{"id":831,"date":"2020-03-26T07:44:28","date_gmt":"2020-03-26T07:44:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=831"},"modified":"2020-04-11T16:31:40","modified_gmt":"2020-04-11T16:31:40","slug":"chronique-dun-confinement-jour-10jeudi-26-mars","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=831","title":{"rendered":"CHRONIQUE D&rsquo;UN CONFINEMENT (jour 10\/ jeudi 26 mars)"},"content":{"rendered":"<p><strong>M\u00e9ditation par l\u2019objet <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019ordinaire, j\u2019avale mon caf\u00e9 et je passe \u00e0 autre chose. Le petit d\u00e9jeuner n\u2019est qu\u2019un seuil, un tremplin. Aujourd\u2019hui, au dixi\u00e8me jour du confinement, me voici comme immobilis\u00e9 devant ma tasse de caf\u00e9. Impossible de m\u2019en d\u00e9tacher. Son cercle noir m\u2019attire et m\u2019aspire dans un sentiment de vague m\u00e9lancolie. Avec elle, je glisse dans le monde latent et silencieux des choses.<\/p>\n<p>Les objets qui nous entourent, nous ne les voyons plus. Nous sommes perp\u00e9tuellement jet\u00e9s vers eux, mais leur pr\u00e9sence \u2013 y compris quand ils nous r\u00e9sistent, sont introuvables, ne marchent pas- n&rsquo;a aucun poids. Elle se fond dans l\u2019usage que nous en faisons. Les choses n\u2019ont pas d\u2019autonomie, pas de sens autre que celui que notre intention et notre action leur donnent.<\/p>\n<p>Mais ce matin, c\u2019est diff\u00e9rent. La tasse prend un autre relief, une autre pr\u00e9sence, active et ind\u00e9pendante. C\u2019est elle qui contr\u00f4le ma perception et organise mon pr\u00e9sent \u00e0 sa guise. La tasse devient un \u0153il obscur o\u00f9 mon reflet mobile et brillant se dilue. Mon image se meurt et mon moi s\u2019engloutit dans une extase aussi vive que vague.<\/p>\n<p>Tout autour, le r\u00e9seau dur des choses s\u2019est d\u00e9fait. Le mur du monde s\u2019est ouvert. Mes yeux s\u2019\u00e9carquillent pour recevoir un r\u00e9el si nu, qu\u2019il en devient obsc\u00e8ne et aberrant. Admirer, contempler, s\u2019\u00e9merveiller\u00a0: tous ces verbes d\u00e9rivent de voir. Et monstre, comme miracle, aussi.<\/p>\n<p>Les choses sont nos initiatrices. Surtout quand le temps nous est rendu pour les laisser venir nous faire signe et se mettre en spectacle. Elles nous donnent acc\u00e8s ce que nous ne voyons pas ou plus dans le cours ordinaire des jours. Elles nous apprennent \u00e0 traverser le moi et \u00e0 renverser son rapport au monde. La conscience d\u2019\u00eatre est devenue transparente en m\u00eame temps qu\u2019elle atteint son maximum d\u2019intensit\u00e9.<\/p>\n<p>Et puis, dans un glissement inverse, l\u2019extase s\u2019estompe et la tasse s\u2019ins\u00e8re \u00e0 nouveau dans le tissu de la subjectivit\u00e9 o\u00f9 elle redevient signe pour moi, signe cr\u00e9e par moi. La tasse remet son habit de sens, sa forme et sa couleur aim\u00e9es, le caf\u00e9 retrouve l\u2019odeur famili\u00e8re que je tiens \u00e0 lui donner. Et le pacte du moi avec le non-moi est \u00e0 nouveau conclu. Tout rentre dans l\u2019ordre.<\/p>\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9\u00a0? Une absence myst\u00e9rieuse du moi, un suspens \u00e9trange, apaisant et stimulant \u00e0 la fois, r\u00e9cr\u00e9atif et re-cr\u00e9atif\u00a0plein et vide, opaque et transparent, neutre et intense \u00e0 la fois. Au contact des choses nous apprenons \u00e0 \u00eatre sans savoir.<\/p>\n<p>A la fin, je bois mon caf\u00e9. Le confinement permet aussi des pauses m\u00e9taphysiques. Profitons-en pour leur donner du sens.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Georges Bataille<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Un rayon de soleil d\u2019\u00e9t\u00e9 d\u00e9robe \u00e0 la volont\u00e9 de savoir un secret que nulle r\u00e9miniscence jamais ne fera p\u00e9n\u00e9trable<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>J.M.G. Le Cl\u00e9zio\u00a0:<\/strong> \u00ab\u00a0<em>Mouvement sans fin au beau milieu de l\u2019immobile o\u00f9 l\u2019on perd ce que l\u2019on trouve et o\u00f9 l\u2019on retrouve tout de suite ce que l\u2019on a perdu.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Lamartine\u00a0<\/strong>: \u00ab\u00a0<em>Objets inanim\u00e9s avez-vous donc une \u00e2me qui s\u2019attache \u00e0 notre \u00e2me et la force d\u2019aimer.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Aristote<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>L\u2019\u00e9tonnement, c\u2019est le commencement de la philosophie.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Proust<\/strong>\u00a0: \u00ab <em>On cherche \u00e0 retrouver dans les choses devenues par-l\u00e0 pr\u00e9cieuses le reflet que notre \u00e2me a projet\u00e9 sur elles.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9ditation par l\u2019objet \u00a0 D\u2019ordinaire, j\u2019avale mon caf\u00e9 et je passe \u00e0 autre chose. 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