CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 16/ mercredi 1er avril)
Virus de la politique
« L’homme est un animal politique », nous a dit Aristote. Il est difficile d’établir lequel, des deux attributs prend le pas sur l’autre, tant, dans l’homme, la bestialité supplante bien souvent, l’être politique. Il arrive aussi que les deux se confondent pour produire des périodes de régressions absolue. Et la définition oublie aussi que l’animal, s’il peut vivre en communautés, n’est agressif que par instinct.
Toujours est-il que le virus, monstre nanométrique aux frontières du biologique, n’a eu besoin que de quelques jours pour terrasser l’animal politique. En France, il a repoussé le second tour des élections municipales plongeant la vie politique dans une parenthèse inédite.
Il a même autour de lui répandu un consensus inimaginable il y a quelques semaines. Des candidats et des partis qui s’opposaient, se salissaient, s’injuriaient encore les jours précédents, ont soudain fait silence avec l’arrivée du virus. S’il n’était mortel, on dirait que le virus a réussi à réaliser la plus grande union sacrée jamais réalisé sur la scène politique nationale.
Les partis se sont mis en sourdine. Plus de critique d’un camp envers l’autre. La bataille, la dispute, la surenchère, les coups bas et les règlements de comptes, toutes ces postures qui font l’ordinaire de la politique spectacle ont été remisées dans les coulisses. Après quinze jours de confinement, quelques lézardes apparaissent, on perçoit des murmures derrière les parois mais dans l’ensemble la maison commune tient bon.
Dans le même temps où ils paraissent se raccorder, les partis se sont rapprochés de ce peuple auxquels ils ne cessent de se référer sans pour autant le comprendre. Ils adhèrent à ses valeurs cardinales, comme pour exemples, la décence dans l’adversité, la mansuétude à l’égard des autres, la modération dans le jugement. Nous-mêmes aussi, nous changeons notre regard sur eux. La souffrance et la disparition d’élus emportés par le virus dans et par l’exercice de leurs fonctions modifient notre perception de sceptiques.
Nous saurons bientôt si l’unité née l’épreuve n’est que de façade, ou si la crise sanitaire crée enfin les conditions d’un monde plus juste et plus solidaire. Pour l’heure, on mesure pleinement combien, sans passion politique, la vie collective devient triste. Sans spectacle, il n’y a plus de critiques du spectacle, nous n’existons plus. Le vide démocratique tourne à l’insupportable.
Ce vide n’est pas seulement ennuyeux, il est aussi dangereux. Ses risques sont aussi mortels que le virus. L’absence de vie politique, ce n’est pas la liberté rendue au citoyen, c’est sa disparition, c’est le règne de la dissimulation et de l’oppression. C’est un trou noir démocratique. Cela s’appelle la dictature. Ailleurs le confinement a caché des cadavres.
Gardons confiance : il y a fort à parier que la machine démocratique va se remettre à tourner à pleine chauffe dès que nous serons sortis de cette étrange période. Et ce sera un autre signe que nous sommes guéris, que nous sommes vivants.
Hannah Arendt : “Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l’espace mondain où faire son apparition.”
Spinoza : « L’homme qui est conduit par la raison est plus libre dans l’Etat où il vit selon le décret commun que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui seul. »
Aristote : « La fin de la politique sera le Bien proprement humain. »