente. Il y en a un qui l’aperçoit et qui crie : de l’eau ! Il arrache la dernière couche de terre, le lac se précipite à l’intérieur et il les noie en les désaltérant. »
Ce que nous voulons nous engloutit. Le désir n’est pas seulement un élan positif comme une approche simpliste veut le faire croire. Il nous pousse toujours à l’aveuglette et bien souvent par lui nous sommes floués. C’est le risque, pour les troglodytes de Hegel comme pour nous confinés ou déconfinés. Nous avions fait du désir la valeur suprême, la seule autorité, la véritable idole. Voilà un paradigme de plus, un fondamental, pour le dire comme les sportifs, à reconsidérer à la dure lumière de l’événement.

Pour autant tout n’est pas mauvais, loin de là, dans le désir. L’erreur est simplement de le sacraliser. De faire TOUT dépendre de lui. De croire qu’il peut se satisfaire en son entier. Que tous nos désirs se réalisent et alors le jeu des contraires s’active et on obtient aussi ce qu’on ne désirait pas…
Mais ne nous noyons pas…Il existe aussi une autre forme de désir. Qui intègre la difficulté, la peine, l’échec, le risque. Qui ne renonce ni à l’envie ni au défi de la réalité. Ce désir utilise tout son potentiel de raison. Il s’appelle la volonté. Il va nous en falloir plus que de l’impatience et de l’aveuglement. Nous en avons.

Héraclite : « Pour les hommes que se produise tout ce qu’ils souhaitent n’est pas mieux. »
Ortega y Gasset : « Nous ne savons pas ce qui nous arrive et c’est précisément ce qui nous arrive. »
Saint Paul : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas bon pour moi. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 42/ lundi 27 avril)


Des chiens

Dans notre confinement, le chien est un animal privilégié. « Déplacements brefs, dans la limite d’une heure et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile liés…aux besoins des animaux de compagnie. » Le libellé de l’attestation de déplacement dérogatoire lui fait la part belle. Car, n’ayant vu personne promener un tigre ou serpent, on peut résolument avancer l’hypothèse que l’animal de compagnie en question ne peut être qu’un chien.
Comme le reste des humains, les philosophes entretiennent avec les chiens des relations intenses, à la fois dans leur production, leur intimité et leur expérience. En voici quelques exemples révélateurs du destin ambivalent qui nous lie à cet animal de compagnie.
Diogène le cynique vivait dans la rue. Le nom de cynisme vient du grec kunos (chien). Diogène refusait les conventions et voyait dans le conformisme la pire des aliénations. Il a choisi de vivre au plus près de la nature à l’exemple des chiens. La légende veut qu’il soit mort après avoir disputé un poulpe à des chiens errants. On oublie le poulpe dans l’histoire : c’est un des animaux les plus intelligents qui soient.
Descartes dans la partie physique de son système a élaboré une théorie de l’animal-machine. Selon lui, les animaux sont privés d’âmes, ce sont des sortes de machines dont on peut se forger une connaissance claire et distincte. Notamment par la dissection. Cette philosophie chirurgicale n’empêchait pas Descartes de s’enchanter des pitreries d’un petit chien qu’il appelait, preuve d’une haute distinction : « Monsieur Grat ».
Schopenhauer, philosophe pessimiste et misanthrope, menait une vie réglée comme du papier à musique. Chaque jour, à la même heure, il sortait seul, ne répondait pas aux salutations, toujours flanqué de son chien. Confiné de la pensée, Schopenhauer posséda une chienne épagneul blanche, nommée « Ame du monde » …A sa mort, il l’a remplacée par une épagneul noire baptisée du même nom. Doté d’une grande fortune, il a couché sa « meilleure amie » sur la liste de ses héritiers.
Dans Difficile Liberté, Emmanuel Levinas, décrit son expérience de détenu dans un camp de travailleurs juifs, au cours de la Seconde guerre mondiale. Ni les nazis, ni la population allemande libre, personne ne reconnaissait les prisonniers comme faisant partie de l’espèce humaine. « Nous n’étions qu’une quasi humanité, une bande de singes. » Seul un chien errant qu’ils avaient surnommé « Bobby » venait les saluer aux rassemblements matinaux par ses aboiements et ses sautillements. « Pour lui – c’était incontestable- nous fûmes des hommes. » Indisposés par un tel témoignage de reconnaissance, les nazis ont fini par chasser « Bobby ».
Etrange reconnaissance humaine. Toujours recherchée, jamais acquise. Dans L’Odyssée déjà le vieux chien d’Ulysse est le seul être vivant à reconnaître spontanément son maître de retour à Ithaque. Quand l’homme parfois est un loup pour l’homme…
Croc-Blanc, Rintintin, Idéfix, Snoopy…une meute innombrable de chiens peuple notre imaginaire. Les noms et les figures des chiens de l’enfance sont ineffaçables. Dis-moi quel est ton chien, fictif ou réel et je te dirais qui tu es…
Dans le confinement l’identité personnelle et le jeu de la reconnaissance sont mises à mal. L’importance du chien est telle que même l’impitoyable et minimale attestation dérogatoire lui rend grâce jusque dans ses besoins. C’est justice et c’est rassurant…

Levinas : « Le chien atteste la dignité de la personne. »
Daniel Pennac : « On croit qu’on amène son chien pisser matin et soir. Grave erreur. Ce sont les chiens qui nous invitent deux fois par jour à la méditation. » 

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 41/ dimanche 26 avril)

Silence

On n’y échappe pas. Ni dehors dans ces rues désertes à perte de vue. Ni dedans avec ces longues heures livrées à la seule présence de soi. Certes, dans les « déplacements brefs » autorisés, il y a bien ces chants d’oiseaux qu’on distingue nettement dans un arbre, ces pleurs d’enfant qui passent une façade. La radio ou le chien du voisin soudain plus sonores. Mais en définitive les bruits du monde, trop espacés, sans lien, en deviennent amortis. C’est le silence du confinement qui triomphe, recouvrant les jours d’un nuage d’ouate dense, palpable.
Avant la crise virale, le vacarme était tel dans nos villes et dans nos têtes que nous cherchions le silence, nous en manquions comme le nomade du désert manque d’eau. Il nous fallait nous recharger en silence à l’aide de pratiques spirituelles venues d’ailleurs, de stages de méditation conduite, de retraite dans des abbayes isolées. Il fallait qu’on nous réapprenne à connaître ses bienfaits et sa nécessité.
Le silence était la voie royale pour aller au cœur du monde, là où le moi se tait. Là où il retrouve une unité. Là où il apprend des autres. Espace privilégié de récupération de l’être, de soi, du savoir : le silence brillait de mille richesses que l’activité ordinaire nous faisait oublier ou mépriser.
Aujourd’hui, le confinement a renversé les perspectives. Un monde silencieux est un monde mort. La vie est bruyante en réalité, elle parle haut et fort. Et la vie subjective s’éprouve-t-elle avec plus d’intensité dans le mutisme ? Quand je serai mort je ne parlerai plus et plus personne ne me parlera. La question affleure immanquablement dans notre situation exceptionnelle : existerait-il un silence vivant ?
Philosophe de l’imagination, Gaston Bachelard propose un exercice respiratoire singulier qui pourrait refaire le trait-d’union rompu entre la vie et le silence. Il consiste à murmurer le mot âme en expirant et le mot vie en inspirant. Puis à ne plus écouter que notre souffle dans les mots chuchotés à voix de plus en plus basse. Dans le decrescendo c’est un autre silence qui apparaît, différent de celui qui nous fait écouter les bruits du monde ou les résonances internes du moi. Cette méditation à la fois physique et raisonnée nous fait accéder à la vérité du silence : le souffle est sa première manifestation, son essence secrète.
Au fil des respirations, « le règne du silence fermé est fini. Alors commence le silence qui respire. Alors commence le règne infini du silence ouvert. » Devenir la voix quasi informulée du souffle. Devenir aérien : l’invitation de Bachelard nous arrache aux pesanteurs du confinement. Il est bon d’y répondre. Surtout un dimanche.

Brice Parain : « Le langage est le seuil du silence que je puis franchir. Il est l’épreuve de l’infini. »
Zhuangzi : « Faire entrer le ciel en soi. »
Hervé Bazin : « C’est la parole qui est d’or, le silence est de plomb. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 40/ samedi 25 avril)

Responsables

Après l’intervention disruptive et glissante d’un philosophe connu, un ami m’entraîne dans un échange aux enjeux complexes. Il s’interroge : faut-il risquer de détruire l’économie à cause d’un virus qui à ce jour a fait aussi peu de morts en comparaison d’autres fléaux (route, tabac, etc.) ou des pandémies précédentes ? La santé est-elle une valeur supérieure à l’économie, à la liberté, à la justice ?
Un passage de l’Ethique à Nicomaque peut nous aider à construire des éléments de réponse. Aristote cherche à faire la distinction entre les actes volontaires et les actes involontaires. Il cite l’exemple d’un homme qui se débarrasserait de la cargaison de son navire au cours d’une tempête pour sauver sa vie et celle de son équipage. Son acte est volontaire et il l’a choisi librement.
Pourtant en temps ordinaire, il ne viendrait à l’idée de personne de se délester de son bien. Son choix a été dicté par les circonstances. On suppose que ce malheureux capitaine aurait préféré qu’il n’y ait pas de tempête. L’action se juge donc en fonction du moment où elle s’accomplit. Aristote estime que le choix de notre homme est donc volontaire puisqu’il dépend de lui de le faire ou de ne pas le faire, mais involontaire dans l’absolu puisque personne hors tempête ne ferait ce choix. Aristote qualifie son action de mixte. La plupart de nos décisions relèvent de ce type.
Le capitaine a opté pour le moindre mal. Mais il l’a fait en référence à un bien préférentiel. Il aurait pu s’entendre avec l’équipage pour conserver une partie du fret en s’allégeant du poids de quelques hommes. Il ne s’est pas résigné à la fatalité, il n’a pas privilégié l’intérêt personnel, ni une idée du Bien en soi, ni l’utilité de sa cargaison pour ses acheteurs. Ses marchandises avaient moins d’importance que celle de sa vie et de ses hommes.
La pandémie nous a mis dans la situation du capitaine d’Aristote. Personne n’a souhaité ni l’arrivée du virus dévastateur ni le confinement avec des conséquences économiques qui s’annoncent désastreuses. Ce n’est pas la santé qui a pris le dessus sur les autres valeurs qui nous sont chères. C’est tout simplement la vie. Sans confinement le bilan des morts aurait de toute évidence été beaucoup plus élevé.
Nous paierons l’addition. Les décisions prises et acceptées auront de lourdes conséquences économiques et sociales. Mais le choix a été fait à un moment donné dans une situation sanitaire obscure, face à un virus d’un nouveau type dont nous savons encore très peu. Il est facile de penser les choses autrement ou des les vouloir autrement. Nos choix sont toujours mixtes. Nous ne pouvons nous dérober à leurs conséquences. Notre liberté s’exerce-t-elle autrement ? Nous n’y avons jamais renoncé en choisissant le confinement.
Et puis quelle horreur d’imaginer une seconde une sorte d’eugénisme financier barbare qui aurait conduit immanquablement à sacrifier la vie des plus anciens -car c’est bien lui que frappe en priorité le virus- au profit des jeunes générations ! Quelle perversité d’induire que nous aurions à choisir ! Ce n’est pas la santé qui prime aujourd’hui sur la liberté ou l’économie, c’est l’humanité et c’est tant mieux.

Marx : « L‘humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre. »
Kant : « Ce qui constitue une fin en soi, cela n’a pas seulement une valeur, relative, un prix, mais une valeur intrinsèque, une dignité. »
De Beauvoir : « Se vouloir moral et se vouloir libre, c’est une seule et même décision. »
S. Weil : « On est toujours barbare avec les faibles. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 39/ vendredi 24 avril)

Exercices stoïciens

Je découvre un programme de méditation en ligne. On y propose de coucher par écrit sur un petit cahier une liste d’une cinquantaine de personnes auxquelles on est redevable. Cet exercice nous fait éprouver un sentiment de gratitude positif.
C’est là un des exercices stoïciens de remémoration que nous avons évoqués dans une chronique précédente. C’est même celui-ci qui ouvre les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. L’empereur philosophe énumère les personnes qui ont joué un rôle décisif dans sa vie, notamment ceux qui l’ont éduqué ou l’ont initié au stoïcisme. Ses précepteurs et amis, son frère. En tête de liste : son père dont il était orphelin et sa mère.
L’écriture fait partie des exercices mis au point par les philosophes de l’Antiquité. Pourquoi ? Parce qu’elle actualise les enjeux d’une méditation. Parce qu’elle modifie les contenus de pensée et qu’elle a un effet thérapeutique. Marc Aurèle a rédigé ses Pensées, le soir, sous sa tente impériale, alors que, les tribus barbares l’entraînaient dans une guerre sans fin. Un retour à soi et aux bases stoïciennes indispensable pour tenir.
En pratiquant l’exercice de remémoration gratifiante chacun peut reconnaître sa dette à une compagnie humaine aux actions et influences positives. Mais plus encore la présence de ce petit peuple bienveillant, de ce réseau invisible mais si porteur, nous rappelle notre être-relié. Sans tous ces autres, nous n’aurions pu ni vivre, ni survivre ni bien vivre. Et dans le désert du confinement, on aperçoit au loin tous ceux dont le travail nous permet de vivre aujourd’hui.
Mais les autres restent les autres…Marc Aurèle se livrait également à un exercice inverse, la méditation « physique ». Il imaginait l’importun ou l’adversaire réduit à un tas d’os ou un paquet d’organes. Amis félons, filles cruelles, famille cupide, collègues de travail hypocrites et mal intentionnés, raconteurs d’histoires sur le virus…le plateau de la contre-dette devient vite aussi lourd que celui de la dette. Mais, pas de conclusion hâtive, pour un stoïcien, nulle haine, nul orgueil, dans cette distanciation sociale avant l’heure. Simplement une opération cathartique pour écarter les représentations négatives et les couler dans le temps qui passe…
D’ailleurs à ces deux exercices les stoïciens en ajoutent un troisième : l’examen de conscience, initié des siècles auparavant par les Pythagoriciens et préconisé avant de s’endormir. Là, il ne s’agit que de soi, de savoir ce que chaque jour on a fait de bien ou de mal, pour les autres ou contre eux, d’utile ou d’inutile à la société, etc. Cet exercice est sans doute celui le moins évident des trois. Notre complaisance ou nos résistances sont fortes. La pensée positive devient plus délicate, plus tortueuse. La journée s’estompe vite. L’oubli est si proche du sommeil et la nuit de l’absolution…
Gratitude, détachement réaliste, retour à soi. Chacun choisira sa méditation stoïcienne ou tentera peut-être les trois. Le confinement offre du temps disponible, il faut bien le passer…

Marc Aurèle :
« Qu’est-ce qu’un homme ? Une partie de la cité. »
« L’agitation humaine : hier un peu de glaire, demain cendres ou squelettes. »
« Il est contre nature de s’opposer les uns aux autres : et c’est s’opposer à eux que de s’irriter ou se détourner d’eux. »
Les vers d’Or (attribués à Pythagore) : « N’accueille pas le sommeil sur tes yeux relâchés avant d’avoir pesé chacune de tes actions du jour…Blâme le mal que tu as fait et réjouis-toi du bien. »

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 38/ jeudi 23 avril)

C’est du grec

Catastrophe, chaos, crise : trois mots d’origine grecque nous soufflent le vocabulaire pour lire la situation extraordinaire dans laquelle nous a plongés l’épidémie planétaire de Covid-19. Trois mots à tonalité négative qui expriment parfaitement notre détresse actuelle devant la difficulté de penser et de vivre l’événement. La pandémie est à la fois une catastrophe humaine, une crise sanitaire et un chaos économique. Mais dans le choc et la sidération, les mots grecs retrouvent un sens originel qu’ils avaient perdu.

Par catastrophe nous entendons communément accident aux conséquences tragiques, situation de grand danger. Le mot, sans doute à cause de sa puissance phonique, évoque immanquablement le fracas (catastrophe ferroviaire, aérienne) et la rupture, le craquement psychologique, la dégringolade. Catastrophe, est issu d’un verbe grec qui signifie tourner vers le bas. La catastrophe renverse et bouleverse.

Outre sa dangerosité mortelle – et en raison d’elle- le virus a tout chamboulé dans son déferlement. Notre mode de vie et de pensée. Nos certitudes et nos références. Le personnel politique tâtonne, la science médicale piétine. Tous les discours se retournent. Nous sommes exposés au danger et à la panique.

Le chaos désigne le désordre dont le chaos naturel, entassement confus de rochers dans un paysage, fournit l’image concrète. Depuis l’apparition du virus, les discours des médecins et des responsables politiques roulent dans l’incohérence et la contradiction. Et nos esprits se dérèglent.

A l’origine, dans la théogonie grecque, le chaos, n’est pas le fatras, la désorganisation, c’est la Béance primitive d’où le monde est issu. Le chaos c’est le nom du néant primitif, obscur, vertigineux. Plus que dans le désordre, c’est au bord de cet abîme de mort et de non-sens que nous a conduit le virus dans un fascinante retour en arrière métaphysique. Le plus archaïque est devenu actuel.

Nous appelons crise un phénomène soudain, violent, collectif ou général et aux conséquences gravissimes. Crise est un mot-valise qui à force de s’appliquer à de multiples situations (crise de nerfs, crise financière, crise du logement) et de recevoir des intensités différentes (manifestation optimale d’un trouble, tension, pénurie) finit par ne plus dire grand’ chose.

La crise, en grec, signifie, séparation et aussi décision. C’est un terme actif, impliquant une volonté, un esprit à l’œuvre, sans le pathos que nous introduisons aujourd’hui dans le mot. Il ouvre une piste dans le marasme général.

Le confinement est de toute évidence une occasion inespérée pour chacun de faire le point sur soi-même. De déterminer, ce qui est bon, essentiel pour lui. De faire le tri dans son mode de vie et de penser. C’est un moment à soi, un moment personnel. Comme tous les moments d’épreuve, il est propice à l’analyse, au choix puis à la décision de ce qu’il faut éliminer et de ce qu’il faut privilégier.

Par son amplitude collective, la pandémie nous offre l’opportunité de réfléchir ensemble à ce qui bon pour nous et nous fait vivre. La santé, la solidarité, l’importance d’un Etat protecteur et la nécessité d’un propos clair de la part des gouvernants paraissent en tête de liste des thèmes ouverts par le virus.

Ebranlés par la catastrophe, au bord d’un trou noir, il nous reste notre pensée critique pour trouver de nouveaux repères et choisir un autre chemin. Etymologie vient d’un mot grec etymos qui veut dire vrai. Le Covid-19 est aussi une épreuve de vérité.

 

Paul Valéry  « Toute l’histoire humaine, en tant qu’elle manifeste la pensée, n’aura peut-être été que l’effet d’une sorte de crise, d’une poussée aberrante. »

MC Solaar : « Les maux par les mots, c’est ainsi qu’on guérit. »

Michel Serres : « La crise est un état de transition où une transformation va se décider. »

Et aussi la Gnosienne N°3 par Jean-Paul :

Gnosienne 3

CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 37/ mercredi22 avril)

Parapluie philosophique

 

« Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville… » Nul mieux que Verlaine n’a perçu et exprimé l’accord immédiat et secret de la pluie et de la tristesse, sentiment trouble où confluent ennui, manque et ignorance. Au quatrième jour de pluie dans le sud, et au trente-septième de confinement, il faudrait être un minéral pour ne pas en être envahi. Confinement dans le confinement. Une sortie qui saute. Double peine…

Contrairement à ce qu’on imagine, la philosophie ne néglige ni la tristesse ni les pleurs. Et le philosophe n’est pas un homme de marbre. Un des premiers penseurs de l’Occident, Héraclite (Vème siècle av. J.-C.), a rapproché la tristesse de l’impermanence des choses et du devenir auquel tout est voué. « Tout s’écoule », est une de ses formules-chocs. Oui, tout se dilue, se dissout dans la pluie et de sombres pensées naissent dans la grisaille du ciel…

On dit qu’Héraclite, surnommé l’obscur en raison de ses formules sibyllines, se mettait souvent à pleurer comme s’il avait intériorisé, incarné, l’élément liquide qui sert de métaphore à la fuite inexorable du temps et à la mort.  Ironie du sort, il aurait souffert de rétention d’eau, demandant aux médecins de produire une sécheresse. Il serait mort en plein soleil de cette hydropisie…

Mais Héraclite était aussi le penseur des contraires, de leur enchaînement et de leur coopération productrice. Il ne faut donc pas s’étonner de trouver dans ses aphorismes : « Le soleil est nouveau chaque jour. » La pluie n’est qu’un moment d’un cycle d’alternances sans fin. Elle-même se dissout dans son passage du ciel à la terre, du haut vers le bas.

Et pour les optimistes d’ailleurs, l’eau nourrit la terre. Elle lave et purifie ses habitants du monde. Pas de vie sans eau. Pas d’entreprise de soi sans régénération. La pluie participe au mouvement de vie héraclitéen. Elle peut prendre deux visages opposés et inverser ses effets. Elle est ambivalente.

C’est donc en nous qu’il faut trouver la source des valeurs attribuées. Voici ce que propose Alain dans ses Propos sur le bonheur : « A quoi bon dire : « encore cette sale pluie ! » ; cela ne leur fait rien aux gouttes, ni aux nuages ni au vent. Pourquoi ne dites-vous pas aussi bien « Oh ! la bonne petite pluie ! » Je vous entends, cela ne fera rien du tout aux gouttes d’eau, c’est vrai, mais cela sera bon pour vous. » Dans une chanson célèbre, Georges Brassens nous a utilement rappelé l’intérêt de la pluie et des parapluies.

Sur sa grand ’route du bonheur, Alain va un peu plus loin que le plaisir pour soi seul. Il incite à sourire aux autres. Car si le sourire ne fait rien à la pluie, il transforme les hommes et, dit-il, par imitation, les rend moins tristes et ennuyeux.

Je reçois une vidéo de mon petit-fils (15 mois) qui jubile en piétinant dans les flaques. Je souris et m’émerveille devant ce jeu passionné, cette danse exubérante. Et reste sidéré par l’union subite des contraires : le soleil est dans la pluie. On comprend Héraclite qui jouait aux osselets avec les enfants.

 

Alain : « Et prenez aussi les hommes comme la pluie. »

Claude Nougaro : « La pluie fait des claquettes. »

Sénèque : « La vie, ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre comment danser sous la pluie. »

 

 

 

1 2 3