CHRONIQUE D’UN CONFINEMENT (Jour 11/ vendredi 27 mars)

Soignants

 

Dans la fraîcheur tonique et lumineux de son matin gréco-romain, la philosophie se voulait médecine. Médecine de l’âme. Elle entendait guérir les maux de l’humanité : ses désirs tordus ou excessifs, ses peurs et ses faiblesses, ses illusions.

Chaque grande école – platonisme, cynisme, stoïcisme, scepticisme, épicurisme- proposait une éthique, un mode de vie aussi importants que sa vision du monde. Des exercices codifiés donnaient chair et corps à des pratiques de soi. Parmi elles, la méditation. Méditer vient d’un mot latin meditatio qui traduit le grec mélété, lui-même signifiant le soin. Le terme se confond avec celui de thérapie qui introduit la nuance de service, soin rendu à un autre.

Méditer ce n’est pas seulement penser, réfléchir, calculer, résoudre un problème, imaginer, créer des concepts et des théories, donner du sens. Méditer englobe toutes ces activités mentales avec une sorte d’effet feed-back sur le sujet méditant qui est impliqué dans son activité de pensée.

Le moi se trouve comme enroulé dans le mouvement de la méditation, il en est simultanément l’objet et le sujet. Même quand la méditation porte sur un thème précis – le temps, l’amour, la mort – ce thème n’est pas analysé, commenté, évalué en dehors du sujet. Pour un sujet, méditer, c’est d’abord se tourner vers soi, diriger sa pensée vers soi-même.

Un jeu gratuit ? Pour Pierre Hadot (Qu’est-ce que la philosophie antique ?) la méditation s’apparente aux « pratiques volontaires et personnelles destinées à opérer une transformation du moi », c’est essentiellement un exercice spirituel. Michel Foucault les interprète comme des révélateurs visant à constituer le sujet comme « un sujet de vérité. » Ces pratiques ont traversé les siècles, chaque époque leur a apporté des modulations spécifiques : Moyen-Age, Renaissance, etc.

Prendre soin de son âme, s’appliquer à ce qu’on est et non à ce qu’on a, à ce qu’ils pensent et non à ce qu’on dit d’eux, à ne pas prendre les vessies pour des lanternes, mieux vivre ensemble : c’est ce à quoi la philosophie invite les hommes. Et cette invitation s’adresse au cœur l’individu. Pour qu’il amorce lui-même une modification de sa pensée et de sa conduite.

Soigner l’esprit malade de lui-même, servir l’humanité, telles sont les finalités que poursuivaient les philosophes de l’Antiquité. Sans masques ni gants ni remèdes miracles. Soignants d’aujourd’hui qui luttez sur le front médical du virus, la mission des philosophes serait accomplie si elle pouvait contribuer à faire voir ce que vous faites, à faire entendre vos cris, à faire reconnaître ce que nous devons de solidarité après tant d’années de mépris à votre égard.

Epicure : « Il est vide le discours du philosophe qui ne soigne aucune affection humaine »,

Epictète : « C’est un cabinet médical que l’école du philosophe. »

Diderot : « Servir l’humanité. »

Nietzsche : « J’en suis encore à attendre la venue d’un philosophe médecin, au sens exceptionnel de ce terme – dont la tâche consistera à étudier le problème de la santé globale d’un peuple, d’une époque, d’une race, de l’humanité. »