CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 20/ dimanche 5 avril)

Rire et virus

 

Aujourd’hui, c’est dimanche. Il faut sourire un peu. On espère que les soignants qui n’en peuvent plus, qui craquent et qui pleurent ne nous en voudront pas. Le rire en tout cas, si j’en crois le nombre de vidéos et de blagues marrantes que je reçois et transmets, aide à vivre le confinement.

Depuis qu’elle s’est mise en route, la philosophie s’intéresse au rire. Grand savant de l’Antiquité Aristote a souligné cette évidence : « L’homme est le seul animal qui rit ». Bien avant Rabelais (« Le rire est le propre de l’homme. »), il voyait dans le rire une spécificité humaine, un comportement exclusif qui nous distingue des autres espèces. C’est d’une vérité aveuglante, même si parfois quelques images de singes sèment le doute…

De nombreux philosophes se sont ainsi attelés à comprendre et à définir cette spécificité. Avec plus ou moins de bonheur, mais on leur pardonne, tant il est difficile à l’homme d’appréhender sa spécificité. En dépit du masque mélancolique dont on les affuble, ils ne dédaignent pas de se mettre en joie et le rire suscite leur curiosité intellectuelle. Il est vrai parfois que le rire transperce nos armures rationnelles et il peut être si incontrôlable qu’on parle de fou rire.

Les Epicuriens incluent le rire-ensemble dans le mode vie du Jardin. Le sombre Descartes préconise la gaieté à la Princesse Elisabeth, qu’il entreprend de guérir de sa neurasthénie. En bon mécaniste, il décrit aussi le rire comme un phénomène physiologique qui déforme le visage. C’est sans doute pour cela qu’il ne faut pas rire sur les photos d’identité.

Le doux Spinoza l’élève au niveau d’une « pure joie », entendez un sommet de la joie qui reste à construire tous les jours. Mais pour lui, l’humour ne doit pas être utilisé contre les autres. Nous savons aujourd’hui d’un triste savoir, qu’on peut en mourir. Nietzsche l’enfiévré, voit dans le rire « une guerre » (cela ne vous rappelle rien…) et « une victoire », invitant à apprendre à rire pour « danser sur les prairies de la tristesse » (en ce temps de confinement, il faut avoir un grand jardin…).

 

Ironie critique, humour, second degré, les philosophes ont utilisé toutes ces ressources naturelles pour développer leurs théories. De tous, Diogène passe pour le plus farceur. Pour critiquer les mœurs athéniennes, il entrait au théâtre quand la foule en sortait, le spectacle fini. Un jour, quelqu’un l’invite dans sa demeure magnifique en lui interdisant de cracher. Diogène se râcle la gorge et lui crache au visage en disant qu’il n’avait pas trouvé d’endroit moins convenable…Platon ayant défini l’homme comme un bipède sans plume, Diogène interrompt un des ses cours pour jeter un corps de poulet déplumé dans l’assistance…

 

« La journée commence bien ». Afin de mieux illustrer le mécanisme de l’humour, le docteur Freud, grand maître de l’angoisse, met cette phrase dans la bouche d’un condamné à mort qui va être exécuté dans la matinée. Le rire protège le moi contre la dureté du réel.

 

Pour boucler la boucle, revenons à Aristote. Selon lui, lorsqu’on rit «la pensée est mise en mouvement en dépit de la volonté la plus ferme ». Le rire conteste et proteste. Ne nous privons donc pas de rire ensemble. Même sidéré, angoissé, confiné, l’homme peut rire, il sourit encore face au poteau d’exécution, comme un guérillero sur une photo célèbre. A l’opposé l’esprit de sérieux règne dans les univers déshumanisés, les dictatures et les systèmes totalitaires.

Depuis la nuit des temps, le rire est un des meilleurs remèdes que l’homme oppose au malheur de sa condition. Il est gratuit et efficace, individuel et collectif, dynamique et communicatif. En ces temps d’étrange pénurie de masques, de tests, de médicaments et de traitement, il serait contre-indiqué de s’en priver.

 

Epicure : « Il faut rire et philosopher. »

 

La Bruyère : « Il faut rire avant que d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »

 

Chris Marker : « L’humour est la politesse du désespoir. »

 

Hobbes : « le rire est un moment de gloire. »

 

Bergson : « Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès. »