{"id":840,"date":"2020-03-30T06:27:56","date_gmt":"2020-03-30T06:27:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=840"},"modified":"2020-04-11T16:32:35","modified_gmt":"2020-04-11T16:32:35","slug":"chronique-dun-deconfinement-jour-14-lundi-30-mars","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=840","title":{"rendered":"CHRONIQUE D&rsquo;UN DECONFINEMENT (Jour 14\/ lundi 30 mars)"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Masques<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tout le monde les attend, en cherche, en bricole, on en retrouve des stocks d\u00e9rob\u00e9s\u2026 Nous manquons de masques et la p\u00e9nurie suscite pol\u00e9mique et interrogations. Elle fait na\u00eetre le trouble et l\u2019inqui\u00e9tude. Ce qui para\u00eet certain, c\u2019est que les soignants en ont un cruel besoin. Ce qui para\u00eet probable, c\u2019est que le masque ne serait utile que pour \u00e9viter la transmission du virus par ceux qui en sont atteints.<\/p>\n<p>La p\u00e9nurie fabrique un \u00e9tonnant sympt\u00f4me o\u00f9 le virus manifeste sa puissance d\u2019\u00e9clairage. Au c\u0153ur du malaise, une autre v\u00e9rit\u00e9 du masque appara\u00eet. L\u2019\u00e9tymologie assez confuse du mot masque nous y conduit par le chemin des mots. Masque viendrait d\u2019un mot latin d\u00e9signant des \u00eatres mal\u00e9fiques, sorci\u00e8res et autres d\u00e9mons. Il serait li\u00e9 au noir, la premi\u00e8re couleur utilis\u00e9e pour se grimer et se travestir.<\/p>\n<p>Le masque recouvre ce que nous avons de plus singulier, de plus personnel dans notre identit\u00e9 physique\u00a0: le visage. C\u2019est lui qui s\u2019exhibe sur notre carte d\u2019identit\u00e9. Les syst\u00e8mes de reconnaissance faciale l\u2019ont bien assimil\u00e9. Un masque prot\u00e8ge le visage, mais il joue doublement avec notre identit\u00e9\u00a0: il la fait exister et il la cache.<\/p>\n<p>Notre personnalit\u00e9 se construit et se joue sur une sc\u00e8ne sociale o\u00f9 nous sommes en repr\u00e9sentation. Paradoxe du moi-com\u00e9dien\u00a0: il lui faut un r\u00f4le de composition, du maquillage, un costume mais il ne doit pas confondre l\u2019acteur et le personnage\u2026 La notion de personne r\u00e9sume la situation. Elle viendrait du masque, dont les com\u00e9diens romains s\u2019affublaient et \u00e0 travers lequel leurs voix r\u00e9sonnaient (<em>personare<\/em>). Nous sommes donc attach\u00e9s \u00e0 notre masque et nous redoutons de le perdre.<\/p>\n<p>Le confinement nous prive de spectacle et de spectateurs. Nous voici l\u2019artiste qui, seul, dans l\u2019intimit\u00e9 de sa loge,\u00a0 se d\u00e9grime face au miroir, sous la lumi\u00e8re crue d\u2019une rampe d\u2019ampoules. Nous voici troubl\u00e9s, interdits, comme dans le film <em>Persona<\/em> de Bergman, o\u00f9 une com\u00e9dienne jouant Electre se voit soudain frapp\u00e9e de stupeur, incapable de parler.<\/p>\n<p>Socialement d\u00e9masqu\u00e9s, nous retrouvons une identit\u00e9 \u00e9nigmatique, sorci\u00e8re inqui\u00e9tante m\u00ealant dans le moi le m\u00eame et l\u2019autre, le semblable et le diff\u00e9rent, le familier et l\u2019\u00e9tranger. Pour autant ce trouble du confinement doit-il nous paniquer\u00a0? \u00a0Il rend, en effet, plus accessible une autre part de nous-m\u00eame, une zone impersonnelle, toujours l\u00e0 en r\u00e9alit\u00e9 sous le d\u00e9guisement n\u00e9cessaire et le voile factice des mots. Une force disponible pour penser et \u00e9prouver. Pour activer notre part d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Il est d\u00e9plorable que les masques manquent aux soignant. Mais pour les confin\u00e9s, il n\u2019est pas si mauvais de se d\u00e9masquer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La Rochefoucauld<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Nous sommes si accoutum\u00e9s \u00e0 nous d\u00e9guiser aux autres qu\u2019enfin nous nous d\u00e9guisons \u00e0 nous-m\u00eames<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Serge Gainsbourg<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le masque tombe, l\u2019homme reste et le h\u00e9ros s\u2019\u00e9vanouit<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Vauvenargues<\/strong>\u00a0: \u00ab<em>\u00a0Le monde est un grand bal o\u00f9 chacun est masqu\u00e9<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Simone Weil<\/strong>. <em>\u00ab\u00a0<\/em><em>Ce qui est sacr\u00e9, bien loin que ce soit la personne, c\u2019est ce qui dans un \u00eatre humain est impersonnel. Tout ce qui est impersonnel est sacr\u00e9, et cela seul. \u00bb<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Masques &nbsp; Tout le monde les attend, en cherche, en bricole, on en retrouve des stocks d\u00e9rob\u00e9s\u2026 Nous manquons de masques et la p\u00e9nurie suscite pol\u00e9mique et interrogations. Elle fait na\u00eetre le trouble et l\u2019inqui\u00e9tude. Ce qui para\u00eet certain, c\u2019est que les soignants en ont un cruel besoin. 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