CHRONIQUE D’UN DECONFINEMENT (Jour 14/ lundi 30 mars)
Masques
Tout le monde les attend, en cherche, en bricole, on en retrouve des stocks dérobés… Nous manquons de masques et la pénurie suscite polémique et interrogations. Elle fait naître le trouble et l’inquiétude. Ce qui paraît certain, c’est que les soignants en ont un cruel besoin. Ce qui paraît probable, c’est que le masque ne serait utile que pour éviter la transmission du virus par ceux qui en sont atteints.
La pénurie fabrique un étonnant symptôme où le virus manifeste sa puissance d’éclairage. Au cœur du malaise, une autre vérité du masque apparaît. L’étymologie assez confuse du mot masque nous y conduit par le chemin des mots. Masque viendrait d’un mot latin désignant des êtres maléfiques, sorcières et autres démons. Il serait lié au noir, la première couleur utilisée pour se grimer et se travestir.
Le masque recouvre ce que nous avons de plus singulier, de plus personnel dans notre identité physique : le visage. C’est lui qui s’exhibe sur notre carte d’identité. Les systèmes de reconnaissance faciale l’ont bien assimilé. Un masque protège le visage, mais il joue doublement avec notre identité : il la fait exister et il la cache.
Notre personnalité se construit et se joue sur une scène sociale où nous sommes en représentation. Paradoxe du moi-comédien : il lui faut un rôle de composition, du maquillage, un costume mais il ne doit pas confondre l’acteur et le personnage… La notion de personne résume la situation. Elle viendrait du masque, dont les comédiens romains s’affublaient et à travers lequel leurs voix résonnaient (personare). Nous sommes donc attachés à notre masque et nous redoutons de le perdre.
Le confinement nous prive de spectacle et de spectateurs. Nous voici l’artiste qui, seul, dans l’intimité de sa loge, se dégrime face au miroir, sous la lumière crue d’une rampe d’ampoules. Nous voici troublés, interdits, comme dans le film Persona de Bergman, où une comédienne jouant Electre se voit soudain frappée de stupeur, incapable de parler.
Socialement démasqués, nous retrouvons une identité énigmatique, sorcière inquiétante mêlant dans le moi le même et l’autre, le semblable et le différent, le familier et l’étranger. Pour autant ce trouble du confinement doit-il nous paniquer ? Il rend, en effet, plus accessible une autre part de nous-même, une zone impersonnelle, toujours là en réalité sous le déguisement nécessaire et le voile factice des mots. Une force disponible pour penser et éprouver. Pour activer notre part d’humanité.
Il est déplorable que les masques manquent aux soignant. Mais pour les confinés, il n’est pas si mauvais de se démasquer.
La Rochefoucauld : « Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. »
Serge Gainsbourg : « Le masque tombe, l’homme reste et le héros s’évanouit »
Vauvenargues : « Le monde est un grand bal où chacun est masqué. »
Simone Weil. « Ce qui est sacré, bien loin que ce soit la personne, c’est ce qui dans un être humain est impersonnel. Tout ce qui est impersonnel est sacré, et cela seul. »