{"id":1021,"date":"2020-05-06T09:49:55","date_gmt":"2020-05-06T09:49:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=1021"},"modified":"2020-05-06T09:50:07","modified_gmt":"2020-05-06T09:50:07","slug":"chronique-dun-deconfinement-jour-51-mercredi-6-mai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeanlouiscianni.com\/?p=1021","title":{"rendered":"CHRONIQUE D&rsquo;UN DECONFINEMENT (Jour 51\/ mercredi 6 mai)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Vestiaire<\/strong><\/p>\n<p>Depuis des jours, une tendance s\u2019alourdit : j\u2019incline \u00e0 remettre la m\u00eame tenue. Des amis qui font du t\u00e9l\u00e9travail confirment que les gens se rel\u00e2chent. Des enfants d\u00e9filent pendant les visioconf\u00e9rences, les coiffures s\u2019abandonnent et les chemises cravates ou tailleurs font place aux surv\u00eatements. Certains de mes amis vont jusqu\u2019\u00e0 \u00e9viter les sessions vid\u00e9o\u2026Dans le confinement les v\u00eatements perdent leur valeur de signes sociaux. L\u2019image de soi ne passe plus par eux. Leur sens s\u2019\u00e9vanouit. <\/p>\n<p>On a beau dire le contraire, l\u2019habit fait le moine. Notre mise nous distingue et nous caract\u00e9rise. Notre identit\u00e9 se glisse dans nos costumes et notre \u00eatre colle \u00e0 notre appara\u00eetre. Le confinement fige l\u2019identit\u00e9, c\u2019est comme s\u2019il arr\u00eatait le cours du temps, ou le rendait cyclique, pris dans une suite infinie de r\u00e9p\u00e9titions. Dans cet \u00e9ternel retour du m\u00eame, pourquoi se changer, si ce n\u2019est, bien entendu, pour se tenir propre, ultime stade avant la vie sauvage ? <\/p>\n<p>Mais ce qui se tarit dans le confinement, c\u2019est la surtout pr\u00e9sence structurante des autres. Des voisins, des coll\u00e8gues, clients, sup\u00e9rieurs et collaborateurs, devant qui se joue sur le lieu de travail, la petite sc\u00e8ne sociale de la journ\u00e9e ordinaire. Certes, il y a bien les proches, les confin\u00e9s associ\u00e9s qui bordent, secouent ou rappellent \u00e0 l\u2019ordre. Mais leur regard, \u00e0 la fois trop bienveillant ou trop critique, manque d\u2019objectivit\u00e9 et de bonne foi. Il s\u2019use, lui aussi emport\u00e9 par le glissement g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nIl est \u00e9tonnant qu\u2019\u00e0 l\u2019heure o\u00f9 le secteur de la haute couture \u2013 un des rares avec la vente d\u2019armes qui fait rayonner notre pays \u00e0 l\u2019\u00e9tranger- est en grande souffrance, la population des confin\u00e9s, se d\u00e9classe et se d\u00e9mode sans scrupule. Comme si inconsciemment elle accompagnait le sinistre \u00e9conomique dans la r\u00e9gression.<\/p>\n<p>Dans <em>Vendredi ou les limbes du Pacifique<\/em>, livre magnifique sur le confinement exotique de Robinson Cruso\u00e9, Michel Tournier nous montre \u00e0 quel rel\u00e2chement est soumis le naufrag\u00e9 sur son \u00eele d\u00e9serte. Il perd, pour le dire vite, le sens d\u2019autrui et en m\u00eame temps sa raison ordinaire. <\/p>\n<p>Au d\u00e9but du livre, ce rouquin \u00e0 la peau fragile, expos\u00e9 \u00e0 la violence des \u00e9l\u00e9ments affronte sa nudit\u00e9 comme une \u00e9preuve d\u2019une \u00ab <em>meurtri\u00e8re t\u00e9m\u00e9rit<\/em>\u00e9 \u00bb. \u00ab <em>La nudit\u00e9 est un luxe que seul l\u2019homme chaudement entour\u00e9 par la multitude de ses semblables peut s\u2019offrir sans danger \u00bb<\/em>, souligne Tournier. Le naufrag\u00e9 n\u2019y a plus acc\u00e8s. Pour se maintenir \u00e0 la fois en bonne sant\u00e9 et dans l\u2019humanit\u00e9, il doit se rhabiller. <\/p>\n<p>On verra donc Robinson tant\u00f4t couvert de peaux de ch\u00e8vres et d\u2019un bonnet de fourrure (il s\u2019adapte \u00e0 l\u2019environnement), tant\u00f4t endimanch\u00e9 dans une des tenues d\u2019apparat qu\u2019il r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es sur l\u2019\u00e9pave de La Virginie (il a des restes de civilis\u00e9). En l\u2019absence d\u2019autrui, de son regard, de son jugement, Robinson s\u2019efforce de se maintenir tout seul dans une humanit\u00e9 tragique certes, mais \u00e9quip\u00e9e de pied en cap. <\/p>\n<p>Une blague qui circule sur la toile r\u00e9sume autrement la situation. Un homme avoue son d\u00e9sarroi, il s\u2019est pourvu d\u2019un masque et de gants pour aller faire ses courses dans un supermarch\u00e9. Sur place, il d\u00e9couvre effar\u00e9 que tout le monde est habill\u00e9 sauf lui\u2026<br \/>\nLe confinement a comprim\u00e9 notre humanit\u00e9 ordinaire. Mais il l\u2019a renforc\u00e9e aussi, dans une sorte de confirmation par l\u2019absence, de r\u00e9v\u00e9lation par le vide.  Lundi, il faudra retourner dans le monde civilis\u00e9, celui de la compagnie humaine. Avec dignit\u00e9 et \u00e9l\u00e9gance. Il faudra donc passer obligatoirement par le dressing avant de sortir. <\/p>\n<p><strong>Jean-Paul Gaultier<\/strong> : \u00ab <em>L\u2019\u00e9l\u00e9gance est une question de personnalit\u00e9, plus que de v\u00eatements. <\/em>\u00bb<br \/>\n<strong>Michel Tournier<\/strong> : \u00ab <em>Autrui, pi\u00e8ce ma\u00eetresse de mon univers.<\/em> \u00bb<br \/>\n<strong>Orson Welles<\/strong> : \u00ab <em>Le style, c\u2019est qui vous \u00eates, ce que vous voulez dire et ce dont vous vous fichez<\/em>. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vestiaire Depuis des jours, une tendance s\u2019alourdit : j\u2019incline \u00e0 remettre la m\u00eame tenue. Des amis qui font du t\u00e9l\u00e9travail confirment que les gens se rel\u00e2chent. Des enfants d\u00e9filent pendant les visioconf\u00e9rences, les coiffures s\u2019abandonnent et les chemises cravates ou tailleurs font place aux surv\u00eatements. 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