CHRONIQUE D’UN CONFINEMENT (jour 13/ dimanche 29 mars)
Demain
Séparés ensemble ou ensembles séparés ? Vivons-nous tous une expérience d’isolement extraordinaire mais qui nous rapproche finalement les uns des autres par-delà la distance ou bien passons-nous un test collectif qui nous enferme dans l’être-séparé ? Je me questionne.
D’un côté, rien d’inquiétant, juste une épreuve inédite et pénible, certes, mais en conformité avec une existence qui nous exige à la fois seuls et reliés aux autres, individus et membres d’une société. De l’autre, une anticipation sur un futur angoissant alliant répression massive et technologie inhumaine pour nous réduire à des terminaux d’ordinateurs bloqués à domicile. Certains déjà estiment que le confinement sert de laboratoire planétaire dont les gouvernants vont tirer rapidement toutes les conclusions à leur profit.
Il est vrai que le confinement nous familiarise avec un isolement sensoriel pour lequel nous étions mal préparés. Où sont nos étreintes d’antan ? Que sont nos bises et nos baisers devenus ? La caresse sur le visage plissé des anciens ? La main de l’enfant lovée dans la nôtre ? Le désert n’est plus seulement dans les rues, il s’est collé à la peau. La vie n’est plus palpable. Dans ce vide clinique, nous voici coupés de notre recours naturel, de notre démenti immédiat à la solitude : la communication par le toucher. Et c’est par un oxymore que nous désignons cette aberration : distanciation sociale…
Qu’en sera-t-il alors demain pour nos enfants et petits-enfants ? Verront-ils de grandes choses ou, au contraire, deviendront-ils des transhumains ou des post-humains totalement désensibilisés ? Si les tendances statistiques que fait fleurir le confinement se confirmaient, ils se pourraient bien qu’ils se transforment, non pas en hommes augmentés mais en obèses voyeurs voués à l’absorption de fake news et au vomissement de selfies artificiels.
Demain…mais pas si vite : n’en rajoutons pas nous-mêmes sur le malheur. Aux stoïciens, qui préconisaient la préméditation des malheurs, et invitaient à envisager le pire, les épicuriens s’opposaient farouchement. Le futur pour eux est une source d’inquiétude inutile, qui entrave la jouissance du présent. Et puis l’angoisse de l’avenir est une angoisse déportée et menteuse : elle remplace seulement celle du présent.
Ce présent confiné nous blesse, mais n’additionnons pas aux réelles difficultés du jour l’inquiétude virtuelle des lendemains.
Bergson : « L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire. »
Pascal : « Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
Epicure : « Rappelle-toi que l’avenir n’est ni à nous ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être. »
Cicéron : « La vie de l’insensé se rue tout entière vers le futur. »