CHRONIQUE D’UN CONFINEMENT (Jour 7/ lundi 23 mars)

Confinement cynique

 

Imaginez…Votre espace se réduit comme peau de chagrin. Un appartement plus petit. Une chambre. Une demi-chambre. Un tonneau. L’horreur…C’est pourtant l’habitacle exigu où Diogène passait ses nuits et une partie de ses journées, en bordure de l’agora d’Athènes. Cette image d’Epinal de la philosophie appelle un correctif immédiat. Le tonneau était plus certainement une amphore de rebut. Comme chacun le sait, la futaille est une invention revendiquée fièrement et à juste titre par les Gaulois.

Comment Diogène s’est-il retrouvé dans ce confinement extrême? Ce n’est pas une épidémie qui a causé son exil de sa cité natale de Synope, colonie grecque, située dans l’actuelle Turquie. C’est une escroquerie dont les circonstances restent d’ailleurs obscures. Il aurait, à moins que ce ne soit son père, fabriqué de la fausse monnaie. A Athènes, l’exilé Diogène se retrouve lâché par l’ami qui devait l’héberger et finit à la rue. Dans une jarre sans doute inutilisable.

Le nom de cynique -tiré de chien en grec- viendrait de celui d’un gymnase, mais il renvoie également au mode de vie de Diogène et à sa désignation par les Athéniens. Le cynisme antique n’a rien à voir avec le cynisme d’aujourd’hui mélange de bêtise et de je m’en foutisme. Dans cette jarre puante autour de laquelle les chiens viennent disputer sa maigre nourriture, pendant que Platon et ses amis font ripaille dans de somptueux banquet, autour de laquelle aussi les orgueilleux citoyens grecs viennent au spectacle, Diogène élabore une philosophie résiliente et combative.

Son originalité tient dans le retournement des situations négatives. Quand, par exemple, on lui rappelle sa condamnation à l’exil par ses concitoyens, Diogène réplique : « Et moi je les ai assignés à résidence ! » Ce grand retournement s’applique à tout. Pour le cynique, l’épreuve constitue toujours une sorte de défi. Elle nous apprend la résistance et il reste possible d’y trouver une relative sérénité. La posture philosophique de Diogène, toute de rigueur et de courage, suscita jusqu’à l’admiration d’Alexandre le Grand.

Le cynisme, c’est la supériorité de la nature sur les conventions, de la pauvreté et de la nudité sur la richesse, la réussite et le pouvoir, de la sexualité libre sur la vie conjugale, de l’errance sur la citoyenneté, de la franchise sur l’hypocrisie. Critique cinglant, provocateur inlassable : tel était Diogène, qui en plein jour cherchait l’homme une lanterne à la main.

Cet homme-chien ne s’attache pas à Athènes. Il vit alors « sans cité, sans maison, privé de patrie, mendiant, vagabond, au jour le jour ». À la question « D’où es-tu ? », Diogène répond : « Je suis citoyen du monde. »  Dans la pénombre de sa jarre fêlée, pauvre et solitaire, il a ainsi fait germer une idée, sans murs ni frontière, aux dimensions planétaires et à laquelle notre mondialisation donne une ampleur sans précédent : le cosmopolitisme. C’est aussi la leçon philosophique du cynisme antique : du confinement maximal naissent des projets grandioses.

PS : Ce n’est pas une raison pour oublier la situation dramatique et tordue de nos SDF et cette contradiction inédite d’une société décidément bien bizarre qui ne parvient pas à confiner ceux qu’elle a jetés à la rue…

Sartre : « On peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous”

Eluard : « Sur les murs de mon ennui, j’écris ton nom, liberté. »

Amin Maalouf : « Rentrons et fermons la porte on pourrait entendre notre bonheur. »