Pensées de Sète

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Fin septembre 2015, invité par les Journées Paul Valéry qui se déroulaient à Gènes et à Sète, j’ai exploré les relations du poète penseur avec sa ville natale qu’il qualifie de site originel pour ses idées. Une occasion pour parcourir des thèmes valéryens, qui sont aussi des entrées dans la subjectivité moderne (individu, narcissisme etc.) et retrouver les influences méditerranéennes qui lui permettent de penser la crise européenne. Valéry si actuel 70 ans après sa disparition…


PENSEES DE SETE

L’œuvre de Paul Valéry, aussi bien dans les poèmes que dans les discours, les recherches des Cahiers ou la correspondance, fournit d’innombrables exemples de ce qu’il appelle lui-même une « influence méditerranéenne. ».
Plus l’œuvre se déploie, plus l’âge avance aussi, et plus cette influence s’éclaire et se renforce avec notamment des « confidences » sur Sète, la ville natale. Confidences très particulières. Il ne s’agit pas de confessions ou de révélations intimes, d’ordre biographique ou psychologique. On y perçoit bien une tonalité affective, un halo de nostalgie, mais le propos reste distancié et maîtrisé par l’écriture.
Valéry précise que la Méditerranée et Sète en particulier forment le « décor spirituel » de ses idées. C’est sous cet angle, qu’on voudrait ici revisiter les hauts lieux sétois que Valéry a lui-même recensés et présentés. Tracer un itinéraire qui serait un parcours dans la pensée de Valéry autant que dans la ville.
Au-delà, on voudrait aussi mesurer l’actualité et l’universalité de ces pensées de Sète, examiner en quoi elles explorent et balisent l’espace de notre subjectivité moderne.

Pensées de l’île
L’itinéraire sétois commence par le commencement, par la configuration géographique de Sète, à savoir sa topologie de presqu’île, d’île qu’un lido de sable a reliée au continent à l’époque romaine. Ile est un signifiant qui ricoche dans toute l’œuvre de Valéry. Les poèmes par exemple, insistent : « l’île de mon sommeil », « les îles de mon sein nu », les îles « plus belles que l’oubli ».
Mais l’île vient aussi définir un caractère. Valéry revendique un tempérament d’insulaire, de primitif. Il se présente comme « un misérable Robinson dans une île de chair et d’esprit toute environnée d’ignorance ». Plus encore l’île cerne une identité : « J’ai dû commencer vers l’âge de neuf ou dix ans à me faire une sorte d’île de mon esprit et quoique d’un naturel sociable et communicatif, je me réservais de plus en plus un jardin secret où je cultivais les images qui me semblaient tout à fait miennes, ne pouvaient être que miennes. » Et cette confidence à André Gide : «…Entre Moi et moi, les choses et les autres ont élevé un anneau de corail. Je suis atoll. »
Le moi valéryen se pense en référence à une île. Cet être-île fera sans doute le bonheur des psychanalystes. L’île flèche de toute évidence vers le monde maternel. L’île est terre au milieu de la mer. Mais elle fait résonner aussi l’ascendance paternelle, les origines corses, c’est le il masculin. On relèvera aussi l’étrangeté d’une identité ou d’une identification sans référence humaine. L’identité se fait territoire.
L’île dit l’isolement la solitude, la solitude, le repli sur soi. Elle dit aussi l’envie de partir, la séparation, l’horizon, le possible. Et aussi l’ailleurs, le bizarre, l’exotisme, l’étrangeté. Le Robinson-Valéry ne règne que sur « des singes et des perroquets ».
A la même époque et sur son registre, Freud parle « d’inquiétante étrangeté » pour décrire la relation de soi à soi. Le sujet moderne apparaît comme une île, un territoire à la fois clos et ouvert, une unité insécable de l’extérieur mais divisé à l’intérieur. Cela s’appelle un individu.
La première étape, insulaire, nous ouvre cette réflexion sur l’identité individuelle. Par un étrange jeu de miroir, Sète s’est longtemps définie dans les termes de Valéry : l’expression « l’île singulière » est devenue une signature de ville, comme on dit dans le langage de la publicité, qui paraît indépassable. Singularis en latin signifie seul, remarquable mais aussi personnel.

Pensées du port
Notre deuxième station sétoise est celle du port. La maison natale de Valéry donnait directement sur le port de pêche. Son balcon constituait une sorte de poste d’observation et de contemplation où l’enfant Valéry s’excitait et s’enchantait. Dans les Inspirations méditerranéennes, l’écrivain sexagénaire avoue : « Il n’est pas de spectacle pour moi qui vaille ce que l’on voit d’une terrasse ou d’un balcon bien placé au-dessus d’un port. » La vue sur le port dévoile de façon plus précise un spectacle à deux dimensions « face à la mer et au milieu de l’activité des hommes. » Il décrit un regard à double focale qui embrasse « à la fois l’humain et l’inhumain. » La nature primitive, élémentaire, et l’œuvre des hommes, le travail. On trouve là une opposition récurrente dans les recherches de Valéry entre le moi éprouvé et le moi construit.
Le port est le lieu du spectacle, le lieu où l’œil reçoit la lumière, où il se tourne vers le dehors, s’ouvre à la présence du monde. Cette expérience est l’expérience première d’être, d’être présent au monde, de jouir du monde. « Je suis ce que je vois ». Le voir pour Valéry constitue l’acte originaire, où tout se soumet à la condition d’être vu, naît, meurt, est, prend un sens, une figure, un lieu, un moment.
Le port est le grand décor de cette scène du voir, où le monde se donne en spectacle dans la lumière. Valéry parle d’état de « stupeur profonde, de contemplation et de communion » où Il suit le jeu d’un seul personnage : la lumière. Mais, avec la grande fête de la lumière, le port apporte aussi sa symphonie d’odeurs, ses plongeons dans la mer. C’est une école vivante, un lieu d’apprentissage de soi, un centre de formation au plaisir d’être.
Mais le port nous oriente vers autre chose. « Toute pensée a son port d’attache », soutient le discours de la distribution des prix au collège. Le port raconte la liaison ineffaçable du Moi à lui-même, l’amour premier qui scelle le destin de la subjectivité. « Je suis né dans un de ces lieux où j’aurais aimé de naître ». Pas de pensée possible sans amour de soi, sans support narcissique.
Le port est le signifiant qui permet à Valéry d’exprimer la complexité et la dualité de cet étrange moi qui se relie toujours à lui-même par une chaîne d’amour. Sète joue comme « site originel » auquel Valéry accroche les notions de commencement, de naissance, d’attachement.
Le lieu de naissance traduit l’attachement premier de soi à soi, la naissance continue à soi-même. Le commencement décrit l’aventure d’un moi qui est à lui-même sa propre origine. D’un moi qui garde en permanence le souvenir de son origine et qui en mémoire coïncide avec elle.
Ce moi étrange, Valéry l’ appelle « moi pur ». Il n’a rien de commun avec une apparence physique, un visage, avec une personne dotée d’un nom, d’une histoire, d’une psychologie. C’est un moi sans réalité concrète ni affective, un moi hors du monde. Qui reste indéterminé mais vers qui tout converge. Le moi auquel s’intéresse Valéry n’est pas cause de sa naissance, il ne produit pas son existence. Mais il est toujours à l’origine de sa présence. Et tout converge vers lui, tout prend sens depuis lui.
Par un étrange retour du sort, le balcon d’enfance, le poste d’observation a disparu du paysage sétois, il s’est effacé de la réalité urbaine. La maison natale n’existe plus même si la trouée actuelle qui débouche sur le quai de la Marine, se nomme rampe Valéry. Une façon peut-être pour le « moi pur » de marquer sa présence-absence sur le port…Valérty habite Sète autant qu’il a été habité par elle.

Pensée de la grotte
Si la maison natale est sorti du décor sétois, le Jardin du Château d’Eau, presque à mi pente du Mont Saint-Clair est toujours là, à l’identique, non loin du centre-ville. Il sert de décor à un souvenir d’enfance que Valéry évoque dans un court texte en prose intitulé, « enfance aux cygnes » sans qu’on sache s’il s’agit d’un vrai souvenir ou d’une légende familiale. L’épisode est fameux et fait le bonheur des biographes et de psychanalystes. Le petit Valéry marche à peine. La bonne qui l’accompagne le délaisse un moment pour rejoindre dans les feuillages un sous-officier plein d’amour. L’enfant tombe à l’eau au milieu des cygnes, flotte un moment, commence à sombrer et perd connaissance…
C’est là le petit théâtre de roches d’un narcissisme dont Valéry n’a pas cessé d’explorer les surfaces flottantes et la profondeur engloutissante. Par narcissisme nous entendons communément amour de soi, souci de sa chère personne, de ses objets et investissements, de son image. Le Narcisse valéryen est d’une autre espèce. Il personnifie un Moi dont la vocation est seulement d’être. Un moi qui reste impersonnel, décroché de la personne concrète, de ses souvenirs, habitudes et penchants. C’est ce « moi pur » dont Valéry cherche à percevoir les reflets et le scintillements.
Le bassin du Jardin du Château d’Eau pénètre légèrement dans une sorte d’alvéole, de légère cavité que forment des rochers. On pourrait y voir la caverne originaire, la première d’une série où s’articulent la grotte de Narcissa au Jardin des Plantes de Montpellier, puis celle, poétique de la Jeune Parque.
La grotte, c’est le lieu de l’intériorité, de la pénombre humide. Le lieu de l’écho, aussi, de « la citerne amère, sombre et sonore » qu’évoque le Cimetière marin. L’écho, c’est la bande son du mythe de Narcisse.
On trouve dans l’œuvre de Valéry une théorie de la résonance qui trouve ici sa scène primitive. Elle emprunte à la persona antique, d’où est tiré le mot personne. La persona c’est le masque de l’acteur, c’est la voix qui traverse le masque, qui résonne à travers lui. Valéry a longuement raconté que ses poèmes naissaient d’une sorte d’hallucination auditive.
La résonance reprend sous un mode phonique les jeux de dédoublement que l’œil observe devant le miroir. Se voir, s’entendre relèvent de la même problématique narcissique. Car la pensée n’est pas seulement un regard projeté sur le monde, un regard qui ne peut se saisir lui-même. C’est aussi une voix. La voix de soi-même dans l’entretien intérieur. Cette voix apporte la « musique intérieure ». Mais la pensée résonne aussi des voix anciennes qui donnent la parole, qui font entrer dans la sphère des mots et forment les premières vagues du bain langagier. Elle est tissée par ces voix de naissance, d’enfance, par ces voix des autres et d’abord par celle de la mère.
Les Cahiers disent l’étrangeté de la parole intérieure « Qui parle ? Qui écoute ? Ce n’est pas tout à fait le même… » La voix intérieure divise autant que l’impossible saisie de l’image de soi. « Le Moi est deux ». Comme le regard vers soi qui jamais ne se trouve, l’écho est coupure, division du sujet.

Pensées de la mer
Il faut maintenant sortir de la grotte et avancer en plein air sur la plage. Les Inspirations méditerranéennes racontent les longues marches sur le sable qui sont pour l’adolescent Valéry l’occasion d’un « culte inconscient à trois ou quatre déités incontestables : la Mer, le Ciel, le Soleil. »
Comme le port, la plage est le théâtre où se joue l’expérience d’une présence, la présence « d’une nature éternellement primitive, intacte, inaltérable par l’homme… » La marche sur le sable du lido raconte la tentative pour se réunifier d’un esprit dont la nature est de se diviser en conscience. Dans le même la plage et la mer posent l’énigme de l’amour de soi.
Platon l’a instillé au temps de la philosophie naissante : pensée et désir sont une seule et même réalité. Freud, à la même époque que Valéry, reprend et développe ce postulat dans le sens avec le succès que l’on connaît. Valéry à sa façon, récupère l’héritage platonicien. Son paysage maritime prend une tonalité érotique. C’est ainsi qu’il compare la nage à l’amour physique : « il la brasse, il la veut saisir, étreindre, il devient fou de vie et de sa libre mobilité, il l’aime, il la possède, il engendre avec elle mille étranges idées. »
Mais la mer révèle aussi le fameux « regard sur le possible », Elle est le miroir où le moi pur, qui demeure puissance, capacité, en retrait de tout réel s’aperçoit ou s’imagine. Le moi n’est rien en dehors de ce champ de possibles, en dehors de son indétermination première. Il est vide, immatériel, aussi creux que « le centre de l’anneau d’un bague. » Mais cela veut dire qu’il est un appel à la liberté. Une invitation à s’inventer, à se construire, à s’édifier.
C’est, là encore, une idée propre au XXe siècle : l’idée que l’individu ne se définit pas par ce qui le conditionne mais, au contraire, par son pouvoir d’arrachement, de désimbrication. C’est pourquoi la mer est également pour Valéry l’espace du recommencement, de l’engendrement de soi par soi, de la création. « Courons à l’onde en rejaillir vivant », conclut le Cimetière marin.
Mais la mer pour Valéry est encore autre chose, un centre d’initiation et de formation pour l’esprit. Car cette mer originaire, cette mer-miroir n’est jamais une destination, c’est un « passage qui conduit à notre degré le plus élevé ». Le narcissisme valéryen, aussi présent, aussi impérieux soit-il, n’est toujours qu’un point de départ. L’expérience de la Méditerranée nous donne la véritable proportion de notre nature. Cette mer-là est déjà un milieu culturel, une matrice de pensée, un lieu d’initiation au Moi universel, à l’homme en chacun. « La parole de Protagoras que l’homme est la mesure des choses est une parole caractéristique, essentiellement méditerranéenne. »
La mer joue ici à la fois comme l’ouverture d’un lieu de création personnelle et d’ouverture du moi à l’universel. Elle fait « sentir » l’indétermination de l’existence, son indétermination, mais aussi son irréductible liberté, son pouvoir d’être.

Pensées du collège
On reprend maintenant de l’altitude pour regagner le collège de Cette, qui porte désormais le nom du poète-penseur. En 1935, Valéry y revient en tenue d’apparat pour y prononcer un discours lors d’un rite scolaire aujourd’hui disparu : la distribution des prix. Il a 64 ans, il est académicien. C’est l’occasion pour lui, qui a toujours été un élève moyen, d’évoquer ses années d’études dans l’établissement.
Le discours commence par une réflexion sur l’avenir et se termine par une autre teintée d’émotion sur le passé personnel, la reprise de la notion de « port d’attache ». Entre les deux moments Valéry reprend les grands thèmes d’une réflexion sur la culture et la crise de l’esprit qu’il développe dans les années 30.
On n’est plus sur le registre des tensions internes de la subjectivité, dont Valéry saisit le surgissement au début du XXe, subjectivité narcissique et résonnante, libre, qui se construit elle-même à travers ses refus et ses œuvres. On se trouve sur la ligne frontalière où le Moi s’ouvre au non Moi, où la subjectivité se heurte au réel et se vit comme subjectivité en crise.
Valéry évoque les modifications extraordinaire de la vie matérielle, l’évolution technique, l’incertitude sociale et politique des années d’avant-guerre en Europe. Il pose un diagnostic d’une troublante actualité. « Le malaise actuel me paraît être une crise de l’esprit, des esprits, des choses de l’esprit. »
Cette crise généralisée de l’esprit impacte non seulement le vécu subjectif, le travaille de l’intérieur mais elle impacte également l’existence même. « Voici que la vie individuelle devient aussi précaire et inquiète, aussi harcelée, et plus anxieuse, que l’était la vie des lointains primitifs. Les nations elles-mêmes ne se comportent-elles point comme des tribus étrangement fermées, naïvement égoïstes ? » En 2015, année où le monde s’émeut au spectacle du cadavre d’un enfant mort sur une plage, le constat n’a rien perdu de sa pertinence ni de sa vigueur.
« Un peu de savoir et beaucoup d’esprit, beaucoup d’activité de l’esprit, voilà l’essentiel » c’est la conclusion du discours. Il faut la mettre en parallèle des autres textes produits à la même période et qui proposent sous la forme d’une gymnastique de l’esprit, une forme de pratique de soi, d’éthique. Il faut penser, c’est le message universel de l’école que reprend ici Valéry.

Pensée funéraire
L’ex-cimetière Saint Charles, qui porte aujourd’hui le nom du poème majeur de Paul Valéry, constitue la dernière station, évidente, de notre parcours.
« Le Cimetière marin » condense les différents éléments du décor esquissés au cours des étapes précédentes. Il désigne et délimite un site où le moi est à la fois théâtre, acteur et drame. Valéry dirait « source, ingénieur et contraintes ».
Quand Valéry l’écrit, il a quitté Sète depuis près de 35 ans. Sous la pression de ses amis écrivains il a rouvert un chantier poétique fermé depuis une vingtaine d’années. C’est la guerre, il est déprimé, son épouse est malade, ses maigres revenus suffisent à peine à faire faire vivre sa famille. Il reprend le chemin de son « site originel » dans des conditions étranges : une sorte d’hallucination auditive venue d’une fuite d’eau ou du bruit des vagues et qui lui donne le rythme du décasyllabe. Le décasyllabe, c’est le vers de Dante, poète fondateur de la langue italienne, la langue de la mère de Valéry. Résonance.
Le Cimetière marin recycle également des tensions de la vie affective et intellectuelle à l’adolescence. Le site se construit dans une rétrospection. Il recueille une histoire sublimée. « C’est à peu près le seul (poème)…où j’ai mis quelque chose de ma propre vie. » Confidence ailleurs : « le Cimetière marin est ma pièce « personnelle ». Je n’y ai mis que ce que je suis…La lumière qu’il peut contenir est celle que j’ai vue en naissant. »
Dès le premier mot du poème, on retrouve l’ouverture d’une perspective sur la mer. « Ce » : le démonstratif tend le regard sur le paysage maritime depuis un point à mi pente sur le versant du Mont Saint-Clair. La phonétique affirme l’identité Ce toit, Sétois…
Ce site fonctionne comme un paradoxe. C’est un fragment de la ville natale, mais c’est en même temps un lieu de morts. Valéry qui approche la cinquantaine quand il compose le poème s’y confronte avec ses deux perspectives temporelles : la naissance et la mort.
A la fois réel et imaginaire, le Cimetière marin est aussi le lieu de l’œuvre, le lieu construit par l’œuvre. Lieu d’un extraordinaire travail littéraire auquel Valéry donne le nom de poïétique. Avec prattein (faire, travailler, accomplir, exécuter), poiein, d’où procède le terme de poésie, est l’autre verbe grec de l’action. Il signifie fabriquer, créer, produire, faire naître. L’œuvre pour Valéry articule une technique littéraire d’une exigence inédite, un exercice de l’esprit et une transformation de soi par soi.
Le mouvement du poème qui va d’une extase trompeuse d’éternité jusqu’à l’essai de vivre, après un point central de crise marque le choix – relatif- de la vie et de la création que Valéry opère au milieu de son existence. Et cette orientation le transforme radicalement. Au début des années de guerre, quand il rouvre son chantier poétique, Valéry hormis ses Cahiers gardés par devers soi n’a plus rien écrit depuis une vingtaine d’années, c’est un mollusque littéraire, « un escargot mental », comme il dit lui-même. Sept ans seulement après la parution du Cimetière marin, écrit en partie en même temps que son autre poème majeur, la Jeune Parque, Valéry entre à l’Académie française.
Le poème finalement ne relève pas seulement de l’esthétique, il réalise un programme éthique, un travail sur soi. Créer/se créer, se transformer, se donner une identité délivrée du nom, de l’histoire, du visage. Se faire renaître. Cette voie se prolonge aujourd’hui dans le courant de ce qu’on appelle dans le sillage de Michel Foucault, la culture de soi.

L’itinéraire de Valéry dans sa ville natale ou le cheminement de Sète dans l’esprit de Valéry s’achèvent sur cette renaissance. Une île, un port, une grotte, une plage, un collège, un cimetière…Autant de décors solaires et maritimes pour des concepts-expériences qui sont aussi et encore les nôtres : individu, division intime, narcissisme, crise.
C’est pourquoi les pensées de Sète resteraient finalement anecdotiques si elles ne nous incitaient pas à penser et à vivre l’espace humain d’aujourd’hui.

Jean-Louis Cianni
Journées Paul Valéry (26 septembre 2015)