Philosophies en Italie

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PHILOSOPHIES EN ITALIE

Introduction
A l’origine : le sentiment d’un manque, un regret, sur le Campo dei fiori, à Rome, sous la statue sombre et impressionnante de Giordano Bruno, sur le lieu-même où il a péri brûlé.
Le constat d’une ignorance : je connais, nous connaissons la peinture italienne, l’architecture, la sculpture, la littérature, l’opéra, le cinéma d’Italie, mais sa philosophie ? Ou plutôt ses philosophies et ses philosophes. S’impose dans notre carte postale mentale, l’impression d’une nation artiste mais sans esprit, ou trop frivole peut-être pour suivre les voies sérieuses et abruptes de la philosophie.
Sitôt rentré, je me suis attelé à traiter ce préjugé, à plonger au cœur de mon ignorance. J’ai découvert et redécouvert, exploré un monde philosophique italien, peuplé de hautes figures, riche en théories et doctrines, plein de combats et de sacrifices.
J’ai voulu partager ma passion et ma récolte. J’ai proposé ce cycle de conférences à Dante Alighieri. Je remercie ses responsables d’avoir accepté cette proposition, cette invitation à parcourir ces philosophies en Italie.
Compte tenu de l’importance du territoire, Il ne s’agira que d’un premier balisage. Nous ferons moins de philosophie que d’histoire de la philosophie. Nous dresserons une fresque. Aux plusieurs sens que ce mot prend pour nous. Nous déroulerons une longue séquence historique. Et nous serons contraints à aller vite, à rester en surface, sans pouvoir repasser…
Cette fresque va apparaitre sur quatre panneaux et illustrer quatre moments clés :
1/ Les maîtres spirituels de la Grande Grèce
Installés où nés en Grande Grèce, quatre penseurs jettent les bases de la philosophie que Socrate et Platon vont faire éclore à Athènes.
-Pythagore, un gourou à Crotone.
-Parménide et Zénon, les inventeurs de l’Etre.
– Empédocle d’Agrigente, poète des contraires

2/ Epicurisme et Stoïcisme dans la Rome antique
Né en Grèce, le stoïcisme trouve dans la Rome impériale, les conditions de son épanouissement. Mais avant eux Lucrèce a donné à l’Epicurisme la lumière de la poésie.
-Lucrèce, poète et philosophe.
-Sénèque, directeur de conscience.
-Epictète, l’esclave philosophe.
-Marc-Aurèle, l’empereur philosophe.

3/L’Humanisme à Florence
Après des siècles de servitude théologique, la philosophie effectue sa Renaissance en Toscane.
-Marsile Ficin, Platon chez les Médicis.
-Pic de la Mirandole, ancêtre de l’existentialisme.
-Machiavel, le mouton noir.

4/Les philosophes maudits
Dans le contexte de la contre-Réforme, trois philosophes venus du sud de l’Italie paient de leur vie ou de leur liberté la contestation des dogmes.
-Giordano Bruno, errant et martyr.
-Vanini, brûlé pour cause d’athéisme.
-Campanella, 30 ans de prison.


1/ LES PENSEURS DE LA GRANDE GRECE

Une proto-philosophie

On considère que la Philosophie est née à Athènes avec ses grands fondateurs que furent Socrate mort en 399 et Platon. C’est là qu’elle a connu un extraordinaire épanouissement avec l’apparition du premier stoïcisme, la venue de Diogène le cynique, la création du Lycée d’Aristote, le scepticisme de Pyrrhon, et l’ouverture du jardin d’Epicure.
Mais avant cette période faste, des foyers de pensée sont apparus notamment dans les implantations grecques en Italie. La Grande Grèce (Magna Graecia, Mégalé Hellas ), qui comprend Calabre, Basilicate, Pouilles, Campanie et Sicile, est le théâtre de cette éclosion.
Quatre hautes figures marquent cette période : Pythagore, Parménide, Zénon, Empédocle. Et deux grandes écoles : le Pythagorisme (Crotone, Métaponte, Tarente) qui rayonnera plusieurs siècles et l’Eléatisme.
Ces grands ancêtres, ces proto-philosophes exerçaient Il y a 2600 ans, VIe et Ve siècles av. J-C. On les range communément dans la catégorie des présocratiques. Socrate (470-399).
Pourquoi cette germination ? Comment se produit-elle? La science et la philosophie occidentales naissent en Asie mineure, en Ionie, aux VII et VI siècles. Ionie : à ne pas confondre avec la mer ionienne, au sud de l’Italie.
Thalès, Anaximène et Anaximandre. On les appelle les physiciens ou encore les physiologues. La nature en grec se dit Phusis, Ils s’intéressent aux phénomènes naturels (tempêtes) et cherchent des causes, des principes, des explications rationnelles. Fin de la mythologie. Il y a aussi Héraclite (Ephèse, le penseur de l’impermanence et des contradictions. Au milieu du VIe siècle, la Perse envahit l’Ionie et détruit Milet. Le centre intellectuel de la Grèce se déplace vers l’ouest en Grande Grèce.
Qu’est-ce qui commence alors? Pas vraiment la philosophie, telle que nous l’entendons et telle que les Grecs l’entendaient. Mais plutôt une activité hybride, un mix, entre religion, mythologie, sagesse, poésie et philosophie. Avec des intérêts scientifiques comme en Ionie, mais aussi et des objectifs éthiques et parfois politiques. C’est là que réside la nouveauté, la rupture de cette famille de présocratiques qu’on appelle les Italiques.
Pour Jean-Pierre Vernant, la philosophie naît dans une rupture, un arrachement au monde des mythes et aux temps des grands maîtres de sagesse. Dans Naissance de la philosophie, Giorgio Colli considère que « la folie est la matrice de la philosophie ». Cela peut se prendre en deux sens au moins. La philosophie se démarque de la sagesse archaïque, elle sera humaine, limitée. Ce ne sera plus une activité prophétique ou divinatoire (interprétation des signes). Elle en tout cas elle prend racine dans l’humain, le discours, la cité.
C’est pourquoi, il ne faut pas s’étonner que les penseurs que nous allons visiter maintenant soient à la fois des savants et des légendes, des rationalistes et des mystiques, des poètes et des physiciens. Ils font la charnière historique entre la sagesse et la philosophie qui naîtra à Athènes sous l’impulsion de Socrate et Platon.

PYTHAGORE, UN GOUROU A CROTONE

Le plus spectaculaire ces personnages inspirés est sans aucun doute Pythagore. On n’a aucun écrit de lui. Les documents pythagoriciens et les éléments d’une biographie légendaire datent de plusieurs siècles après sa mort. C’est un être humain et divin. Sa mère descendrait d’un fils de Zeus…
Origine du nom : « celui qui a été annoncé par la Pythie ». Ses parents étaient allés à Delphes et ignoraient la grossesse de la mère. Il naît sur l’île de Samos. Il vit 216 ans, il visite les enfers, il a un don de double vue. Il calme les tempêtes. Un fleuve lui parle sur son passage…Très beau, longs cheveux. Vêtu de laine blanche. Il a un disque d’or figé dans la cuisse. On le voit après sa mort… C’est une sorte de Chamane. Mort dans le 1er tiers du 6e siècle (570).
3 traits principaux :
Un voyageur. Il aurait rencontré Thalès et Bouddha. Il aurait fréquenté les mages de Chaldée et les prêtres d’Egypte. Il s’initie aux pratiques orphiques (séparation âme corps, ésotérisme).
Un maître spirituel. A Crotone, il fonde une secte, de société secrète. 600 disciples qui mettent tout en commun, se nourrissent de pain, de miel et de légumes. Règlent leur vie sur de nombreux principes et tabous. Certains sont ridicules. Ex : « n’attise pas le feu avec un couteau », « n’urine pas face au soleil »…Mais d’autres nous sont encore précieux comme l’examen de conscience qui est prescrit dans les Vers dorés : « en quoi ai-je failli ? Qu’ai-je fait ? qu’ai-je omis de mes devoirs ? »
L’école propose un double enseignement, l’un ésotérique et l’autre exotérique. Dans ce cercle initiatique il y avait les auditeurs et les mathématiciens (mathéma : la connaissance) qui travaillaient sous la conduite du maître. Le premier degré de cette initiation durait 3 ans. Le deuxième 5 ans. L’élève écoutait alors Pythagore mais ne le voyait pas.
Sur quel enseignement portait l’initiation? La théorie et la métaphysique des nombres.
Un grand mathématicien. Pythagore reste dans notre culture comme l’inventeur du théorème qui porte son nom (la longueur de l’hypoténuse d’un triangle rectangle est égale à la somme des racines carrées de ses côtés). Il semble avoir mis au point et transmis une doctrine où les nombres occupent la place centrale.
Voici ce qu’Aristote dit de lui et de ses disciples : « ils s’intéressèrent les premiers aux mathématiques et les firent progresser. Ils crurent que les principes des mathématiques étaient les principes de toute chose. Et comme les nombres sont les premiers des principes mathématiques, c’est dans les nombres qu’ils pensaient voir des similitudes avec les êtres éternels. »
La formule qui résumerait le pythagorisme serait donc « tout est nombre ». A l’aide des nombres, les Pythagoriciens modélisaient l’ensemble du réel avec des percées décisives dans l’algèbre et la géométrie, la musique et l’astronomie. Mais, comme emportés par leur passion ils faisaient du nombre une substance, une réalité, « la forme des choses » (Aristote).
Le monde physique était régi par ce numérisme mais aussi le monde humain et celui des concepts comme la justice, la pensée, l’âme, etc. L’harmonie de l’univers lui-même était régi par des lois mathématiques. Il s’en dégage une symbolique, c’est-à-dire un système auto cohérent, mais aussi un spiritualisme mystique.
Le symbole interne à la secte était le pentagramme qui enferme le triple triangle étoilé qu’on peut former d’un seul trait. Les Pythagoriciens vénéraient également la Tétraktys lui vouant un véritable culte.
1/le point 2/la ligne3/la surface4/le volume. Autant de nombres pairs que de nombres impairs. Elle correspond à la progression 1+2+3+4 . C’est la base de la numérotation décimale. La Tétraktys c’est un ensemble de 4 éléments, appelée aussi Tétrade qui vont offrir de multiples combinaisons.
La première tétrade (1+2+3+4) est la tétrade originelle. La seconde nous donne une progression géométrique de raison 2 (1,2,4,8) ou 3 (1,3,9,27). Le dernier 27 est égal à la somme des précédents. Mais il y a la tétrade des saisons, des âges de la vie, de la structure de l’âme (raisonnable, irascible, concupiscible, le corps). La tétraktys organise ainsi des pans entiers du réel mais les met en correspondance voire en résonance.
Mais pour Pythagore, cette belle aventure intellectuelle devait prendre fin dans un bain de sang. Pythagore s’était installé à Crotone chez un grand athlète qui avait triomphé aux Jeux Olympiques : Milon qui est devenu son gendre. La communauté qu’ils fondent et gèrent est d’essence aristocratique. A la suite de troubles entre les cités de Sybaris et de Crotone, le parti populaire orchestre un soulèvement. La demeure de Milon est incendiée. Les membres de la secte massacrés. Pythagore aussi. A moins qu’il n’ait réussi à s’échapper pour monter au ciel devant témoin, selon la légende.
Quel héritage ? Il est double. Scientifique (Galilée, Descartes). Aujourd’hui, le monde est « numérique ». Symbolique (FM, Pentagone, etc.). Pythagore et les Pythagoriciens ont donné un sens aux mathématiques qui avant eux n’étaient pas investi d’un pouvoir spirituel et n’avaient qu’une fonction utilitaire. Ils ont changé de registre passant du mythologique au symbolique.
Ils ont également cherché à mettre leurs idées en pratique, créant une communauté dans la cité, s’impliquant dans la vie politique. Le Pythagorisme est à la fois fermé, secret mais aussi ouvert et universel.
Dernier apport et non des moindres. Ce serait Pythagore qui aurait forgé le mot philosophie. Un tyran lui ayant demandé de définir son art, Pythagore aurait répondu qu’il n’était pas sage mais philo-sophos, ami de la sagesse. Il expliqua que la vie humaine était comparable aux jeux du stade. Les uns y viennent pour conquérir la gloire, d’autres pour y faire commerce. D’autres enfin pour être spectateurs. Le philosophe n’est ni esclave de la gloire ni de l’argent. Il observe, il étudie, il cherche à comprendre.
Cette anecdote est inventée et tardive. Mais elle permet de cerner cette attitude qui s’arrache à la fois à la sagesse divine et à la folie humaine, cette recherche désintéressée mais engagée qu’on appelle philosophie.

PARMENIDE ET ZENON, LES INVENTEURS DE L’ETRE

Au sud de Salerne et de Paestum, Elée (aujourd’hui commune d’Ascea Marina) sur la route des échanges Grèce/Etrurie. Une cité marchande modeste, fondée par des Ioniens en exil. Là, se développe une école vraisemblablement créée par Parménide qui va rester active quelques décennies seulement, deux générations, mais qui rayonne encore aujourd’hui sur la culture occidentale.
C’est à elle qu’on doit l’invention de la dialectique, les rudiments de la logique et de notre métaphysique. C’est une philosophie de l’être. Qui se démarque des Ioniens centrés sur l’étude de la nature, la physique, ou sur le devenir comme Héraclite (tout s’écoule)
Parménide On ne sait presque rien de lui. Il appartient à une riche famille. Il suit les cours d’un pythagoricien. Il donne des lois à ses concitoyens. Mais il n’a pas la figure d’un maître spirituel. Il se sépare de tout contexte mystique. Ce serait plutôt un poète-philosophe. Il nous reste de lui une œuvre intitulée De la Nature.
Ce poème commence par une évocation solennelle, d’inspiration orphique. Sur un char conduit par les filles du soleil le poète doit choisir entre deux routes : celle de la vérité et celle de l’opinion. La route de la vérité n’est plus celle des Ioniens qui se basent sur l’expérience sensible et l’observation. Elle n’est pas celle non plus d’Héraclite avec ses jeux de contraires qui finissent pas s’égaliser. C’est celle de la raison, de la pensée qui s’énonce dans le langage. C’est le logos des Grecs, à la fois raison et discours.
La formule-clé du texte sur laquelle les philosophes glosent encore, c’est « l’être est, le non être n’est pas. » Une chose ne peut être ceci et cela, elle ne peut être identique à elle-même et différente en même temps. Dire que l’être est c’est dire qu’il a une permanence, une constance. Mais c’est poser aussi l’existence comme une réalité qui renvoie à elle-même, qui s’extrait, s’abstrait, qui devient autosuffisante. L’existence devient une norme, une référence.
Triple intérêt : 1/logique : on a les fondements de la logique avec le principe d’identité, de non contradiction, de tiers exclu, etc.
2/ Le réel n’a pas d’existence en dehors du langage qui le construit. Le réel c’est le rationnel.
3/Métaphysique : l’être, c’est la nature de ce qui est. L’essence et l’existence.
Il y a un double rejet du positivisme et d’Héraclite. Le réel est ce qui est construit et défini par le logos.
On peut dire qu’il y a de la part de Parménide une fixation sur la langue grecque, une fascination. Celle-ci possède le verbe « être », ce qui n’est pas le cas de toutes les langues. Et ce verbe peut devenir un nom et même un prédicat. Il a une extension maximale, il englobe tout. Il représente l’unité, l’Un, ce sur quoi on va bâtir un discours simple, clair, non ambigu, non fuyant. C’est le support de la vérité.
Zénon. Commencement du 5e siècle. C’est un homme d’une grande noblesse. Elève et aimé de Parménide. Il passe pour être l’inventeur de la dialectique. Sa mort souligne l’implication des penseurs dans la vie de la cité. Il s’oppose à un tyran. Anecdote : soumis à un interrogatoire par un tyran, il lui mord l’oreille du tyran. Il est tué. Le peuple renverse le tyran.
Il a mis au point des arguments qui cherchent à démontrer l’impossibilité du mouvement, parce qu’il est une variante du non être, de qui reste identique à soi. Ce sont des raisonnements par l’absurde. Pour démontrer la vérité d’une proposition (ici l’être est), on fait apparaître l’absurdité des conséquences de la proposition inverse.
Les arguments les plus célèbres énoncent cette contradiction. Achille et la tortue (il ne la rattrape jamais puisqu’il doit couvrir la distance d’où la tortue est partie, puis celle où elle se trouve maintenant et ainsi à l’infini). La flèche : à chaque moment du temps la flèche occupe un espace égal à elle-même, elle est à chaque instant en repos.
Paul Valéry y fait référence dans le Cimetière marin
« Zénon, cruel Zénon, Zénon d’Elée
M’as-tu percé de cette flèche ailée qui vibre vole et qui ne vole pas ?
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah le, soleil ! Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas ! »
Il y a un contexte à ces arguments : la réfutation du pythagorisme qui considérait que le monde était fait de nombres et de points. D’après Aristote, Zénon fonde ce qu’on appelle la dialectique, art de réfuter un adversaire à partir des principes admis par lui. C’est l’origine aussi du raisonnement par l’absurde : le contraire d’un énoncé qu’on tient pour vrai est absurde.
Héritage ? Les Eléates ont jeté les bases du rationalisme. C’est-à-dire d’une philosophie qui circonscrit le réel à sa propre mesure, qui tient compte de la logique implicite du langage aussi. En réfutant les autres écoles et en mettant en place des techniques oratoires, ils inaugurent le débat d’idées, la confrontation directe des opinions. Le savoir – et parfois le non-savoir : le courant des sophistes- naît et se développe dans le milieu humain, linguistique et dialectique.

EMPEDOCLE, POETE DES CONTRAIRES

Il naît vers 480 à Agrigente une opulente cité de Sicile. Prospère et brillante. 200.000 habitants. Commerce de vin et d’huile avec Carthage notamment. Empédocle est le fils de riches éleveurs de chevaux.
C’est lui aussi une figure légendaire. Il avance vêtu de pourpre avec des bandelettes sur la tête et des sandales d’airain aux pieds. C’est une sorte d’ingénieur, Il a un côté faiseur de miracles (fleuve et peste). Grande beauté. C’est aussi un médecin, un guérisseur. On lui prête même la résurrection d’une femme…
Elève à la fois des Pythagoriciens et des éléates. C’est un homme qui s’implique dans la vie de la cité, un démocrate, qui sera banni et obligé de se réfugier en Grèce.
A son retour, il disparaît dans des circonstances mystérieuses. On dit qu’il se serait donné la mort en se précipitant dans un cratère de l’Etna et que le volcan aurait rejeté une de ses sandales de bronze…
Deux documents de son œuvre. De la nature des êtres dont il nous reste un peu plus de 360 vers (sur deux livres qui en comptaient ensemble 2 000) et les Purifications dont nous avons environ 120 vers sur un total d’un ou deux milliers. Son traité De la nature est en réalité une sorte de poème rempli d’images.
Empédocle semble avoir maîtrisé tout le savoir de son temps ; aucune des branches de la connaissance ne lui demeure étrangère, aucun des champs d’activité ouverts à son époque ; les deux poèmes qui nous sont restés de son forment une sorte d’encyclopédie où s’impose l’idée de l’unité profonde de la Nature (phusis).
« Je vais t’annoncer deux choses : tantôt en effet l’un grandit à partir du multiple jusqu’à demeurer seul, tantôt il se divise à nouveau et de l’un surgit le multiple. Double est donc la naissance des choses périssables, double aussi leur dislocation ; car pour toute chose, la réunion en même temps engendre et sépare,
Tandis que ce qui s’est développé se disperse à nouveau et s’envole. Et cet échange continuel n’a pas de fin  »

Pour lui, il n’y a pas de naissance, de principes, seulement des combinaisons de 4 substances : feu, air, eau, terre. Ils s’agencent ou se dissocient sous l’effet de deux puissances actives : l’amitié et la haine. Ce dualisme qui est à la fois physique et éthique, gouverne tout , explique tout : le cosmos, la matière, la nature et l’homme. Microcosme et macrocosme. Comme l’univers, l’homme est fait de ces éléments.
Pas étonnant qu’Empédocle se compare à dieu. L’âme est de même nature que le monde. C’est une idée qu’on retrouvera dans d’autres philosophies. Elle aussi tend vers la concorde et l’amitié. Le développement de la réflexion, du savoir, de l’éducation renforcent cette tendance.
Cette théorie aura une belle longévité, elle animera la recherche médicale jusqu’à Hippocrate. Elle structurera la physique et la chimie jusqu’au Moyen-Age.
En fait Empédocle tente d’opérer une synthèse entre les Ioniens qui s’attachaient à la connaissance du monde empirique et les Pythagoriciens et Eléates qui cherchaient une logique du réel.
Héritage. C’est une figure qui fascine les philosophes. Nietzsche en est émerveillé. Il voit en lui, le philosophe tragique par excellence qui préfigure le pessimisme de Schopenhauer. Le philosophe-artiste, l’homme qui devient dieu, qui se transcende dans la figure du Surhomme.
Mais c’est aussi la mort étrange d’Empédocle qui donne lieu à d’infinies interprétations. Il se fond avec le monde qu’il a décrit : le volcan, c’est la terre, l’eau, l’air et le feu réunis…
Elle prolonge un aspect pessimiste de sa doctrine (l’homme vit désormais une ère de la haine). Romain Roland le redécouvre après la terrible guerre de 14-18.
Il est vrai aussi que sa lutte entre l’amitié et la haine anticipe sur les couple freudien (Eros/thanatos, pulsion de vie/pulsion de mort). Deleuze voit en lui un philosophe des profondeurs. Lacan celui qui annonce l’être pour la mort.
De toutes ces interprétations, on retiendra peut-être celle de Bachelard qui dans sa psychanalyse du feu fait émerger un complexe d’Empédocle où s’unissent l’instinct de vivre et l’instinct de mourir. Le feu est la source d’une rêverie, d’une pensée, d’un désir particulier (cf le pyromane. Le fou ne sait). Autant que de la sexualité, le feu est élément de la pensée. « l’être fasciné entend l’appel au bûcher. Pour lui la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement. »
Il y a comme une permanence, renouvellement, une actualité permanente d’Empédocle…

Nous arrivons au terme de cette première étape. Les cités de la grande Grèce ont contribué avec efficacité et brillance à l’éclosion de la pensée présocratique. Pythagorisme, éléatisme, Empédocle posent les premiers jalons d’une discipline qui tient à la fois de la littérature, de la science, de la logique, de l’éthique, de la dialectique et qu’on appelle philosophie. A des degrés divers, ils l’extraient de la sagesse archaïque, de la mythologie. Ils en pressentent le potentiel. Ils construisent une parole certes encore prescriptive mais soumise aux lois du langage et de la discussion. Ils font le lien et le passage entre l’espace religieux et l’espace politique.
La prochaine séance fera un saut dans le temps et l’espace pour explorer la pensée des stoïciens romains.

STOICIENS ET EPICURIENS DANS LA ROME ANTIQUE

Lors de notre première rencontre nous avons visité les premiers foyers de philosophie dans le sud de l’Italie, ce qu’on appelait la Grande Grèce. Nous avons abordé le Pythagorisme, l’école d’Elée et la pensée d’Empédocle. C’étaient des philosophies embryonnaires, des proto-philosophies.
Aujourd’hui, nous allons faire un saut dans le temps et l’espace. Nous remontons à Rome pour explorer deux grandes philosophies de l’Antiquité que sont l’épicurisme et le stoïcisme. Et nous allons trouver plus de matière, de « corps », de contenu doctrinal.
Dans la deuxième moitié du II e siècle av. J.-C. Rome s’installe en Grèce et les philosophies nées à Athènes et qui ont essaimé dans tout le bassin méditerranéen pénètrent le monde romain. C’est le cas de l’épicurisme et du stoïcisme.
Leurs ancrages ne sont pas la même solidité. A Rome, on voit se déployer une grande phase du stoïcisme qui sera aussi la dernière avant la christianisation Le stoïcisme dit impérial va faire apparaître de grandes figures philosophiques. L’influence de l’épicurisme est plus diffuse, elle se répand jusque chez des stoïciens comme Cicéron ou Sénèque. Mais elle fait apparaître au dernier siècle av. J.-C. un seul penseur d’importance et c’est un poète : Lucrèce.
Lucrèce perpétue la tradition des poètes philosophes (Parménide, Empédocle) il joue un rôle déterminant dans la connaissance de l’épicurisme notamment en ce qui concerne la physique.

LUCRECE, POETE PHILOSOPHE

Avant de camper à Rome et de visiter Lucrèce, il nous faut une fois encore repartir en Grèce.
Un siècle après la mort de Socrate, vers 306 av. JC, Epicure ouvre une école à l’extérieur d’Athènes : le Jardin. Epicure est un personnage charismatique, il a écrit une œuvre volumineuse dont il ne reste que quelques lettres. Le Jardin, c’est une communauté qui vit en autarcie. En marge de la cité, on cherche à se suffire à soi-même. Des femmes y sont acceptées. Des esclaves y sont bien traités et suivent les enseignements d’Epicure.
Qu’est-ce que l’épicurisme ? C’est un système complet, avec une partie physique relativement complexe. On retiendra ce soir quelques éléments importants.
-Que le monde est d’essence matérielle. Cette matière est faite d’atomes (petites unités insécables) et de vide. L’épicurisme s’inspire de Démocrite, l’inventeur de la théorie des atomes. Il réfute le monde figé de Parménide. Il faut du vide, du non-être, sinon comment expliquer le mouvement ?
-Dans ce matérialisme, la nature est éternelle et infinie. Sa transformation est due au hasard, au jeu des atomes et de leur combinaison aléatoire. La démythification du monde se poursuit. Le monde est arraché aux dieux. Le monde n’est pas créé par un démiurge, un dieu artisan ou artiste comme chez Platon. Il n’est pas une bulle, un espace clos sur lui-même comme chez Aristote. Il n’a pas de limite.
On doit s’en souvenir parce que ces idées longtemps refoulées ressurgiront lorsque les philosophes de la Renaissance contesteront les dogmes de l’Eglise.
-L’âme humaine est faite de cette matière, elle est simplement plus subtile. Les objets émettent des flux qui frappent nos sens. Des sensations naissent les notions que l’expérience renforce. L’épicurisme est un sensualisme.
Mais l’épicurisme, vous le savez, c’est aussi une philosophie du plaisir. Epicure est mort dans un bain chaud, un verre de vin à la main des suites d’une affection rénale. Le plaisir, c’est jouir de la vie. Il y a pour l’épicurien, un pur plaisir d’exister. Le bien pour l’homme n’est pas une réalité transcendante. Mais ce n’est pas non plus uniquement le plaisir sensible, c’est le bien de l’âme. Et ce bien, c’est l’ataraxie (l’absence de trouble).
En, quoi consiste ce plaisir ? Il s’éprouve dans l’existence immédiate, la chair. Mais si l’on ose dire, il ne vient pas tout seul. Il faut lui donner les conditions d’existence. Il s’agit de doser les désirs. Certains sont naturels et nécessaires (manger), d’autres sont naturels et non nécessaires (se goinfrer d’un gros ,plat de pâtes), et d’autres enfin non naturels et non nécessaires (manger des pates en terrasse sur un resto très cher). Il y a un dosage des désirs. Une posologie à trouver.
Rien à voir avec notre vision transgressive ou auto affirmative du plaisir. On est loin dans cette posologie, rigoureuse, qui demeure très grecque (pas d’excès) de notre épicurisme qui repose sur la vie intense, les expériences sans limite. La vie au Jardin était très frugale.
Luciano De Crescenzo dans son histoire divertissante de la philosophie antique voit l’Epicurien comme un être conscient de la précarité de la vie qui se fixe des buts modestes. « Est épicurien l’employé qui demande une augmentation afin de pouvoir résoudre un problème concret dans l’année en cours… »
Cela n’a pas empêché Epicure d’être mal vu, insulté. Les épicuriens, notamment après la couche de lecture chrétienne laissent un sillage sulfureux. Mais même en son temps, il n’avait pas bonne réputation. Horace traite Epicure de « pourceau ». On critique sa mollesse, son goût des plaisirs, la présence cde femmes dans son école. Mais on se laisse aussi fasciner.
En tout c’est une belle performance de faire de son nom un synonyme du plaisir…
Concrètement ? La philosophie éthique d’Epicure repose sur une thérapeutique originale.
1/ les dieux ne sont pas à craindre (ils sont indolents, contemplatifs et indifférents à nos affaires). Objectif : « vivre comme un dieu parmi les hommes ».
2/ La mort n’est pas à redouter. L’âme se désagrège comme le corps. « elle n’est rien pour nous. Tant que nous sommes là, elle n’y est pas. Et quand elle est là nous n’y sommes plus. »
3/ Le mal est facile à supporter. La plus grande souffrance ne dure généralement pas longtemps. Celle qui dure reste supportable.
4/ « Dès ici-bas, il existe une vie bienheureuse ». Le bonheur est possible il réside dans l’absence de trouble (ataraxie) la gestion raisonnée des plaisirs.

C’est là qu’il nous faut parler de Lucrèce. Du fascinant Lucrèce et de l’étrange épicurien qu’il a été. Il naît dans une famille noble romaine entre -98 et -94. Et il meurt sous le triumvirat de César/Crassus/Pompée. C’est une époque trouble qui voit la République romaine disparaître dans les convulsions de près d’un siècle de guerres civiles.
Par son poème De la nature, Lucrèce est un disciple admiratif et fidèle, un passeur indispensable. La plupart des nombreuses œuvres d’Epicure ont disparu. Grâce à Lucrèce, on peut reconstituer des pans entiers de la doctrine et notamment la théorie physique des épicuriens.
Mais dans son mode de vie, Lucrèce est loin du sage Epicure. Saint Jérôme raconte qu’il aurait été victime d’un philtre d’amour qui l’aurait rendu fou, puis qu’il se serait suicidé. Bergson estime que c’est une fiction chrétienne pour conjurer l’athéisme ou l’impiété de Lucrèce. On a diagnostiqué une manie dépressive sévère. Difficile de trancher.
Mais sa poésie est triste souvent désespérée. La forme recouvre le contenu de l’épicurisme primitif ou l’infléchit. Voici ce que devient le quadruple remède d’Epicure dans le flux poétique de Lucrèce :
– L’absence de crainte face aux dieux devient une attaque en règle de la religion : « tant la religion put conseiller de crimes ! »
– La mort n’est pas à redouter car la raison nous aide. Mais pourtant : « Tout faiblit peu à peu, tout marche vers la mort, usé par le long chemin de la vie. » On croirait entendre l’existentialiste Heidegger et son être-pour-la mort…
– Le plaisir est notre guide mais vivre est le plus souvent ennuyeux : « quelle invention pour toi puis-je trouver de plus ? Quel plaisir nouveau ? Rien : tout est toujours pareil. » On a presque du Schopenhauer.
– La souffrance. La vie est une promesse, une réserve de souffrance. Dès que l’homme naît. « Le nouveau-né ressemble au marin que les flots ont vomi. Il gît nu, sans langage, sans rien de ce qui aide à vivre, échoué sur les rives du jour. »
Il y a du pessimisme, du catastrophisme dans son poème. De la modernité sur la difficulté d’aimer et d’être aimé. Il aurait posé les fondations de théories comme le mouvement universel, l’évolution des espèces et la sélection naturelle, la pluralité des mondes, l’hérédité.
Il valorise une philosophie qu’il ne peut pas vivre. Sans doute mais c’est en cela qu’il est moderne…faut accepter la contradiction et l’énigme de Lucrèce, s’en tenir peut-être à ce résumé magnifique de Nietzsche : « Lucrèce, disciple sombre qui a vu la lumière. » Laissons Lucrèce avec ses obscurités pour nous placer sous l’éclairage du stoïcisme impérial.

LE STOICISME IMPERIAL

Le déroulé de mon exposé sera le suivant : une présentation générale du stoïcisme, une évocation des trois grandes figures du stoïcisme romain que sont Sénèque, Epictète et Marc Aurèle. Un zoom particulier sur ce qu’on retient encore de leur apport.
Qu’est-ce que le stoïcisme ? Où est-il né ?
C’est une grande école de philosophie de l’Antiquité. Pendant 7 siècles, ses idées et ses pratiques ont structuré la culture occidentale. Pendant la domination du christianisme et même après son déclin son influence reste réelle et profonde. La morale de Descartes : « change plutôt des désirs que l’ordre du monde » ou l’invitation de Nietzsche à l’amor fati, au désir de ce qui arrive.
Retour à Athènes. Le stoïcisme naît et se développe à la fin du IVe siècle en même temps que l’Epicurisme. Le fondateur est un nommé Zénon. Il n’a rien à voir avec Zénon d’Elée.
Zénon donne son enseignement près d’un portique (stoia) en Grec. C’est de là que provient le nom de l’école qu’on appelle aussi le Portique. Stoia donne stoïcien mais donne aussi stoïque. Selon le Larousse en ligne, « stoïque se dit d’un comportement qui dénote une fermeté inébranlable, une grande impassibilité devant la douleur et le malheur. »
Ce clivage peut fausser notre première approche, c’est un prisme déformant et réducteur. Ceci, même si la philosophie stoïcienne encourage à la maîtrise de soi, au contrôle des passions. Ceci encore, même si elle implique une acceptation de ce qui arrive.
En phase d’approche ce qu’on peut dire du stoïcisme c’est qu’il effectue une synthèse du platonisme et du cynisme (Diogène). Il se présente à la fois comme une théorie complexe et un mode de vie. Vous savez que Platon et Diogène sont les deux grands héritiers de Socrate, ses fils spirituels. Le premier a développé sa théorie, le second sa pratique, sa conception de la philosophie comme pratique, pratique de soi, mode de vie.
Le stoïcisme se déploie dans ce qu’on appelle la période hellénistique, après la période d’hégémonie d’Athènes, au temps d’Alexandre. Il a plusieurs phases.
Pourquoi et comment germe-t-il à Rome ?
La dernière période et sans doute la plus féconde est celle qui se déploie à Rome durant les deux premiers siècles de l’ère chrétienne. Rome a pris possession de la Grèce au deuxième siècle avant J.-C., la culture grecque est importée, notamment dans les classes aisées. Elle se diffuse dans tout l’empire.
Dans une période dangereuse et dépravée, on écoute les maîtres stoïciens on s’habille comme un stoïcien. Leur philosophie, sans constituer une opposition politique frontale aux empereurs, soutient une forme de résistance des patriciens. Elle encourage à la libération intérieure. Elle est d’ailleurs parfois réprimée et interdite par le pouvoir impérial
Un homme d’état richissime, Sénèque, un affranchi, Epictète, et un empereur, Marc-Aurèle, en sont les principaux représentants. Ils n’étaient pas les seuls et on aurait pu parler de Cicéron, de Caton, de Musonius Rufus. Mais il fallait aller à l’essentiel.
Avant d’aborder avec chacun d’entre eux, et de zoomer sur un point particulier, il nous faut tracer les grandes lignes de cette philosophie.
Par où y entrer ? Par sa finalité peut-être.
Le grand débat philosophique de l’Antiquité, c’est la définition du bien, de ce qui est bon pour l’homme. Socrate définit ce bien comme un bien d’ordre moral et spirituel. Epicure le place dans le plaisir, physique, individuel. Le savant Aristote dans une vie contemplative de l’essence du monde. Le stoïcisme tente une autre voie. Son offre est la suivante : le bien c’est la vertu. Mais, et c’est une étrangeté, cette vertu consiste à se conformer à la nature.
Un paradoxe. Pas pour les stoïciens. Car la nature est elle-même rationnelle. Il ne s’agit non pas d’extirper nos passions ou notre sensibilité, d’adopter un mode de vie hors sol. Mais il s’agit d’exploiter au mieux notre ressource rationnelle.
La philosophie stoïcienne comprend trois parties étroitement liées : la physique, la logique et l’éthique. Pour montrer l’unité de leur philosophie, ils la comparent à un œuf…La physique y est le jaune, l’éthique le blanc, la logique la coquille. Ou encore ils la voient comme un champ fertile. La physique est le sol et l’arbre, l’éthique le fruit et la logique la clôture.
Ne nous perdons pas dans l’interprétation littérale, ne cherchons pas le plus ou le moins, le haut et le bas dans cette image. Elle suggère une unité concentrique dont on peut parcourir les strates.

1/la physique
Le monde des stoïciens est à la fois nature et logos. Il intègre la phusis grecque, le jaillissement d’une force qui se répand, principe d’organisation et de vie. Mais aussi un cosmos, ou plutôt un logos. Le monde est un tout organisé, rationnel, logique. Ils l’appellent également Dieu. Ou encore le destin, la providence. Il y a une chaîne d’équations entre ces termes. Ils sont interchangeables.
Tout s’enchaîne dans le monde de manière logique. Les choses s’y produisent par nécessité. Le monde obéit à la loi du logos. Tout ce qui se produit relève d’un enchaînement irrémédiable de causes et d’effets.
A l’enchaînement des événements nous pouvons répondre de deux façons : en les acceptant ou en les refusant. Pas de liberté ? Non si l’on reste purement passif. Non plus si l’on tente de s’opposer ou d’ignorer le destin. Oui si l’on fait bon usage de sa raison car c’est elle qui donne un sens aux événements, elles les interprète. L’homme conserve un espace de liberté.

2/la logique.
Notre esprit se fait une représentation des événements. Ou plutôt il reçoit par le biais des sens, des informations qui s’impriment comme un sceau sur la cire.
Il donne ensuite son assentiment à la représentation immédiate. C’est-à-dire qu’il évalue, soupèse, construit cette représentation à l’aide de la raison. Il développe un discours sur elle, qu’elle porte sur des sensations ou des incorporels (le temps). Il ne se contente pas d’enregistrer des informations, il les traite.
Et notre esprit peut se tromper dans ce traitement, il peut aussi corriger.
Epictète choisit l’exemple d’une tempête. Si je constate que je traverse une tempête, j’ai une bonne représentation des choses. Mon discours correspond à la réalité objective, à ce qui arrive. Je suis dans le vrai. Mais si j’ai peur, si je cède à la panique, je me trompe, je porte un jugement de valeur sur les événements. Et je peux influer sur ce jugement.
Car cette théorie de la connaissance ne se sépare jamais de l’action pour le stoïcien. Nous avons encore à définir notre conduite. « Les destins guident celui qui les acceptent, ils traînent celui qui leur résiste. » (Sénèque, Lettre à Lucilius).
Est-ce possible ? Oui pour le stoïcien : nous avons un échange avec le monde et notre raison s’articule sur un monde déjà rationnel.

3/ l’éthique.

Ce qui est bon, le bien moral, ce sera donc d’agir de manière raisonnable, parce que c’est ce qui convient, parce qu’on suit la nature et que la nature est déjà par elle-même rationnelle.
L’enchaînement des causes extérieures ne dépend pas de nous. Ce qui dépend de nous, c’est l’usage de notre raison. Cet usage seul dépend de nous. Notre intention, notre orientation. Pas la vie, la mort, la santé, le plaisir, la beauté, la naissance, la carrière, la richesse. Tout cela ne dépend de nous.
L’homme possède dans son âme un principe directeur, l’Hegemonikon qu’il pilote et qui le pilote et lui permet de faire usage de sa raison et de participer au mieux à l’ordre du monde.
Ce n’est pas une résignation, c’est une compréhension du monde tel qu’il est et une adhésion positive et joyeuse à ses événements.
« Ne cherche pas à faire que ce qui arrive arrive comme tu veux mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive et tu seras heureux » (Epictète Manuel 8).
Mais pour s’orienter, le stoïcien ne part pas de rien. Les hommes sont des êtres sociables, ils obéissent à des devoirs, à tout ce qui s’est stabilisé dans des institutions pour protéger la vie : l’amour de la vie, des enfants, des concitoyens, de la patrie.
Le destin n’est pas une force écrasante. Il sollicite au contraire notre responsabilité, notre engagement. On a un rôle à jouer. Et cet engagement se fait souvent contre nous-mêmes, notre désir et nos passions.
La vertu stoïcienne n’échappe pas au monde, elle n’a pas une fin transcendante. Elle n’est pas un moyen non plus, elle seule est la fin. La vie est comme un tir à l’arc. Le but n’est pas la cible, mais la tension vers la cible, l’application à tirer sa flèche. Cela fait écho à Socrate qui définissait la sagesse comme « faire ce qui est de soi. » Le stoïcien n’est pas vertueux pour atteindre le bien, il fait le bien pour être vertueux. On retrouvera cette idée chez Kant.
Mais la vie de l’homme est aussi une fête à laquelle nous sommes invités à participer tous ensemble. « Ma cité en tant qu’Antonin, c’est Rome. En tant qu’homme, c’est le monde », n’hésite pas déclarer l’empereur Marc-Aurèle. Le sage, n’est qu’un modèle idéal, intangible. La philosophie peut aider les hommes à se libérer et le stoïcien se met en amitié au service des autres.
Cette présentation succincte ne peut résumer des siècles de stoïcisme. Elle n’en donne qu’une vague idée. Nous allons la compléter en zoomant sur les trois grandes figures du stoïcisme romain : Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle et sur leurs contributions originales. Sénèque : la direction de conscience. Epictète : l’ascèse stoïcienne. Marc-Aurèle, l’examen de conscience et le travail sur soi. Cela nous permettra de mieux voir en quoi le stoïcisme était un mode de vie.

SENEQUE, DIRECTEUR DE CONSCIENCE

Sénèque est un des esprits les plus brillants et une des personnalités les plus complexes de la Rome antique. A la fois homme d’Etat, dramaturge, philosophe, écrivain de grand style. Homme d’affaire aussi à tous les sens du terme.
Né à Cordoue (entre -4 et +4), mais dans une riche famille d’Italie du nord. Père rhéteur. Ecole à Rome. En 34, il est sénateur. De 41 à 49, accusé d’avoir couché avec la sœur de Caligula, il est exilé en Corse. Puis nommé par Agrippine épouse (et empoisonneuse) de Claude précepteur de Néron. Pensant près de 10 ans, il restera à son service devenant une sorte de premier ministre de l’empire. En 60, il retire des affaires. Mais en 68 accusé d’avoir participé à un complot il est condamné à se suicider par Néron. Situation paradoxale pour un homme qui acceptait le suicide. Lettre à Lucilius « mourir un jour, c’est ton obligation ; mourir dès que tu voudras, voilà ton droit. »
C’est un personnage plein de contradiction. Il condamne les combats de gladiateurs. Pourfend les ivrognes alors qu’il est l’un des plus grands propriétaires de vigne de l’empire. Donne des conseils de vie alors qu’il couvre toutes les turpitudes et les crimes de Néron.
Il a deux grandes périodes de création pendant l’exil et à la retraite. Il a écrit des tragédies (Médée, Phèdre) qui ont influencé le théâtre classique. Son œuvre philosophique est composée de « consolations », de courts traités et d’une importante correspondance (124 lettres) avec son ami Lucilius. En accord avec tous les principes stoïciens, elle fait apparaître la figure du directeur de conscience.
La direction de conscience est un aspect important de la philosophie antique. En Grèce, la philosophie avait une vocation pédagogique, elle visait à la formation éthique du citoyen. Cette formation s’individualise, il s’agit de convertir des individus.
Comment fonctionne cette éducation éthique ? Quelle est sa finalité ?
D’abord, il s’agit d’aider le disciple à prendre conscience de lui-même et à se corriger. Ensuite de lui permettre de déterminer sa conduite. Sénèque, comme directeur d’âme est un analyste d’une grande finesse.
Dans Sur la tranquillité de l’âme, il reprend cette confession de son ami Sérénus : « En m’observant attentivement, j’ai découvert en moi certains défauts très apparents et que je pouvais toucher du doigt, d’autres qui se dissimulent dans des régions profondes, d’autres qui ne sont pas continuels mais reparaissent seulement par intervalles. »
Ainsi, Sénèque est aussi le champion d’un genre philosophique de l’Antiquité aujourd’hui méconnu : la consolation. Il en a écrit plusieurs à des gens frappés par la disgrâce ou le deuil. Et même une à sa mère, Helvia, pour apaiser sa peine quand il se trouve en exil. On peut dégager deux dimensions dans la consolation : c’est une sorte de thérapie contre la souffrance, on rappelle la personne à retrouver sa raison et à maîtriser ses passions.
C’est une direction de conscience, on remet l’âme sur son axe spirituel. C’est dans le droit fil de Socrate et de la philosophie grecque (prendre soin de soi, de son âme). C’est un exercice qui repose sur le logos, la parole, les références culturelles, l’éloquence, les citations, il s’agit de fournir des exemples, des modèles, de convaincre et de persuader.
Sénèque étant un écrivain très talentueux, on a souvent souligné sa vacuité philosophique et ses effets de style. On a aussi pointé l’écart ses contradictions, l’écart entre sa vie et sa philosophie.
Pour autant la direction de conscience n’est pas sortie de nos radars culturels. Pour être soi, pour redevenir soi, il faut s’appuyer sur l’autre. A l’exemple des gourous ou des maîtres spirituels. A l’exemple de la psychanalyse aussi. Il y a des risques et des dérives : sectes, communautés, marketing de soi…
La différence c’est que les Anciens faisaient toujours référence à des normes éthiques transcendantes, alors que nous l’en dégageons, plus attentifs à ses possibilités et limites, à sa structure psychique.
Sénèque stoïcien hypocrite ? Sans doute. Il n’est pas facile d’être philosophe « dans le monde ». Dans sa vie, l’homme illustre les contradictions d’une philosophie qui n’en manquait pas.

EPICTETE, L’ESCLAVE PHILOSOPHE

Platon avait échappé de justesse au marché des esclaves, Diogène s’y était retrouvé et y fanfaronnait en se moquant des acheteurs. Epictète a connu la condition d’esclave. Son nom d’ailleurs signifie « homme acheté, serviteur». Né en Phrygie, il vient à Rome, propriété d’un haut personnage, Epaphrodite. Une anecdote illustre les rapports entre le maître et son esclave (la jambe cassée). Légende ? Epictète boitait. Toujours est-il que son maître le laisse fréquenter l’école d’un philosophe puis l’affranchit. Epictète fonde une école à Rome. Puis doit quitter la ville après le décret de Domitien chassant les philosophes de Rome et de l’Italie.
Vers 90 de notre ère, il s’installe sur la rive grecque de l’Adriatique à Nicopolis. C’est dans ce port d’embarquement ce point stratégique, qu’il ouvre son cabinet et devient un grand maître du stoïcisme. Il vit sans femme très pauvrement, dans local quasiment vide. Il est détaché de tous les biens matériels mais veille à sa propreté
Mais la foule se presse pour l’écouter, le consulter. Des gens de passages, des élèves qui restent à ses côtés plusieurs année. L’empereur Hadrien lui-même serait allé dans son cabinet. On vient soigner son âme. « C’est un cabinet médical que l’école du philosophe ». On retrouve l’idée d’une thérapie de l’âme comme dans l’épicurisme.
Que fait-on dans ce cabinet ?
On lit, on discute. Le maître parle, il s’exprime en grec populaire. Le cours est un échange. Un interlocuteur se plaint de ne pas être choisi par le maître, celui-ci répond qu’il n’a pas été assez stimulé… Il n’écrit pas. C’est un haut fonctionnaire, Arrien, qui prend note. Grâce à lui nous avons les Entretiens et son Manuel. Le manuel, c’est une anthologie, un recueil, un petit livre qu’on peut garder sous la main. Il servira de code éthique et personnel pendant des siècles, de base d’éducation et de conduite y compris pour les moines.
Epictète, c’est une sorte de stoïcien radical. Avec lui, La philosophie devient un entraînement rigoureux, une sorte d’ascèse. Ascèse veut dire exercice.
Avec lui nous allons mettre l’accent sur le principe directeur de l’âme, l’hegemonikon.
Au début de son Manuel, Epictète fait une distinction célèbre « entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. » Ce qui dépend de nous : le jugement de valeur, le désir/l’aversion, l’impulsion. Ce qui ne dépend pas de nous : le corps, les biens qu’on possède, les opinions que les autres ont sur nous.
Que signifie cette distinction ? 3 choses.
1/Ce qui dépend de nous, c’est notre affaire. Ce qui dépend de nous dessine l’espace de notre choix, de notre liberté. C’est à nous d’en faire des chose bonnes ou mauvaises. On le voit le bien et le mal relèvent de notre liberté, de notre responsabilité. La sphère de l’éthique est celle de la liberté.
2/Deuxième aspect. : ce qui dépend de nous, ce sont des activités de l’âme, et plus précisément du principe directeur de l’âme, de sa partie supérieure, rationnelle : l’hegemonikon. Et on le voit, les trois groupes de choses qui dépendent de nous recoupent les 3 parties de la philosophie.
3/Troisième aspect, c’est que la morale stoïcienne est intériorisée. Elle se joue dans la subjectivité, dans l’intimité.
Nous avons à faire le tri dans ce que nous aimons et ce que nous détestons. Les passions nous rendent tristes, malheureux, envieux. Elles nous agitent, or le stoïcien recherche l’ataraxie (l’absence de trouble). La raison nous aide à nous guider dans notre nature.
Nous avons aussi à choisir nos comportements et à ajuster nos conduites selon la raison. Pour cela : se fier aux relations naturelles. Remplir son rôle, être un bon citoyen, un bon mari, un bon père, un ami des hommes. (Faire ce qui de soi : Socrate).
Nous pouvons aussi analyser nos représentations pour porter un jugement correct et ne pas nous laisser abuser par nos fantasmes.
« Si tu te prends d’affection pour une marmite tout en sachant qu’elle est en terre, ne va te lamenter si elle se brise. »

Cette philosophie s’apprend mais surtout elle se pratique, par la méditation. Elle requiert un entraînement, une ascèse (exercice) sur les représentations, les désirs, les situations de la vie.
La sagesse demeure un idéal inaccessible. Epictète reconnaît lui-même ne pas être un sage. Et pourtant il nous en laisse l’exemple. C’est tout le paradoxe du stoïcisme : une sagesse humaine proposée par des hommes qui refusaient que la sagesse soit humaine…

MARC AURELE L’EMPEREUR PHILOSOPHE

Après l’esclave, l’empereur. Marc-Aurèle, né en 121 et mort en 180 est le troisième et dernier illustre représentant du stoïcisme romain. Eduqué par des maîtres stoïciens, il est adopté par Hadrien auquel il succède. A la fin de sa vie, alors qu’il combat les barbares aux portes de l’empire dans une guerre incessante. Usé et malade, il rédige ses « Pensées ». Le titre n’est pas de lui. Après la découverte de ces notes on les mentionnées comme les choses, à lui-même, pour lui-même (ta eis eauton).
Il s’agit d’une sorte de journal quotidien, de carnet de notes qui consigne les exercices de méditation de Marc-Aurèle. Ce ne sont pas des confessions. On y voit de l’intérieur comment se déroulait un exercice stoïcien et en quoi il consistait. Comme la pensée cherche son principe directeur hegemonikon) et comment elle le met en œuvre.
Ce n’est pas un journal intime. C’est un manuel d’exercices que l’empereur se dit à lui-même, qu’il se remémore. L’écriture fait partie de l’exercice.
On peut présenter succinctement les principaux exercices de méditation.
-la concentration, la conscience de soi, le recentrage. « La sphère de l’âme reste sensible à elle-même quand, sans s’élancer au dehors ni se replier au-dedans, sans se disperser ni s’affaisser, elle s’éclaire d’une lumière qui lui fait voir la vérité universelle et celle qui habite en, elle-même. »
Ainsi recentrée, elle peut pratiquer l’examen de conscience, être attentive (prosoché), évaluer ses représentations. Intervenir sur les pensées et sur leur intensité immédiate. Trouver sa vérité et son champ de maîtrise. Le présent en fait partie. « On ne vit que le présent, cet infiniment petit, le reste est ou bien déjà vécu ou bien est incertain. »
L’analyse de la représentation pathogène se fera aussi par un regard d’en haut, en prenant du recul et de la hauteur, en prenant ses distances avec la situation présente. En laissant l’âme se fondre dans le cosmos. En relativisant les relations sociales et ses acteurs (une vision physique) : le tas d’os, le corps. Ce qui n’empêche pas de traiter autrui avec bienveillance en évitant de l’humilier dans une relation faite « de franchise, de bonté, de douceur. »
Au sommet de ces méditations se trouve la praemeditatio malorum, la vision des maux possibles, des maux à venir, pour s’y préparer, avec notamment la praemediatio mortis. Socrate. Non pas pour se morfondre dans une réflexion morbide et malheureuse mais au contraire pour donner plus de sens et d’intensité à sa vie. « Agir, parler, penser toujours, comme quelqu’un qui peut sur l’heure sortir de la vie. » « Passer chaque jour de sa vie, comme s’il était le dernier. » Montaigne « philosopher, c’est apprendre à mourir »…
Paradoxe : Marc Aurèle a laissé se perpétuer le massacre des chrétiens, n’a rien fait contre la misère des populations de l’empire. Quand le philosophe est roi, les hommes ne sont pas forcément plus heureux. Et la conduite vertueuse est difficile, complexe. Elle doit aussi s’attester sous le regard d’autrui. Les mots de suffisent pas, il faut l’exemple.
En conclusion : Rome a joué un rôle foyer important dans la conservation et la diffusion de la doctrine épicurisme. Son rôle a été de premier plan dans la promotion du stoïcisme puisqu’elle en a écrit les pages les plus mémorables.
Ce qui est longtemps resté comme une école de sagesse rangée dans les archives de la philosophie est revenu au premier plan ces dernières décennies. Pierre Hadot et Michel Foucault ont remis en pleine lumière ces philosophies/modes de vie.
On en trouve des traces, parfois déformées ou dénaturées, dans les techniques de développement personnel, le coaching, le mangement d’entreprise…
Ces philosophies ont trouvé un regain d’intérêt dans un contexte de crise de la subjectivité ou d’émergence d’une nouvelle subjectivité qui se vit comme crise. Crise, c’est à dire épreuve, responsabilité, tourment, solitude. Mais aussi comme essai, expérience, libre, infondée trouvant en elle-même son autorité et sa vérité. Comme entreprise de soi, aventure, auto-création.
Elles nous apprennent encore l’art d’être soi, d’être en amitié avec les autres, d’être citoyen du monde. Un art ouvert qu’il nous faut pratiquer dans une époque mouvementée et inquiète. Elles nous fournissent du matériel, des techniques, des exemples , une histoire.
On pourrait s’arrêter sur ce message épicurien gravé sur un mur :
« Je désire transmettre à la postérité cette idée : les diverses parties de la terre donnent à chaque peuple une patrie différente. Mais le monde habité offre à tous les hommes capables d’amitié une seule demeure commune : la terre. »
La prochaine séance nous allons remonter vers Florence et visiter les philosophes de la Renaissance.

LES HUMANISTES FLORENTINS

L’Italie, pour nous, c’est la peinture, l’architecture, l’opéra, le cinéma. La philosophie on la laisse à la Grèce, à l’Allemagne, à la France, à l’Angleterre. Un préjugé tenace tient l’Italie comme une pays mineur en matière de philosophie.
Ces conférences soulignent au contraire l’apport considérable de l’Italie dans l’histoire des idées. Aujourd’hui encore la production philosophique est intense en Italie avec des auteurs comme Agabem, Neri, ou Esposito.
Au cours des séances précédentes nous avons montré la contribution essentielle de l’Italie à la philosophie dite présocratique. Puis on a parcouru ce qu’on a appelé le stoïcisme impérial, grande phase d’une des plus grandes philosophies de l’Antiquité.
Aujourd’hui je vous propose de poursuivre la fresque de la philosophie italienne avec une approche de l’humanisme. Nous faisons un grand saut dans le temps et sautons volontairement la période médiévale.
Pendant cette période de près d’un millénaire la philosophie est restée, ancilla theologia, servante de la théologie, engoncée dans des rivalités scolastiques entre les tenants de Platon et les adeptes d’Aristote. La philosophie proprement dite réapparaît dans l’Italie de la Renaissance et plus particulièrement à Florence. Elle va laisser un courant qui perdure encore aujourd’hui : l’humanisme.
Qu’est-ce que la Renaissance ? Le mot a été créé par l’historien Michelet au milieu du XIXe siècle pour désigner une période allant de 1492 au XVIIe siècle. Mais on admet aujourd’hui que la dynamique d’une grande révolution culturelle à laquelle renvoie le terme a commencé bien avant en Italie, au XIVe siècle sans doute avec Pétrarque.
Les hommes de cette grande aventure artistique et intellectuelle ne sont pas rangés eux-mêmes sous la bannière de la Renaissance, mais ils ont eu le sentiment, la conviction de participer à un âge nouveau, une phase de régénération qui allait gagner toute l’Europe. C’est la période donc où commence la sortie de la chrétienté médiévale.
On peut définir cette réorientation, cette révolution culturelle à partir de trois critères :
-1/La redécouverte des Anciens. « Pillons-les, disait Ronsard, mais pour les surpasser. » Il y a là une idée importante : on redécouvre et traduit les Philosophes grecs, mais on s’ouvre à la culture arabe et hébraïque. Cela n’équivaut pas à un retour en arrière. Le passé permet de contourner la pression théologique qui s’exerce sur le présent et aussi de construire le futur. Mais on a bel et bien un retour des systèmes préchrétiens. La Renaissance est renaissance de l’Antiquité.
-2/L’humanisme. L’homme se place au centre de la création artistique mais aussi de la réflexion. L’intérêt pour les langues (l’Italien en tant que tel se constitue à cette époque), la passion pour l’expression artistique dans tous les domaines en témoignent. C’est aussi l’apparition d’un homme qui travaille, qui développe l’économie. Un bourgeois. Un homme qui prend conscience de lui-même, qui s’émancipe, qui s’idéalise. La Renaissance est naissance d’un homme nouveau.
-3/La volonté de savoir. L’intérêt pour le savoir, pour tous les savoirs. La Renaissance c’est l’éclosion d’une approche scientifique et technique du monde. C’est l’importance de la transmission et de la pédagogie.
Des grandes inventions marquent cette époque (imprimerie, héliocentrisme) Un important travail de philologie et de traduction s’opère qui va permettre soit de sortir du texte de la bible soit de le sonder, de le traduire. En Italie d’ailleurs, on ne parle pas de Renaissance mais des umanisti.
Que faut-il entendre par ce mot d’humanisme ? Au départ ce sont les umanisti, ce sont des érudits qui connaissent les humanités, les études classiques, la culture antique. Le terme philosophique d’humanisme laisse voir deux strates : l’humain (l’homme comme valeur cardinale) et les humanités (la culture antique)
Deux expressions sont concurremment employées : studia humanitatis ou litterae humaniores. On pourrait traduire la première par « sciences de l’esprit » – en les opposant aux sciences de la nature et en indiquant que le terme humanitas exprime l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement intellectuel, moral, religieux, voire physique ou esthétique.
La seconde correspond aux « humanités » d’hier. Ces « sciences » qui nous rendent « plus humains » sont précisément celles qui doivent nous permettre de réaliser en nous l’accomplissement de ce modèle anthropologique, de cet idéal.

Dans cette période commence à se fissurer la vision chrétienne du monde et de l’homme. La chrétienté se déchire sous l’effet de la Réforme et de la Contre-réforme. La Renaissance marque la fin de l’hégémonie chrétienne sur la vision du monde.
Nous allons suivre l’expression de cette Renaissance philosophique en compagnie de trois figures aux noms étranges dans leur francisation : Marsile Ficin, Pic de la Mirandole et Machiavel. Ficino, Pico, Machiavello, c’est quand même plus italien non ?
On pourrait en citer d’autres, Telesio, Pomponazzi. Car la philosophie est très active, très féconde, en Italie à cette époque. Mais nous nous concentrerons sur le pôle florentin pour y chercher les sources et les marques d’un travail profond, de modification des plaques, qui voit la philosophie se libérer du statut que le christianisme lui avait donné de « servante de la théologie ».
Les contradictions qui surgissent, les débats, les oppositions doctrinales cachent et révèlent en même temps un véritable combat pour l’émancipation.
Florence au XVe siècle, c’est une cité prospère de 100.000 habitants environ. Une république dirigée par quelques grandes familles rivales. Des propriétaire terriens, banquiers, commerçants. Ce sont des gouvernants impitoyables ce sont aussi de grands mécènes. Comme les artistes, les philosophes dépendent d’eux…

MARCILE FICIN, PLATON A FLORENCE

Il naît en 1433 à Figline Valdarno, près d’Arezzo et de Florence où il se déplace quand son père médecin va y exercer. Il change son nom de famille Diotefici en Ficino.
Il devient le protégé de Cosme de Médicis, banquier et commerçant richissime, fondateur de la dynastie du même nom. Il l’appelle même son second père. En 1462, Cosme met à sa disposition la villa de Careggi pour en faire une sorte d’Académie platonicienne.
Cette Académie est l’ancêtre des Académies qui se multiplieront en Italie au cours du XVIe siècle, et au XVIIe siècle en France et dans tous les pays d’Europe. L’Académie sera pour les artistes l’instrument de l’ennoblissement de leur condition, le titre d’académicien les faisant passer de l’art mécanique aux arts libéraux, et les affranchissant par là même de la tutelle des corporations.
C’est un connaisseur des langues anciennes. Il a commencé par traduire Lucrèce et conservera sa vie durant des traces d’épicurisme.
Comment s’explique ce grand retour du platonisme ?
Il se trouve qu’après l’invasion des Turcs un concile a eu lieu en Italie avec pour objectif de rapprocher les deux églises. Cosme avait reçu les légats byzantins. Ils possédaient des manuscrits de Platon. Le trait d’union s’est fait. Ficino connaissait le grec, c’était un grand traducteur. On dit même que c’est grâce à lui que nous connaissons l’ensemble de l’œuvre de Platon.
Grâce à ce travail, il va faire l’interface entre la pensée grecque et le christianisme en montrant qu’il existe une théologie platonicienne et qu’elle annonce la théologie chrétienne. Il y a une mise en perspective, une filiation qui ne remet pas en cause la prééminence de l’Eglise.
Il a également traduit Plotin, et les néo-platoniciens Porphyre, Proclus et Jamblique. Hermès Trismégiste maître à penser des alchimistes et passeur de l’ésotérisme égyptien. Il a eu un rayonnement sur toute la renaissance mais aussi sur toute la pensée européenne. Il a eu pour élève et peut-être pour amant Pic de la Mirandole. Il a tissé un immense réseau de correspondance avec des penseurs dans toute l’Europe.
Il a été ordonné prêtre en 1473 et il est mort près de Florence en 1499. On dit qu’il s’était identifié à Platon et se prétendait une de ses réincarnations…En tout cas, on peut dire qu’il contribue à la réinterprétation de la figure de Socrate qui devient avec Ficin, un grand pédagogue, un citoyen exemplaire. Une « ébauche du Christ » et même un défenseur du Christ. Il transpose l’affrontement de Socrate et des sophistes à celui qui l’oppose au milieu scolastique.
Pourquoi ce retour au platonisme est-il si important ? De quel retour s’agit-il ? Pour éclairer ces questions nous rappellerons trois idées importantes dans le platonisme : 1/ il y a l’espérance d’une vie après la mort, « la belle espérance » de Socrate (Phédon). 2/ L’âme est de nature intellectuelle et par cette nature elle participe au divin. Elle vient du monde intelligible et elle y retourne après la mort. 3/ Cette âme platonicienne est désirante, elle aspire à rejoindre son milieu, elle est mue par l’amour. Il y a une théorie de l’amour développée dans le Banquet : l’amour physique est la première étape d’un processus qui conduit l’âme à contempler l’Idée du Beau.
Pour Ficino, l’univers, l’uni-vers, est une manifestation de l’unité divine. Il est hiérarchisé, ordonné avec des degrés de perfection. Matière et qualité vouées à l’espace et au temps/âme/ange/dieu. Mais l’univers lui-même est une âme « la force de l’âme du monde est répandue dans toutes choses. » Le monde est gouverné par deux principes : la ressemblance et la sympathie. On retrouve l’idée de l’amour d’Empédocle. On retrouve aussi l’idée d’une harmonie présente chez Pythagore qui évoquait la musique des astres. En tout cas on constate une projection anthropomorphique : l’univers est à l’image de l’homme, c’est une âme.
Ainsi l’âme humaine, dans ce dispositif, n’est plus celle humiliée d’une créature frappée par le péché originel et vouée au jugement dernier.
Ficino distingue 5 niveaux d’être : les corps, les qualités, l’âme humaine, l’ange, dieu. Premier aspect : l’homme est situé entre l’animal et l’ange. « C’est un animal digne de respect et d’adoration, car il passe dans la nature divine comme si lui-même était dieu. »
L’homme est capable de s’arracher à l’animalité pour s’élever au spirituel. Il peut déchoir vers la bête mais aussi s’élever vers l’ange.
Il y a une fascination pour l’âme humaine, « c’est une merveille » : « elle est le grand miracle de la nature…si bien qu’on peut l’appeler le centre de la nature, le milieu de toutes choses…le visage de toutes choses, le nœud et le lien de l’univers. »
L’âme humaine finit par occuper une position privilégiée, elle est au centre du cosmos, elle fait l’interface entre le fini et l’infini. Ce faisant, elle l’unifie.
Centralité de l’homme mais aussi identité. L’âme siège dans le cœur qui commande aux membres. Elle est comme le soleil au centre de son système. Il y a identité d’essence entre le macrocosme et le microcosme.
L’âme humaine participe de l’âme du monde et elle occupe une place privilégiée. L’homme a conscience de son immortalité et il se trouve déifié. On a conciliation entre la créature chrétienne et l’âme grecque.
Fort de son inspiration platonicienne, Ficin a développé une théorie de l’amour qui a influencé son siècle et les suivants. Reprenant les différentes approches d’Eros décrites dans le Banquet de Platon leur fait subir un infléchissement.
2 points forts dans le Banquet la nature mixte du désir (manque et satisfaction, intermédiaire entre les hommes et les dieux/ Idée d’une élévation progressive vers la beauté divine).
Ficin distingue 2 pôles désir sexuel/amour éternel, contemplation beauté divine. Entre les deux, il introduit un troisième terme : la fascination. Là c’est un thème stoïcien : l’amour comme passion, maladie. Mais l’âme reste mue par l’amour, c’est son moteur, son carburant dirions-nous. Dans et par l’amour, elle retrouve le principe divin de l’unité. L’amour organise le monde, c’est une force génératrice, attractive. L’homme découvre le divin par l’amour.
Mais c’est une tendance qui peut aller soit vers le haut soit vers le bas. Prenons l’exemple de l’homosexualité qui fait débat à l’époque. On dit que Pico aurait été son amant…Ficin condamne l’homosexualité mais la rachète en même temps. L’amour homosexuel sublimé restant la voie mise en avant.
Cette théorie se retrouve dans le culte de l’amitié de la Renaissance (Montaigne) mais va s’élargir à l’amour pour la femme.
En tout cas ce platonisme va inspirer Florence qu’on appelle la nouvelle Athènes. On dit que Michel Ange et Botticelli ont été influencés par Ficino. On voit que le retour à Platon marque une première offensive.

PICO (PIC DE LA MIRANDOLE), ANCETRE DE L’EXISTENTIALISME

L’autre grande figure de l’humanisme italien, c’est Pic de la Mirandole. Un homme aussi extraordinaire que son nom francisé. Il concentre toutes les caractéristiques des grands penseurs de la renaissance : c’est un prodigieux érudit, un spécialiste de sciences occultes, un novateur, il échappe de peu à la condamnation pour hérésie.
Pico di Mirandola, naît au Castello du même nom dans la région de Modène en 1463 dans une riche et illustre famille. C’est un génie précoce. A 10 ans, il est officier du Saint- Siège, à 16 ans c’est déjà un juriste réputé. A 21 ans, il étudie à l’Académie de Marsile Ficin. Il aurait été l’amant de l’un de ses élèves… Il se forme dans les meilleures universités d’Italie et de France. Il connait les langues orientales, maîtrise la rhétorique scolastique. C’est un boulimique de savoir qui veut acquérir la science universelle.
En 1486, avec une suffisance de surdoué, il décide de rédiger 900 thèses sur « tout ce qu’on peut savoir ». Il appelle ainsi à une grande controverse publique. Il déclare qu’il paie voyage et séjour à Rome à tous ses adversaires qui viendraient de trop loin…
Bien entendu, cette provocation ne plaît pas à tout le monde. On passe ses écrits au peigne fin. 13 de ses conclusions sont jugées hérétiques dans une bulle du pape Innocent VIII. Il y renonce publiquement. Mais il écrit un texte contre ses accusateurs. Il s’enfuit mais il est arrêté près de Lyon et incarcéré à Vincennes. Libéré, il trouve protection auprès de Laurent le Magnifique à Florence.
Après son incarcération ce n’est plus le même homme. Il se fait plus humble, calme ses élans amoureux. Il se tourne vers la foi. En 1493, il est absout d’hérésie. Il lègue tous ses biens aux pauvres. Il meurt à 31 ans, sans doute empoisonné par son secrétaire sur ordre de Pierre de Médicis, sans doute parce qu’il était jugé trop proche de Savonarole.
Sa préface aux 900 thèses, De la dignité humaine, présente une théorie révolutionnaire pour l’époque, celle de ce qu’on appelle aujourd’hui humanisme. Ficin avait place l’âme humaine au centre du cosmos, Pico va prolonger le raisonnement et insister sur la spécificité de cette place privilégiée. Le privilège de l’homme, ce qui fait son mérite, sa dignité, c’est qu’il est libre. C’est qu’il n’est ni déterminé par la nature ni déterminé par la providence. Et il est tel parce que dieu l’a voulu ainsi.
Oratio de hominis dignitate (1486) : le thème de la dignité de l’homme est abondamment développé par les humanistes de la Renaissance. De nombreux humanistes s’efforceront prennent la défense de la dignité humaine contre l’évocation de sa misère développée par les penseurs médiévaux.
Le titre du discours est posthume : Pic avait seulement intitulé Oratio le discours introductif aux neuf cents Conclusiones (ce fut l’éditeur de ses œuvres, à Strasbourg en 1504, qui donna à ce bref discours le titre de Discours sur la dignité de l’homme). Il faut noter par ailleurs que le Discours resta toujours extérieur à la polémique qui opposa Pic à l’autorité ecclésiastique, et que sa publication posthume ne souleva aucune opposition.
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Le Discours est une invitation, rédigée dans un style encore très rhétorique, adressée à l’âme pour qu’elle prenne son essor vers l’intelligible.
Il s’agit donc d’une exhortation à la connaissance, non simplement rationnelle toutefois mais bien mystique, « jusqu’à ce que, touchés enfin d’une ineffable charité, comme embrasés), mis hors de nous-mêmes comme des Séraphins ardents et emplis de la présence divine, nous ne soyons plus nous-mêmes mais Celui qui nous a faits »
Pico imagine une fable. Dieu parle à sa créature après l’avoir créé et mis au centre du monde :
« Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place, et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définisses toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu pusses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même, librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme. »
L’homme n’est pas défini par une essence préalable. Il la définit lui-même, il est l’auteur de son destin. Il se réalise lui-même. Il est ce qu’il devient. Son indétermination initiale, son vide originel lui ouvre l’espace de la liberté, du choix, de l’accomplissement. « Il lui est donné d’être ce qu’il veut ».
Mais l’homme est aussi libre de choisir sa voie, d’aller vers sa nature, sa bestialité ou au contraire de s’en arracher pour se tourner vers la spiritualité et le divin.
Contradiction ? En se soumettant à Dieu, il se soumet à la volonté de celui qui l’a créé et voulu ainsi. Et cette soumission est encore un acte de création.
Et ce qui est bon pour l’homme l’est aussi pour les hommes pour la marche de l’histoire universelle. Dieu n’a pas tracé une route droite. C’est l’homme qui fait l’histoire, c’est sa liberté qui la produit et la façonne, qui produit le progrès, les luttes.
Pico relance l’idée humaniste, instillée par les sophistes grec et Protagoras : « l’homme est la mesure de toute chose ». La loi du logos puis celle de dieu avait recouverte et brouillé cette piste. Les idées de Pico irrigueront toute la Renaissance. Erasme : « on ne naît pas homme, on le devient ». Eblouissante formule à laquelle Simone de Beauvoir donnera une version féministe. Rousseau et les encyclopédistes prolongeront les affirmations de Pico avec l’idée d’un homme perfectible notamment par l’éducation. Pour Marx, c’est l’homme qui fait l’histoire selon les tensions, les luttes, les rapports de force entre classes sociales. L’existentialisme sartrien (l’homme est condamné à être libre, l’homme est ce qu’il se fait, etc.) puise également à cette source italienne.
Pic partage avec Ficin et avec l’esprit de son temps un syncrétisme philosophique hérité de l’Antiquité tardive et des derniers païens, qui avaient tenté une sorte de synthèse entre les dieux grecs et romains. On trouve là peut-être l’origine d’une philosophie qu’on dira plus tard éclectique, la vérité étant disséminée dans tous les systèmes.
L’histoire de la philosophie a une vocation non documentaire mais encyclopédique : rétablir l’intégralité de la totalité perdue du savoir humainement possible. Cette fascination pour la concordance secrète des philosophies, des religions et des mythes, par-delà leurs apparentes contradictions, avait conduit ses amis à surnommer Pic « princeps Concordiae », en souvenir de l’un des châteaux (Concordia) appartenant à sa famille. De même qu’on trouve chez Ficin l’idée d’une religion naturelle qui fera fortune au XVIIIe siècle, de même, chez Pic, on trouve un plaidoyer pour la tolérance qui se fonde sur une connaissance des religions, complémentaires et non opposées entre elles.
Pic proclame son intention de rétablir l’harmonie entre les philosophies de Platon et d’Aristote, et évoque la liste impressionnante de toutes les cultures dans lesquelles il compte puiser. Cet encyclopédisme est au service d’un pacifisme militant qui veut rétablir l’unité du savoir par-delà la diversité des croyances, et prononce l’éloge de « la paix désirée — paix très sainte, indissoluble union, amitié unanime, grâce à laquelle toutes les âmes non seulement s’accordent en un unique esprit qui est au-dessus de tout esprit, mais d’une manière ineffable, se fondent complètement en l’Un ».
Pico reste en tout cas une figure emblématique de la Renaissance. Et on peut au moins retenir cette belle formule : « J’ai lu, dans les livres des Arabes, qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme. »

MACHIAVEL, LE MOUTON NOIR

Dans cet univers qui idéalise et déifie l’homme, Niccolo Machiavelli, apporte un contrepoint, une sorte de vision en négatif. Peut-être faut-il voir dans son nom « mauvais clou », l’annonce d’un élément perturbateur dans la marche humaniste de la Renaissance.
Né à Florence en 1469 est connu pour être le fondateur de la science politique. Cet homme qui a connu la disgrâce et la torture est l’auteur d’un best-seller mondial, le Prince, dont il n’a jamais tiré bénéfice puisqu’il est mort en 1527 avant que le texte soit imprimé…Revanche posthume d’un homme malmené par les événements. Et qui n’aurait jamais imaginé un tel devenir de sa pensée.
Comme Epicure, mais pour d’autre raison, il a donné son nom à un terme de la langue usuelle. Le machiavélisme désigne la politique libérée de la morale, une pratique affranchie de toutes les règles autres que celles qui permettent d’atteindre ses fins. Le terme de machiavélique, sans doute, à cause de la fable du lion et du renard évoquée dans le Prince, est aussi synonyme de ruse et de dissimulation, de calcul pervers.
Pourquoi dès lors le classer avec les humanistes ? D’abord comme ses contemporains, Machiavel se réfère constamment aux Anciens, à l’histoire dont il tire de multiples exemples et modèles. Il cherche dans la Rome antique le modèle d’une unité nationale italienne. Ensuite parce que lui aussi met l’homme au centre de ses analyses. La différence, c’est que l’homme n’est pas celui de Ficin ou de Pic, c’est l’homme des passions, l’homme cruel, cupide, dépravé.
Sa vie comprend deux grandes périodes qui font contraste et qui se mêlent étroitement à la vie politique de Florence et au destin des Médicis. Issu d’un milieu bourgeois, il accède à des hautes charges publiques après la mort de Savonarole, en 1498, il devient secrétaire de la Chancellerie de la République puis chargé des relations internationales. Il voyage et négocie en Italie et en Europe.
Sa carrière s’arrête à 43 ans quand les Médicis reviennent aux affaires. Accusé d’avoir comploté contre eux, il est emprisonné, torturé et exilé. Il vit alors dans une petite propriété de San Andrea in Percussina. Ses revenus sont faibles, il vit au rythme des villageois. Dans une lettre à un ami, Francesco Vettori, (un ambassadeur auprès du Saint-Siège il décrit sa vie de « pouillerie ». Au petit matin, il pose des pièges à grives. Il lit. Puis l’après-midi il va s’encanailler à l’auberge en buvant et en jouant aux cartes ou aux dés.
Le soir, il rentre chez lui, remet ses anciens habits de cour et entretient pendant des heures des discussions avec les fantômes de sa vie passée. Une sorte de dédoublement de bipolarité à l’image de l’homme, de son œuvre et de notre façon de l’approcher. Les thèses de Machiavel sont à la fois insupportables et tout à fait crédible. Déprimantes mais réalistes.
Mais durant son misérable exil, Machiavel écrit aussi. Une pièce de théâtre appelée à renouveler l’art dramatique italien et surtout, en quelques semaines, il rédige le Prince qu’il dédie à Laurent de Médicis II. En 1525, il peut revenir à Florence. Coup du sort, les Médicis sont à nouveau chassés. Machiavel semble la première victime d’un système qu’il a trop bien décrit. Il a trop intrigué pour revenir en grâce, il est perçu comme une girouette. Il occupe quelque tâche subalterne avant de décéder en 1527.
Pour tenter de revenir en grâce, démontrer qu’il est encore un fin analyse de la situation et du fait politique, qu’il peut être utile et servir, il écrit le Prince (Au sujet des princes, titre en latin) qui constitue comme un bréviaire de l’exercice du pouvoir. C’est aussi un livre porté par le ressentiment d’avoir été écarté des centres de pouvoir.
Deux concepts fondamentaux : La Fortune et la vertu. « Les affaires de ce monde sont gouvernées par la Fortune et par Dieu. » La fortune est la maîtresse de la moitié de nos actions mais nous pouvons jouer sur l’autre. C’est un peu le Réel de Lacan (c’est quand on se cogne). Une rivière à laquelle rien ne peut s’opposer on construit juste des digues sans savoir si elles vont tenir.
C’est le cadre de l’action politique, c’est ce qui à la fois limite et produit l’action. C’est une déesse changeante, capricieuse, fantasque. Elle résiste et elle est rusée. « La fortune aveugle l’esprit des hommes quand elle ne veut pas qu’ils s’opposent à ses desseins. » Elle ne favorise personne. Au contraire, une mauvaise fortune initiale peut être un facteur de réussite.
C’est aussi une sorte de destin stoïcien mais incohérent, irrationnel. C’est pour cela que la politique n’est pas une science ni une éthique. Le savoir ne joue pas, on peut calculer. Il faut comprendre le sens des événements sur le moment. Choisir le moment (kairos grec, potentiel de situation). Mais il n’existe pas vraiment de règle.
La Fortune, explique Machiavel, est comme une femme. Il faut la frapper et la malmener pour qu’elle se soumette à son maître. Mais attention, il faut tenir compte des circonstances, de la psychologie féminine sinon, il faudra perdre des forces à frapper plus fort et aussi se causer des ennuis.
Il faudra faire preuve de Vertu…La vertu, n’a rien de moral. C’est la capacité de lecture et de réaction dans une situation donnée. Ce n’est pas un trait de caractère ni un tempérament. Les qualités peuvent se retourner. 1/on n’échappe pas à sa nature 2/on est incapable de changer. On peut juste essayer de calculer. Sans garantie de succès. La même stratégie conduit au fiasco comme au triomphe.
Ses conseils ?Ne pas compter sur la fortune (s’armer), s’assurer de son maintien au pouvoir (le peuple est changeant, les alliés gourmands et jaloux), le mal doit se faire tout d’un coup, le bien petit à petit, la crainte est préférable à l’amour et l’humiliation, construire une image, cacher sa nature…Tout cela repose sur une vision réaliste, voire négative des hommes : « ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, ennemis des coups, amis des pécunes, tant que tu soutiens leur intérêt, ils sont tout à toi. »
« Il est nécessaire au Prince de savoir-faire l’homme et la bête ». Selon une métaphore devenue légendaire le Prince doit être à la fois renard pour se méfier des filets et lion pour faire peur aux loups. On anticipe sur Hobbes l’homme est un loup pour l’homme. Une façon antihumaniste d’être humaniste…
Que penser de ce penseur exécré par les uns, admiré par les autres ? « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes au peuple. Le Prince est le livre des Républicains », nous dit Rousseau. Gramsci comme Mussolini le lisaient en prison…L’histoire oscille entre l’accusation et la réhabilitation. Il y a ceux qui expliquent qu’il a voulu dire autre chose, qu’on n’a pas compris et ceux qui le dénoncent pour son cynisme. Le machiavélisme est un défaut toujours attribué aux autres.
Si l’on prend le texte comme un programme politique. On voit les applications qui sont données par l’histoire. Un régime basé sur les émotions avec une forte propagande destiné à dissimuler ses intentions (« gouverner, c’est faire croire »), cela donne le nazisme. Mais si l’on le considère comme un éclairage sur la nature du pouvoir, alors c’est un message de mise en garde. Il enseigne la prudence, voire la méfiance, la critique en tout cas des apparences, des discours moralisant, des dissimulations et des manipulations.
Il demeure une ambiguïté irréductible. Le Prince est une sorte de miroir du destin de Machiavel. Miroir aussi d’une époque convulsive avec les Borgia, ou les Médicis qui incarnaient en même temps l’éclosion des arts et la manipulation, la cruauté politiques. L’époque des Républiques-Etats en guerre permanente. Nietzsche encore l’a bien cerné : « Machiavel nous fait respirer l’air sec et subtil de Florence, et ne peut se retenir d’exposer les questions les plus graves au rythme d’un indomptable allegrissimo. »
Le prince reste aussi un miroir de nous-mêmes. La politique est ce qu’elle est, il y a les fins et les moyens, les idéaux et les contraintes. Selon Ernst Bloch, le philosophe allemand, c’est l’héritage de la Renaissance de nous avoir ouvert à cette problématique de la corrélation entre les moyens et les fins. La fin justifie-t-elle tous les moyens ? Le moyen ne dégrade-t-il pas la fin ? Peut-on aller vers la liberté et le bonheur en réduisant même temporairement leur usage et leur portée ? Faut-il accepter la corruption pour aller vers la pureté ?
Ces questions ouvertes par la Renaissance ne se sont jamais refermées. Musset les repose avec son Lorenzaccio. Ce sont les nôtres aujourd’hui encore. Et l’exigence d’éthique qui monte en est la preuve.
Mais la vision de Machiavel est quand même extra-plate. Depuis nous avons mis en place la démocratie, un système qui nous protège, qui ne nous trompe pas y compris dans ses dissimulations. Au pouvoir du prince nous avons opposé celui du peuple.
Avec élections libres, constitution, lois. Et chaque jour nous pouvons tenter de satisfaire notre besoin de transparence quand le pouvoir tente lui de survivre en dehors du visible.
Comme cela lui a été objecté, les hommes agissent aussi en fonction d’intérêts économiques. Au Prince, sont venus s’ajouter les forces du marché, les rapports de force des acteurs sociaux, les régulations commerciales.
Enigmatique Machiavel qui écrit dans la solitude et la misère, un livre ambigu, homme brisé, torturé, exilé qui révèle au peuple en les décrivant les ressorts invisibles du pouvoir. Noire lumière quand Michel-Ange, Raphaël, Vinci, Titien illuminent leur époque.
Il n’est pas étonnant que sur sa belle tombe de l’église de l’église Santa Croce de Florence on puisse lire : « Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom. »

Comment conclure le panneau florentin de notre fresque ? Je dirais que la ville qui voit naître l’humanisme en porte toutes les contradictions. Florence est une cité magnifique dont nous admirons encore aujourd’hui la richesse architecturale et l’offre muséographique. Mais c’est une ville livrée aux appétits des grandes familles. Florence c’est le David de Michel Ange ou la Vénus de Botticelli, c’est aussi le théâtre sanglant d’une politique de la dague et du poison. C’est Pico et Machiavel.
Dès qu’il apparaît l’humanisme est porteur de ce virus de contradiction. L’humanisme, c’est à la fois une idéologie et une philosophie qui exalte les forces positives de l’homme (tolérance, concorde, éducation).
Après les périodes noires de l’histoire, l’humanisme est une philosophie du réconfort et de la résilience. Le marxisme, l’existentialisme, se sont revendiqués comme des humanisme au sortir de la Seconde guerre mondiale. Le personnalisme d’Emmanuel Mounier a servi de fondement à la Déclaration des droits de l’homme.
Dans les années 70, au contraire, la French Theory (Foucault, Deleuze) a rejeté l’humanisme comme une illusion. L’homme est devenu une figure de sable que la mer a balayé.
Et puis la période confuse et inquiétante que nous vivons nous fait retrouver des valeurs d’humanité…Il y a comme un éternel retour de l’humanisme sur la scène des idées. C’est presque un invariant de la culture européenne. Ficino, Pico, comme Erasme, Montaigne ou Thomas More ont contribué à son émergence. Soyons donc moins sévère avec l’Italie. En philo comme ailleurs, rendons à l’Italie ce qui est à l’Italie…


LES PHILOSOPHES MAUDITS

Nous faisons un nouveau et ultime saut dans le temps et l’espace pour notre exploration de la philosophie italienne. Après les présocratiques du Sud de la péninsule italienne, les épicuriens et stoïciens de la Rome antique, les humanistes et antihumaniste de la Renaissance, nous parvenons au seuil du XVII siècle et nous repartons vers le Sud. La boucle se referme pour cette dernière conférence du cycle.
Qu’est-il arrivé entretemps ? Magellan est passé de l’atlantique au Pacifique (1520), Copernic a rétabli l’héliocentrisme (1543) Luther a lancé la Réforme (1517), Calvin s’est exilé à Genève. L’église catholique a lancé sa contre-réforme et installé l’Inquisition à Rome (1545). C’est après cette période trouble que naissent les philosophes que nous allons aborder aujourd’hui : Giordano Bruno, Lucilio Vanini et Tommaso Campanella.
Trois hommes venus du sud de l’Italie, trois philosophes qui commencent par être prêtres avant de contester l’autorité de l’Eglise par des voies à la fois convergentes mais très différentes.
Le premier se définit comme un penseur errant. Il finit brûlé à Rome, sur le Campo de’ Fiori. Le second meurt sur le bûcher à Toulouse. Le troisième est le « taulard » de la philosophie, il passe 30 ans de sa vie en prison. Des victimes de la liberté de pensée, de leur opposition à la doctrine de Rome. Ils marquent par leurs destins extraordinaires et leurs idées souvent excentriques, parfois archaïques, mais révolutionnaires, un moment de bascule décisif dans ce que nous allons appeler les Temps modernes, ceux qui commencent en Europe après Galilée et Descartes.
Mais quelles étaient donc leurs philosophies ? En quoi étaient-elles dangereuses pour l’Eglise, les églises ? Comment se relient-elle à la période de la Renaissance que nous avons visitée ? Comment préparent-t-elles la voie aux temps modernes ? C’est à ces questions que nous allons nous attacher pour cette dernière conférence de notre cycle Philosophies en Italie.


GIORDANO BRUNO, ERRANT ET MARTYR

Si la vie de Campanella, on le verra, est un roman, celle de Bruno est une épopée. Destin étonnant et tragique au crépuscule de la Renaissance, que celui de Giordano Bruno, dont la sombre statue se dresse au centre du Campo de’ Fiori à Rome, sur les lieux où il périt brûlé sur ordre de l’inquisition, le 8 février 1600.
Bruno fut condamné comme hérétique « impénitent et obstiné ». Ce martyr illustre, fut excommunié par quasiment toutes les églises et vécut comme philosophe errant à travers l’Europe Et tout cela pourquoi ? Pour des raisons qui paraissent aberrantes aujourd’hui. Parce qu’il soutenait que
1 / l’univers est infini et fait de mondes innombrables
2/ toutes les choses de l’univers sont en perpétuelle mutation.
Philippo Bruno est né dans le village de Nola, aux environs de Naples en 1548. Cela lui vaut le surnom de Nolain qu’il gardera toute sa vie. Son père était un militaire de condition modeste. En 1565, il entre au couvent des Dominicains de Naples et prend le prénom de Giordano, d’après celui de son maître de métaphysique.
Très vite il se fait remarquer parce qu’il conteste la scolastique, mais aussi le culte de Marie, l’Eucharistie et même de dogme de la Trinité. Il devient docteur en théologie en 1572 mais quatre ans après, il subit deux procès pour hérésie. Il quitte Naples. A Rome, on l’accuse de meurtre, il fuit vers le nord en défroquant provisoirement. Venise, Padoue, Bergame, Milan. C’est le début d’une vie de pérégrinations qui le conduira à se définir comme un philosophe errant, « un académicien de nulle académie. »
Il gagne ensuite Genève, terre d’asile pour les opposants à l’église catholique, mais se chamaille avec des professeurs. Il est exilé et excommunié une deuxième fois. Il se réfugie en France où il connaît une période faste. Il enseigne à Toulouse puis devient un des philosophes attitrés d’Henri III. Il part en Angleterre s’oppose aux maîtres anglicans. France encore, puis Allemagne. Excommunication par les Luthériens.
En 1592, il rentre en Italie. Pour donner des cours de mnémotechnie qui est une de ses spécialités, à un jeune homme fortuné, nommé Mocenigo. On dit qu’il briguait la chaire de mathématique de Padoue qui était vacante. Ce retour en Italie ressemble à un piège définitif. Mocenigo, qui n’était pas très doué, estime que Bruno se moque de lui. Il le dénonce. Le grand voyage de Bruno s’arrête. Il est emprisonné. Il reste plus de huit en prison à Venise puis à Rome avant d’être exécuté.
Voyons la principale théorie élaborée par Bruno : l’infinité de l’univers et des mondes. C’est une réfutation du monde clos et du géocentrisme d’Aristote. Bruno a lu Copernic et il généralise sa théorie de l’héliocentrisme. Sans véritable travail d’astrophysicien, mais à travers une intuition géniale, un raisonnement et des arguments théologiques, il établit l’infinité de l’univers.
1/Cette intuition lui vient de l’observation immédiate. Il évoque une expérience d’enfance. « Je croyais qu’il n’y avait rien au-delà du Vésuve car il m’était impossible d’apercevoir quelque chose au-delà. ». On peut très bien concevoir des mondes au-delà de celui que nous percevons. On voit là les germes de la théorie de la relativité.
2/L’idée relève également de la logique. Si nous concevons notre univers avec le soleil et les planètes comme un univers fini, il n’y a rien au-delà de lui. Il est dans le non-être, le néant. Notre monde fini serait nulle part ? C’est impossible. Bruno reprend une théorie des Epicuriens et de Lucrèce. Si le monde était clos, fini, et qu’on s’installe à sa limite, on pourrait alors encore jeter une lance et alors le monde ne serait pas fini.
3/Bruno avance également un argument théologique : un dieu infini ne peut créer un monde fini.
Ainsi l’excellence de dieu se manifeste dans d’innombrables terres et d’innombrables soleils. « Non pas une terre, un monde mais cent mille, une infinité. » Une théorie qui a fait son chemin aujourd’hui et que Bruno a élaboré sans l’aide de l’astrophysique ni des mathématiques. Il esquisse même l’idée de la relativité restreinte dans ses analyses du mouvement et de la perception des phénomènes liée à la position de l’observateur.
La deuxième grande idée de Bruno, c’est celle d’un univers en perpétuelle mutation, en perpétuelle gestation. La nature est créatrice, elle agence et dissocie à tout moment ses éléments constitutifs. Elle se métamorphose. En fait pour Bruno, il y a une unité insécable qui se déroule dans une chaîne d’équation : dieu, c’est l’Etre, la substance, la nature. Il n’y a qu’un seul être et il est Un. On retrouvera cette idée chez Spinoza « Dieu ou la nature ».
Il y a un naturalisme chez Bruno. Et un monisme aussi, le monde n’a, n’est qu’une substance. Mais en même temps, il ne cesse de changer. Il est en soi, replié, mais il s’explique dans la diversité .
Le monde n’est plus un cosmos, un monde organisé refermé sur lui-même comme Aristote l’avait défini, mais une réalité en perpétuelle expansion où les contraires coïncident. Dieu ou l’être est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. « La connaissance de l’unité de l’être et de la nature est le terme de toutes les philosophies et de toutes les contemplations. »
De telles théories contredisent la vision aristotélicienne du monde que Saint Thomas avait réussi à rendre compatible avec les dogmes de l’église. Mais elles viennent contester les dogmes eux-mêmes. Si dieu est partout dans le mouvement, dans la matière, dans les corps, il n’est plus transcendant et il n’y a plus de dualisme (corps/esprit). C’est inacceptable pour l’Eglise.
Ce combat est à la fois de contenu et de forme, intellectuel et éthique. Sur le contenu, il s’agit de désincarcérer la pensée de la prison aristotélicienne et thomiste. La méthode, c’est le recours à la raison, à la pensée critique, à l’examen de ses propres opinions. Le vrai juge en toute question, ce n’est pas le prêtre ou le docteur, c’est l’esprit. « Tout esprit équilibré et tout jugement alerte. Toute personne discrète qui ne s’obstine pas quand elle s’avoue incapable de défendre de défendre ses arguments ou de résister aux nôtres. »
La pensée de Bruno n’accepte aucune limite. La scène intellectuelle est donc comme son univers infini, ouverte à toutes les opinions. La vérité est comme son monde, plurielle, et multiples les voies d’accès qui y mènent, y compris sur le terrain de la foi. L’essentiel est de ne pas « croire sans raison. » Mais les croyances supposent des croyants, des ordres, des institutions, une raison. Et c’est cette raison dominante et ses raisonneurs patentés que Bruno combat.
La forme est à l’image du personnage. Ardent, pugnace, obstiné, Bruno combat partout où son errance le jette la « docte moutonnerie » et la « divine ânerie. » Aussi bien à l’oral dans ses cours ou disputes que dans ses dialogues profus, le penseur rebelle porte ses attaques mordantes d’ironie et d’arrogance. L’église et l’université ne sont à ses yeux que des fabriques d’idiots et de pédants. Il leur oppose sa stratégie de l’âne, nourrie d’esprit socratique : résister en faisant l’âne, en se débarrassant de croyances inutiles et aliénantes.
L’homme mérite mieux qu’un destin de créature abêtie vouée aux perspectives terrorisantes du jugement dernier et des souffrances de l’enfer. Car l’homme dans ce monde infini sans cesse en auto-gestation est un « habitant céleste », « un dieu sur terre ». Il participe de ce monde, il est de même nature que lui. Il est un fragment de cet univers-dieu et n’a donc nul besoin de textes sacrés ni de dogmes pour accéder à sa vérité.
Ainsi Nolain fait aussi l’exploser l’immortalité de l’âme, l’eucharistie, la trinité, bref, les principaux maillons qui tendent la chaîne de l’idéologie chrétienne dont il a souhaité libérer l’homme de son temps.
Expulsion de la bête triomphante : tel était son programme de régénération morale dans une Europe malade d’elle-même. Redonner une chance, un nouvel élan à l’habitant céleste en le sortant du caniveau où le christianisme l’a jeté depuis plusieurs siècles et où se mêlent les eaux usées de la cupidité, de l’ignorance, de l’injustice, de la brutalité et de l’intolérance. Dans ces ténèbres européennes, le Nolain projetait d’apporter sa lumière de « citoyen et de serviteur du monde. »
De mage aussi…Car Bruno est aussi un peu magicien, il faut l’odeur de soufre de l’alchimie, les chiffres et symboles occultes de l’astrologie pour parfaire l’image noire du rebelle de la philosophie. Pourtant la magie n’est pas une dérive dans le savoir d’une époque à l’arsenal scientifique encore limité dans ses théories comme dans ses instruments.
En dépit de ses ruptures et contestations, Bruno n’est pas ni anti-religieux, ni athée. Il croit encore à l’utilité de la religion. Il n’appelle pas à renverser l’autorité de l’église mais à inventer une nouvelle morale. Il croit à un dieu, certes, ce n’est plus le dieu révélé, le dieu en trois personnes, le dieu qui s’exprime, mais Bruno n’est pas non plus athée. Il n’en reste pas moins que son déisme, son naturalisme et sa morale, n’ont plus grand-chose à voir avec le christianisme.
Les chefs d’accusation sont variés dans leur expression mais clairs dans la finalité qu’ils poursuivent. L’Inquisition veut liquider le penseur pour l’ensemble de ses dérives et le dominicain défroqué pour ses dérapages hérétiques.
Sur dénonciation, le Nolain est donc emprisonné. Venise le remet à l’Inquisition romaine. On rassemble des témoins qui l’ont entendu tenir des propos hérétiques. A chacune de ses rencontres avec ses juges, Bruno travaille ses réponses. Il refuse le terme d’hérétique.
Mais jamais il ne se rétracte sur ses théories. Ces théories qu’il a défendues pied à pied dans la plupart des pays d’Europe. Il y a un jeu du chat et de la souris. Les inquisiteurs le font attendre pour qu’il se rétracte. Lui profite du temps donné pour peaufiner ses réponses. Il veut convaincre alors qu’on veut le soumettre. Et cela dure neuf ans.
Le 20 janvier 1600, le pape Clément VIII finit par le juger «hérétique formel, impénitent et persistant. » Il est condamné au bûcher et ses livres seront brûlés. Quand la sentence tombe, le Nolain lance à ses juges : « vous éprouvez plus de crainte à rendre cette sentence que moi à l’accepter. » Pendant une huitaine encore malgré les pressions de l’église il refusera de céder et de se dédire.
Le 17 février, à l’aube, Bruno est conduit sur le Campo de’ Fiori. Là, il est dépouillé de ses vêtements, on lui arrache la langue, on le lie à un poteau et il est brûlé vif.

VANINI BRULE POUR CAUSE D’ATHEISME

« Allons allégrement mourir en philosophe. » L’homme qui en sortant du tribunal prononce cet formule, s’appelle Lucilio Vanini. La scène se passe à Toulouse le 9 février 1619, dix-neuf ans presque jour pour jour après la mort de Bruno. Vanini va être supplicié et brûlé sur la place du Salin. Les autorités civiles l’ont condamné pour « athéisme et blasphème du nom de Dieu, impiété et corruption de mœurs ». Vanini a 34 ans. C’est la première victime d’une chasse aux libertins qui va durer deux siècles.
A la différence de Bruno et de Campanella, Vanini appartient déjà à l’Europe baroque et se trouve proche du courant libertin. Libertin du latin libertinus qui désigne l’esclave affranchi renvoie à deux champs de significations :
– le libertinage, la liberté de mœurs
– la libre-pensée, généralement en opposition à un pouvoir, en l’occurrence religieux.
Au XVIe siècle le terme prend un sens négatif. Dans le contexte des guerres de religion, le terme évoque chez les réformés comme chez les catholiques la déviance. Le libertinage dit érudit associe le goût pour l’antique, celui pour les sciences nouvelles, l’occultisme. Ceux qui le condamnent font l’amalgame avec la licence sexuelle, l’athéisme et le matérialisme.
Même s’il reste un homme de la Renaissance, Vanini illustre et incarne déjà ces deux composantes.
Sa vie d’étoile filante commence en 1585 à Taurisano, c’est presque la pointe du talon, pas loin de Gallipoli et d’Otrante. Il étudie la philosophie et la théologie à Rome, le droit à Naples puis entre dans l’ordre des Carmes. Mais lui aussi devient un errant. Il voyage en Europe puis abjure la foi catholique en 1612. Il part pour l’Angleterre. Il écrit au Pape pour être pardonné. Les anglicans l’incarcèrent un moment.
Il revient en Italie, passe en Suisse puis en France. En 1615, il publie un premier ouvrage l’Amphithéâtre de la divine Providence « contre les philosophes, les athées, les épicuriens, les péripatéticiens et les stoïciens… ». En apparence très orthodoxe, l’ouvrage n’a peut-être été écrit que pour se disculper et dissimuler une pensée qui dans les échanges verbaux révèle un contenu subversif.
En 1616, à Paris, il publie un autre ouvrage au nom fleuri : Des merveilleux secrets de la nature, reine et déesse des mortels. D’abord approuvé par deux docteurs de la Sorbonne, dont un franciscain, l’ouvrage est réexaminé et condamné aux flammes.
Vanini quitte Paris et se réfugie à Toulouse où il donne des cours et devient précepteur sous le nom de Pomponio Uciglio. Mais il parle beaucoup Vanini, il séduit par sa verve et son intelligence. Il ne fait pas que parler. A deux reprises on le trouve en train de forniquer avec un homme. Il reconnaît que comme philosophe, « il était enclin à commettre le péché des philosophes…»
Il parle trop. Surtout dans une ville ultra catholique où l’Inquisition, rejetée en France s’est installée. Il est dénoncé par un homme, peut-être bien nommé par une ironie de l’histoire : un certain…Francon.
Que pense-t-il de si subversif ? C’est difficile à établir. Mais il y a un double langage chez Vanini qui finit par exciter les autorités. Dans les Merveilleux secrets de la nature, c’est très évident. Il provoque. Il joue sur les mots, la double lecture. D’ailleurs il apparaît dans ce dialogue sous le nom de Jules César qui devient son deuxième surnom.
On trouve en germe dans son comportement et son usage de la feinte et des allusions ce qu’on appellera la double vérité en apparence irréprochable mais dissidente pour les initiés. Vanini ironise. La résurrection de Lazare ? Une bonne conjonction des astres peut-être. Si Jésus aime les enfants, alors les enfants qui naissent avec l’esprit faible sont les plus propres à devenir chrétiens…La mort du Christ est-elle celle d’un dieu ou d’un insensé ? L’athée répond que ce n’est pas si insensé d’échanger quelques jours de vie contre l’éternité… Le monde ? « Une prison de fous, à l’exception des princes et des papes », bien entendu…
L’ouvrage laisse largement la place à des arguments athées mais jamais réfutés. Et puis le titre annonce peut-être un contenu philosophique inacceptable pour l’Eglise. Invoquer la déesse nature, c’est professer le naturalisme.
Pour comprendre la théorie de Vanini il faut faire un flash-back. Et se référer à l’un de ses maîtres revendiqués : Pietro Pomponazzi (1462-1525)qui a enseigné à l’Université de Padoue. L’intérêt de ce philosophe, c’est qu’il prend les dogmatiques au mot. L’église, souligne-t-il, se réfère à Aristote. Or, Aristote nie l’immortalité de l’âme. Du postulat d’Aristote Pomponazzi tire des conséquences importantes. Si l’âme est mortelle, comme le corps, alors l’homme n’a pas de fins surnaturelles la vie humaine s’accomplit dans la seule sphère naturelle.
Mais l’homme à une sphère d’autonomie : l’humanité. Il peut s’y réaliser par sa conduite. L’homme est un être dans la nature et tous les phénomènes sont naturels (pas de miracles). Il se proclame croyant mais il écarte la vie humaine du cadre dogmatique. Un coin est mis.
Vanini renoue avec le naturalisme antique (Stoïciens/Destin, Epicuriens/atomes et hasard). La sphère surnaturelle est séparée de la sphère naturelle. Dans la nature tout est mouvement, changement.
« L’homme ne devrait vivre que selon les lois de la nature, car la nature qui est dieu, puisqu’elle est le principe de tout mouvement a inscrit sa loi dans le cœur de tous les hommes. »
C’est pourquoi Vanini croie à l’influence des astres. La chaleur solaire est ainsi source de la vie. D’une vie qui évolue. Vanini est ainsi le premier à formuler l’hypothèse que l’homme pourrait descendre du singe !
« D’autres ont rêvé que le premier homme avait été engendré par la putréfaction des singes, des porcs et des grenouilles car il leur est tout à fait semblable par la chair et par les mœurs. Mais certains païens, plus modérés, affirment que seuls les Ethiopiens sont provenus de l’espèce et de la semence des singes, car on voit sur eux la même couleur. » Deux siècles avant Darwin, Vanini conteste ainsi la fixité des espèces de la Genèse.
De telles conceptions devaient finir par rejoindre Epicure et sa théorie du plaisir ici-bas. Dans les dialogues on trouvera des passages fleuris sur l’amour charnel et l’homosexualité. On trouvera aussi une attaque en règle contre les croyances et les religions qui ne sont que des instruments de domination. Un cocktail théorique explosif pour l’époque.
Vanini ajoute que le philosophe est seul, qu’il ne trouvera jamais appui dans le peuple. Le philosophe est un esprit critique. Il n’est pas dupe de l’imposture religieuse. Mais il ne trouvera pas de soutien dans le peuple ignorant et abusé par les superstitions. Sa vie doit se conduire avec scepticisme et dans un hédonisme serein. Cette aspiration à la solitude existentielle le rattrape à Toulouse.
Il est arrêté par les autorités municipales. 6 mois de procès devant un tribunal civil. Vanini dans sa cellule se conduit comme un dévot voire un saint. Il se défend de tout athéisme. Il résiste brillamment, avec sa verve de méridional et sa maîtrise de la dialectique.
Une fois condamné, Vanini tombe le masque. Sur le chemin du bûcher, Il refuse de regarder le crucifix qu’on lui tend. Hurle des insanités et des blasphèmes. Il refuse de donner sa langue au bourreau. On la lui arrache avec des tenailles. Le bourreau l’étrangle et on brûle son cadavre. Longtemps ce martyre de Vanini restera refoulé.
L’héroïsme et le martyr ne sont pas des preuves de vérité ni de grandeur philosophique. Mais la mort de Vanini, mousquetaire débridé, brillant et incohérent, c’est d’abord celle d’un homme, elle témoigne d’un combat pour la liberté de penser qui est aussi la marque de la Renaissance italienne.

TOMASSO CAMPANELLA, 30 ANS EN PRISON

Dans son livre le Mystère Campanella, Jean Delumeau qualifie Campanella de « personnage de roman ». C’est vrai que la vie de Campanella présente bien des aspects extraordinaires et contradictoires. Né en Calabre e, 1568, d’un père cordonnier analphabète, il finit astrologue de cour et conseiller de Richelieu. Entretemps : 30 ans de prison, à Padoue, Rome et surtout à Naples et des séances de torture épuisantes qui le laissent affreusement handicapé.
Il transmet l’héritage d’un grand défenseur de la liberté de pensée et d’une utopie communiste décrite dans la Cité du Soleil qui reviendra au goût du jour au XIX siècle.
Campanella voit le jour à Stilo, ville commerçante de Calabre, avant le départ de la voûte de la botte, non loin de la mer. La Calabre, c’est une terre de résistance, à toute les époques : aux Romains, aux Espagnols, aux Français, elle est de tradition républicaine. A Stilo, on peut encore voir la maison natale et sur la place une statue massive près de l’église avec Campanella en tenue monacale, appuyé sur son coude dans une pose de penseur de Rodin mais en plus rugueux, volontaire, obstiné. « Je suis né pour combattre trois maux extrêmes : la tyrannie, les sophismes, l’hypocrisie. » Politique, science, vérité. C’est un beau programme philosophique.
La biographie indique que c’est un surdoué, doué d’une mémoire prodigieuse. Il intègre l’école puis entre chez les dominicains. Le passage par l’ordre religieux est quasiment obligatoire pour les gens d’origine modeste. Là, Giovan Domenico change de nom et de prénom. Il prend le surnom d’un de ses arrière-grands parents : Campanella. Le prénom fait référence à Thomas d’Aquin.
Mais très vite la « petite cloche » fait entendre sa différence musicale. Il conteste les dogmes. On l’isole dans un couvent. Il s’enfuit à Naples. A 22 ans, il fait l’objet d’un premier avertissement. Il est adepte d’une religion naturelle. Déiste. Sceptique sur la divinité de Jésus. Prison, jugement, condamnation à retourner en Calabre. Il fuit à Florence.
A trente et un ans, il se trouve mêlé à un mouvement insurrectionnel populaire lancé contre le vice-roi espagnol de Naples. Objectif ultime : mettre en place une micro-république communiste !
Il est arrêté. Là il va finalement bénéficier des oppositions du double pouvoir. Rome demande son transfert, Naples le refuse et cela va durer trente ans…En 1600 il subit la torture (le polledro et la corda puis la veglia), il reste près de quarante heures sans dormir. Il feint la folie, chante, tient des propos incohérents mais n’avoue ni sa participation ni ses propos hérétiques. Il s’en tire par ce stratagème. Il restera le corps brisé avec un partie de son fessier en moins.
Dans sa longue nuit napolitaine, il revient à la foi. Il se veut un guide pour l’Eglise. Il devient une sorte de prophète inspiré. Il est vrai que c’est un érudit dont le travail couvre pratiquement tout le savoir de son époque. Il a écrit des ouvrages de physique, de rhétorique et de grammaire, d’astrologie, de théologie, d’histoire, de politique. Tous ne sont pas encore parus. Il a cherché avant Descartes à définir une méthode de recherche qui donnerait à l’esprit humain la connaissance directe de la réalité.
Il perçoit le grand mouvement qui s’esquisse dans le domaine scientifique. Il prendra la défense de Galilée même s’il ne partage pas ses idées. Il lui écrit dans lettre célèbre de 1632 : « Ces nouveautés de vérités antiques, de nouveaux mondes, de nouvelles étoiles, de nouveaux systèmes, de nouvelles nations marquent le début d’un siècle nouveau. Que fasse vite Celui qui guide l’univers : nous le secondons en jouant notre modeste rôle. » Il soutient Galilée : pour lui l’autorité de l’Ecriture ne peut être évoquée dans l’étude de la nature.

Qu’est-ce qu’on peut retenir de sa philosophie ?
1/ C’est un grand combattant d’Aristote « Je suis né pour me dresser contre les écoles de l’Antéchrist et contre Aristote. » « Les péripatéticiens sont des hérétiques. » Il reproche plusieurs choses à l’Aristotélisme : le moteur immobile, qui anime le monde mais ne le crée pas. L’intellectualisme : pour Campanella l’âme est matérielle, elle est à l’origine des sensations, des sentiments et de l’action. Elle participe à l’être et c’est cet être qui est à l’origine de la connaissance. C’est donc un partisan de Platon qu’il revisite en mettant au point une triade métaphysique : puissance -sagesse-amour.
Ainsi il y a « une âme immortelle et divine de l’homme ». L’homme participe du divin. On retrouve le cadre néoplatonicien commun aux philosophes de la Renaissance.
« Connaître, c’est être ». Il y a dans cette affirmation quelque chose qui annonce de Descartes…et son célèbre « je pense donc je suis. »
2/ Campanella, c’est aussi un précurseur de la liberté de penser. Si connaître, c’est être, il faut laisser la connaissance et la science se développer librement. Imposer des limites et des lois à la connaissance est déraisonnable, malfaisant et impie. « Il ne faut interdire aucun libre porteur d’une doctrine nouvelle et profonde sans accorder à son auteur le temps et les circonstances pour se défendre. » C’est un homme de son temps, il admire Colomb et il défend Galilée. Il affirme qu’il y a un progrès des connaissances humaines.
3/ Son utopie. En 1602, dans sa prison, il rédige la Cité du Soleil. Qui sera publiée en 1623. Il y a du platonisme dans cette vision politique: la République décrit une Cité idéale. L’utopie est à la mode. Elle est le symptôme, le désir d’un nouveau monde. Rappelons aussi que Thomas More a déjà écrit son Utopia en 1516.
Mais pour Campanella la visée et la vision sont différentes. Il y a eu un temps de bonheur et il reviendra. Lui, il est le prophète qui l’annonce. Dans son livre il met en scène un marin qui a accompagné Colomb et qui décrit à un chevalier de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem une cité idéale qui se trouverait au Sri Lanka…Elle est faite de 7 cercles concentriques. C’est une théocratie. Au centre 40 religieux dans un temple et un grand prêtre souverain appelé Soleil. Mais ils adorent le dieu chrétien.
Les habitants de la Cité du Soleil (composée en 1602) « adorent Dieu sous forme de Trinité, autrement dit Puissance souveraine d’où procède suprême Sagesse, engendrant l’une et l’autre le suprême Amour […]. Toute chose est composée de puissance, de sagesse et d’amour dans la mesure où elle a l’être ; elle est privée de puissance, de sagesse et d’amour dans la mesure où elle participe du non-être »
Dans la Cité du Soleil, on trouve un chef suprême, le Prêtre-métaphysicien, qui dirige trois princes. Le premier, incarnation de la Puissance a en charge la paix et la guerre. Le deuxième représente la Sagesse est responsable de toutes les sciences. Le Prince de l’Amour commande les accouplements et l’éducation des enfants engendrés selon les règles strictes d’un « eugénisme » astrologique et médical.
Les habitants mettent tout en communauté. Ils n’ont aucun bien propre. « Tout appartient à tous (nourriture, études, honneur, plaisirs : tout est commun. »
On y célèbre le travail et condamne fermement l’oisiveté. Il n’y existe pas d’esclave (contre Aristote). Le communisme va jusqu’à la sexualité. Les femmes et les hommes appartiennent à tous, c’est-à-dire à personne.
La révolte, la prison, et puis il y a encore une troisième étape. Libéré en 1626, Campanella entame une troisième carrière aussi extraordinaire que les précédentes. Il est devenu un expert en astrologie. « Dieu a posé dans les étoiles les lois et l’ordonnancement de tout ce qui advient dans le monde des corps. » L’homme doit interpréter les signes divins dans le mouvement des comètes, les éclipses, les conjonctions stellaires.
Il officie auprès d’Anne d’Autriche, du pape Urbain VIII, d’un membre de l’Inquisition, de Richelieu et c’est lui qui établit l’horoscope du Roi Soleil à sa naissance. Etrange destin que toute cette lumière, tout ce soleil retrouvé pour un homme qui a passé la moitié de sa vie à l’ombre des cellules, le corps meurtri et déformé par les sièges à torture.
Campanella a fini sa vie à Paris dans une cellule dominicaine, en 1539. Jouant sur non patronyme, il a laissé cette plaisante définition de lui-même : « Je suis la clochette qui annonce une aube nouvelle. »

C’est sur cette note à la fois tragique et pleine d’espoir que s’achève notre quatrième étape philosophique, la dernière. On mesure ici dans le destin extraordinaire et malheureux de ces trois figures l’importance de la philosophie italienne dans une période pleine de convulsions idéologiques. Autour d’eux et de leurs théories on pourrait presque parler d’une école napolitaine, ou en tout cas d’un courant puissant sudiste.
-naturaliste
-orienté vers l’explication rationnelle des phénomènes
-critique à l’égard de la religion et de son idéologie
-ouvert à la liberté de penser.

Pour penser, pour penser librement, complètement, il faut toujours prendre des risques. C’est sans doute le message toujours actuel que nous laissent ces trois penseurs maudits par-delà les siècles. Ils ont conjugué révolte, innovation, utopie, libre pensée, vision nouvelle de l’humanité. Ils ont allié courage et suffisance, travail et panache, rigueur intellectuelle et volonté de transgression. Plus encore que les autres philosophes que nous avons évoqués, ils méritent reconnaissance et mémoire.
La fresque que je vous ai proposé sèche trop vite, j’espère qu’elle vous aura convaincu de la richesse et de l’importance de la philosophie en Italie et de sa contribution essentielle à l’histoire des idées en Europe. Qu’elle vous aura aussi donné envie d’aller plus loin sur le chemin de la philosophie. Pour mieux comprendre notre histoire et notre époque, bref pour mieux vivre votre vie personnelle et citoyenne dans un monde en plein bouleversement.