{"id":856,"date":"2020-04-06T08:02:53","date_gmt":"2020-04-06T08:02:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=856"},"modified":"2020-04-11T16:34:04","modified_gmt":"2020-04-11T16:34:04","slug":"chronique-dun-deconfinement-jour-21-lundi-6-avril","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=856","title":{"rendered":"CHRONIQUE D&rsquo;UN DECONFINEMENT (Jour 21\/ lundi 6 avril)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Gratitude et m\u00e9fiance <\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quel homme suis-je dans le confinement\u00a0? Un hyst\u00e9rique remerciant chapeau bas les \u00e9boueurs, la pharmacienne et le buraliste, qui lui permettent de survivre au ralenti ? Ou alors un parano\u00efaque qui voit une menace mortelle dans toute personne transgressant la ligne de distanciation sociale\u00a0? Fraternit\u00e9 et gratitude ou m\u00e9fiance\u00a0et rejet ? Les deux facettes seraient-elles conciliables et comment\u00a0?<\/p>\n<p>Cette alternative d\u00e9cline sur une variante sanitaire de crise\u00a0 la th\u00e9orie kantienne de \u00ab\u00a0<em>l\u2019insociable sociabilit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, explique Kant \u00ab\u00a0<em>L\u2019homme a une inclination \u00e0 s\u2019associer, parce que dans un tel \u00e9tat il se sent plus qu\u2019homme, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019il sent le d\u00e9veloppement de ses dispositions naturelles<\/em> \u00bb. En nous privant des autres, le confinement rappelle, non seulement l\u2019utilit\u00e9 de leur pr\u00e9sence, mais encore sa n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, continue Kant, l\u2019homme \u00ab <em>trouve en lui-m\u00eame l\u2019insociabilit\u00e9 qui fait qu\u2019il veut tout r\u00e9gler \u00e0 sa guise et il s\u2019attend surtout \u00e0 provoquer une opposition des autres<\/em> \u00bb. La libert\u00e9 individuelle veut s\u2019imposer et surtout elle a besoin de s\u2019opposer \u00e0 d\u2019autres libert\u00e9s pour exister. La menace virale renforce notre \u00e9go\u00efsme de vivant.<\/p>\n<p>Avec le confinement les tensions entre les deux tendances s\u2019exacerbent. Nous red\u00e9couvrons notre \u00eatre social, c\u2019est-\u00e0-dire notre interd\u00e9pendance, mais aussi cette humanit\u00e9 sans laquelle notre moi pensant et sentant demeure au degr\u00e9 z\u00e9ro de la subjectivit\u00e9. Pour certains, c\u2019est une vraie surprise apr\u00e8s des d\u00e9cennies de dressage au culte du moi. Pour d\u2019autres plus au fait, une clari\u00e8re dans la jungle du darwinisme social voire une promesse de changement.<\/p>\n<p>Mais nous sommes aussi inquiets, tenaill\u00e9s par la peur que l\u2019id\u00e9ologie s\u00e9curitaire nous a ins\u00e9min\u00e9e avec ses incessantes piq\u00fbres de rappel m\u00e9diatiques. L\u2019autre n\u2019est pas l\u2019opposant kantien qui me permet d\u2019affirmer ma libert\u00e9, mais un ennemi potentiel, une menace constante.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas acquis que cette dualit\u00e9 un jour puisse se r\u00e9soudre. Personne ne peut \u00e9chapper \u00e0 la tyrannie de son individualit\u00e9 vivante qui lui ordonne d\u2019accro\u00eetre son \u00eatre et de satisfaire ses besoins et ses d\u00e9sirs. En outre, les formes de socialit\u00e9 sont toujours ambigu\u00ebs, conditionnelles et pr\u00e9caires. L\u2019humanit\u00e9 n\u2019est ni une ruche ni une fourmili\u00e8re, soci\u00e9t\u00e9s peu \u00e9volutives o\u00f9 les fins individuelles et collectives se confondent. A l\u2019inverse l\u2019individualisme sauvage et comp\u00e9titif, culpabilisant et s\u00e9gr\u00e9gatif montre aujourd\u2019hui toutes ses limites. Et l\u2019on n\u2019en peut plus aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 soi.<\/p>\n<p>Le confinement rend plus lisibles les contradictions qui nous p\u00e9trissent. Il passe au scanner la dualit\u00e9 insoluble qui nous habite. Mais est-elle si n\u00e9gative\u00a0? Enti\u00e8rement happ\u00e9 par les autres, je risque l\u2019emprise et l\u2019ali\u00e9nation. Et si je reste coll\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame, je me noie dans le narcissisme.<\/p>\n<p>Le confinement nous tient \u00e0 distance de ces deux exc\u00e8s, de la fausse promesse comme de l\u2019illusion. Il ne nous fait pas double mais triple. Il r\u00e9active ce troisi\u00e8me homme qui en nous p\u00e8se toujours le pour et le contre pour choisir librement la voie \u00e0 ouvrir avec les autres. Ce troisi\u00e8me homme n\u2019est jamais confin\u00e9. Il va et vient, il s\u2019absente souvent. Saluons son retour.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Sartre<\/strong>\u00a0: \u00ab <em>L\u2019enfer, c\u2019est les autres.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Val\u00e9ry\u00a0<\/strong>: \u00ab\u00a0<em>Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Eluard<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Nous avons invent\u00e9 autrui, comme autrui nous a invent\u00e9. Nous avions besoin d\u2019un de l\u2019autre.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Paul Ricoeur<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gratitude et m\u00e9fiance &nbsp; Quel homme suis-je dans le confinement\u00a0? Un hyst\u00e9rique remerciant chapeau bas les \u00e9boueurs, la pharmacienne et le buraliste, qui lui permettent de survivre au ralenti ? 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