CHRONIQUE D’UN CONFINEMENT (jour 10/ jeudi 26 mars)

Méditation par l’objet

 

D’ordinaire, j’avale mon café et je passe à autre chose. Le petit déjeuner n’est qu’un seuil, un tremplin. Aujourd’hui, au dixième jour du confinement, me voici comme immobilisé devant ma tasse de café. Impossible de m’en détacher. Son cercle noir m’attire et m’aspire dans un sentiment de vague mélancolie. Avec elle, je glisse dans le monde latent et silencieux des choses.

Les objets qui nous entourent, nous ne les voyons plus. Nous sommes perpétuellement jetés vers eux, mais leur présence – y compris quand ils nous résistent, sont introuvables, ne marchent pas- n’a aucun poids. Elle se fond dans l’usage que nous en faisons. Les choses n’ont pas d’autonomie, pas de sens autre que celui que notre intention et notre action leur donnent.

Mais ce matin, c’est différent. La tasse prend un autre relief, une autre présence, active et indépendante. C’est elle qui contrôle ma perception et organise mon présent à sa guise. La tasse devient un œil obscur où mon reflet mobile et brillant se dilue. Mon image se meurt et mon moi s’engloutit dans une extase aussi vive que vague.

Tout autour, le réseau dur des choses s’est défait. Le mur du monde s’est ouvert. Mes yeux s’écarquillent pour recevoir un réel si nu, qu’il en devient obscène et aberrant. Admirer, contempler, s’émerveiller : tous ces verbes dérivent de voir. Et monstre, comme miracle, aussi.

Les choses sont nos initiatrices. Surtout quand le temps nous est rendu pour les laisser venir nous faire signe et se mettre en spectacle. Elles nous donnent accès ce que nous ne voyons pas ou plus dans le cours ordinaire des jours. Elles nous apprennent à traverser le moi et à renverser son rapport au monde. La conscience d’être est devenue transparente en même temps qu’elle atteint son maximum d’intensité.

Et puis, dans un glissement inverse, l’extase s’estompe et la tasse s’insère à nouveau dans le tissu de la subjectivité où elle redevient signe pour moi, signe crée par moi. La tasse remet son habit de sens, sa forme et sa couleur aimées, le café retrouve l’odeur familière que je tiens à lui donner. Et le pacte du moi avec le non-moi est à nouveau conclu. Tout rentre dans l’ordre.

Que s’est-il passé ? Une absence mystérieuse du moi, un suspens étrange, apaisant et stimulant à la fois, récréatif et re-créatif plein et vide, opaque et transparent, neutre et intense à la fois. Au contact des choses nous apprenons à être sans savoir.

A la fin, je bois mon café. Le confinement permet aussi des pauses métaphysiques. Profitons-en pour leur donner du sens.

 

Georges Bataille : « Un rayon de soleil d’été dérobe à la volonté de savoir un secret que nulle réminiscence jamais ne fera pénétrable. »

 

J.M.G. Le Clézio : « Mouvement sans fin au beau milieu de l’immobile où l’on perd ce que l’on trouve et où l’on retrouve tout de suite ce que l’on a perdu. »

Lamartine : « Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer. »

Aristote : « L’étonnement, c’est le commencement de la philosophie. »

Proust : « On cherche à retrouver dans les choses devenues par-là précieuses le reflet que notre âme a projeté sur elles. »