Le mythe d’Hercule, comment donner du sens à son travail

hercule

Quel sens donner à son travail aujourd’hui ? Poser cette question est devenu indispensable, à titre individuel, certes, mais aussi ensemble. Car le travail est à la fois toujours mon travail, c’est-à-dire, une expérience intime, personnelle, vécue au quotidien et aussi notre travail, le champ, non seulement où l’on retrouve les autres, pour le meilleur et pour le pire, mais aussi où on construit quelque chose avec eux.

Cette interrogation sur une activité qui occupe une grosse partie de notre vie quotidienne, est nécessaire :

-D’abord parce que de plus en plus dans notre société de liberté, de facilité, et d’affirmation de soi, travailler peut faire souffrir, surtout quand les conditions de travail changent.

-Ensuite parce que, avec les procédures, la dématérialisation informatique, l’urgence, la complexité abstraites de nos tâches les plus ordinaires, nous perdons la signification de notre travail.

-Enfin parce que, dans une société vouée au culte du profit, le travail n’est plus le meilleur moyen de gagner de l’argent, nous ne voyons plus la finalité économique et sociale du travail.

Arrêtons-nous sur le mot sens. C’est un mot qui renvoie à trois réalités :

Le sens, c’est la vue, l’ouïe, c’est le corps, la sensibilité. C’est la relation au monde. Le sentiment aussi, le ressenti. Ce que nous éprouvons d’agréable ou de désagréable.

Mais le sens c’est aussi la signification. La représentation d’une situation, sa compréhension, la valeur que nous lui accordons.

Troisième définition : l’orientation, la direction, le but.

Sensibilité, signification, but : Quand nous voulons donner du sens à notre travail nous nous questionnons sur ces trois registres. Et si nous nous questionnons c’est que nous avons peut-être perdu notre plaisir, nos certitudes, notre motivation. Comment les retrouver?

Plutôt que de vous accabler d’une longue et lourde réflexion, surtout après une journée de… travail intense, je vous propose de revisiter le mythe d’Hercule, le demi-dieu de l’antiquité, célèbre pour ses 12 travaux. Ce mythe va nous permettre d’ouvrir des pistes que chacun pourra ensuite parcourir à sa guise. Car la philosophie n’a d’intérêt et d’utilité que si elle reste une activité libre, une activité de libération. Elle invite chacun à penser sa vie et à la vivre ensuite selon ses propres termes.

Tout le monde connaît Hercule, je suppose. Le cinéma a popularisé le mythe d’Hercule : le péplum italien dans les années 50, les studios Disney, cette année encore la légende d’Hercule.

Hercule est pour nous le symbole de la force, de la vaillance. Nous voyons en lui une sorte de Monsieur Univers de l’antiquité, dégoulinant de muscles, un baraquais mais droit et noble. C’est là une image un peu déformée. C’est notre façon de le voir. Hercule a beaucoup intéressé les philosophes de l’antiquité qui ont vu en lui, non pas un symbole de force physique surhumaine, mais un modèle de résistance et d’engagement moral.

Une séquence de sa légende, raconte ainsi qu’Hercule, adolescent, a décidé de faire une retraite pour choisir le sens qu’il voulait donner à sa vie. A la croisée de deux chemins, il rencontre deux femmes qui représentent la Vertu et le Vice. Chacune tente de le séduire. La première lui propose la voie du travail, l’autre celle du plaisir et de la facilité. Hercule choisit la voie d’en haut, la voie difficile.

Ce que lui dit la vertu est intéressant «  Les dieux n’accordent rien aux hommes sans peine ni soin. » C’est l’idée grecque selon laquelle notre vie réclame un effort, certes, mais aussi et surtout de l’attention, du soin. Qu’il faut s’occuper de ses affaires, bien faire son travail mais aussi s’appliquer à son être désirant et pensant. Ce souci de soi reste en continuité et en harmonie avec l’implication dans les affaires de la cité. C’était l’idéal des Grecs. La vie humaine était quelque chose de précieux.

Aujourd’hui, nous revenons nous aussi finalement à ce souci de soi. Notre individu nous est aussi important que les affaires du monde. Nous cherchons à vivre la vie la meilleure possible. Comme Hercule, nous faisons des choix. Nous prenons du recul. Nous réfléchissons à notre vie, à celle de nos proches, à l’évolution du monde.

C’est pour cette raison que j’ai choisi de vous parler d’Hercule. Je vais d’abord vous résumer non pas toute ses histoires, car au-delà des Douze Travaux, elles sont très nombreuses, Hercule était l’objet d’un véritable culte dans l’antiquité. Mais je vous donne rapidement le contexte du mythe des Douze Travaux, pour me concentrer ensuite sur le premier qui me paraît le plus important pour nous.

Hercule –Héraclès en grec- est le fruit des amours de Zeus, le roi des dieux de l’Olympe et d’une princesse que Zeus a abusé en prenant l’apparence de son mari. Zeus est un coureur de tunique invétéré. Il a une épouse Héra, qui est d’une jalousie maladive. Bien entendu, elle n’accepte pas la situation et va poursuivre Hercule de sa vengeance.

Vous connaissez l’épisode des serpents qu’elle lui glisse dans son berceau. Hercule est ce que nous appelons un enfant exposé. Comme d’ailleurs beaucoup de personnages de la mythologie : Oedipe est jeté dès sa naissance, Ulysse est blessé par un sanglier, Jason est caché après la destitution de son père. Zeus lui-même, le roi des dieux échappe à la voracité de son père, Cronos, le maître du temps qui dévore ses enfants.

Quand Hercule parvient à l’âge adulte, Héra le frappe de folie et notre héros va massacrer son épouse et ses enfants. Pour se laver de son crime, il est condamné à effectuer Douze Travaux.

Ces travaux sont d’abord des exploits physiques. Ils sont appelés athloi en grec, mot qui a donné notre athlétisme. Il s’agit de combattre des animaux extraordinaires, un lion, un taureau, un dragon, des juments cannibales. Certains sont des voyages aux limites du monde connu, l’un conduit même aux enfers. D’autres sont moins glorieux pour le fils d’un dieu : nettoyer des écuries ou ramener du sud de l’Espagne un troupeau de bœufs. Vous le voyez, Hercule est un héros humain, d’ailleurs dans ses innombrables aventures, il expérimente les misères humaines le plus extrêmes : la folie, l’esclavage, l’humiliation.

Les travaux d’Hercule sont différents des nôtres mais 2 traits sont comparables :

-Ils sont le prétexte à des œuvres civilisatrices. Hercule dompte des forces sauvages, protège les hommes, fonde des villes et des cultes. Au-delà de l’exploit, Il fait œuvre utile pour l’humanité.

-A travers eux, Hercule accomplit un fabuleux destin qui va lui permettre de gagner l’immortalité et de devenir un dieu de l’Olympe. Hercule se réalise.

Ainsi, le mythe nous donne à comprendre le travail, non pas comme un châtiment, non pas comme un exploit sportif, non pas comme une souffrance, mais comme une épreuve. Epreuve est de la même famille qu’éprouver, ressentir, faire l’expérience sensible et affective d’une situation. Eprouver est de la même famille aussi que tester, expérimenter, faire l’essai. On éprouve la résistance d’un métal.

Mais l’épreuve a une autre vertu : elle nous révèle à nous-mêmes, elle nous prouve notre potentiel, notre talent, notre connaissance. L’épreuve du permis de conduire, un examen, par exemple, nous permettent de vivre une situation de ce genre.

Quand nous travaillons, quel que soit notre poste, notre tâche, nous affrontons une épreuve qui va nous révéler à nous-mêmes. Pas simplement parce qu’elle va nous rendre plus résistants, plus durs au mal, plus aguerris. Le but n’est pas trouver du plaisir dans ce qui nous fait souffrir. Il y a des épreuves qui ne nous apportent rien. Notre but à tous est de rechercher le bien, le mieux-être, le plaisir sous toutes ses formes. Notre but n’est pas de fermer notre cœur. De devenir insensibles. Nous ne sommes pas masochistes et si nous le sommes c’est toujours de façon consentante. Parce que, plus ou moins consciemment, nous trouvons un bénéfice à notre souffrance.

Le philosophe stoïcien Sénèque a donné un sens original à la souffrance, bien différent de celui d’une punition (Christianisme) ou d’un état premier (bouddhisme). Pour lui, le malheur est une épreuve qui possède des vertus positives, non pas en elle-même, non pas parce qu’elle apprend quelque chose sur la vie, mais essentiellement parce qu’elle révèle l’individu à lui-même : «  ce n’est en effet qu’à l’épreuve qu’on se connaît soi-même. » L’épreuve endurcit l’homme, elle renforce son courage, son habitude à affronter les souffrances. Sous cet angle, elle est comparable à un entraînement comme celui, physique et technique, auquel se livrent les gladiateurs de l’époque de Sénèque. Mais son apport décisif se trouve ailleurs.

Dans la souffrance l’homme fait l’expérience de lui-même. Il se découvre et se révèle à lui-même. Il expérimente sa capacité de résistance à l’adversité ou aux frustrations, mais surtout il se risque à lui-même, il vérifie son potentiel, il se prouve à lui-même sa capacité de se poser dans les événements et face à eux. Non sans une forme d’orgueil, Sénèque considère même qu’il se trouve distingué, élu par la souffrance. Et l’âme, la partie de l’âme douée de raison, « arrive à mépriser les maux dont elle souffre. »

Dans un flux d’événements qui l’emportent et le ballottent en tous sens, l’homme ne dispose que d’un fragile esquif de liberté et de maîtrise, certes, mais il lui suffit pour ne pas couler. Dans l’épreuve de la vie, l’homme fait l’expérience de soi. Il retrouve une position de sujet pensant, désirant et agissant. C’est une épreuve de vérité. Dans une situation de souffrance, on demande à savoir. L’épreuve est toujours un questionnement : pourquoi mon enfant est-il malade ? Pourquoi suis-je licencié ? Pourquoi me quitte-t-elle ?

L’épreuve pose la question du sens des choses, des situations, des événements. Elle attend non pas une réponse mais ma réponse. Elle attend que je me relie à moi-même, par le fil ténu du questionnement. Que j’adopte ensuite une position. Et que, dans un dernier temps, j’adapte ma conduite à l’idée que je me fais de la situation, que je m’engage sur ce qui est le meilleur pour moi. Dans ce sens, l’épreuve nous révèle notre pouvoir, notre liberté, notre humanité.

Arrêtons-nous maintenant sur le premier des Travaux d’Hercule, le combat contre le lion de Némée. Hercule doit venir à bout d’un lion de la taille d’un dinosaure qui terrorise la région de Némée. La bête est dotée d’une peau increvable qu’aucune lame ne peut percer. Les flèches et la massue d’Hercule lui seront vite inutiles. Il devra affronter la bête à mains nues. Cette bête de Némée, cela me paraît évident, c’est la réalité que nous devons affronter tous les jours. La réalité qui nous résiste, qui nous provoque, qui nous limite, nous entrave, nous contraint, nous décourage.

Mais, de surcroît, le fauve habite une grotte à deux entrées ou à deux sorties. Ce qui lui permet, dans le cas où elle rencontrerait des adversaires plus forts, de s’évader. Je crois que l’épreuve à laquelle nous sommes confrontés dans le travail est elle-même une scène à double entrée. Quand nous travaillons, nous faisons l’expérience de la réalité, l’expérience des autres aussi, porteuse d’amitié et de tensions, de franchise et de mensonges, etc. Mais nous faisons aussi une expérience plus intérieure, plus intime, l’expérience de nous-mêmes.

Nous faisons notre travail et il nous fait. Mon activité n’est pas devant moi comme une chose séparée, je lui appartiens autant qu’elle est mienne et nous nous fondons tous deux dans l’expérience humaine, liant envers et endroit dans une seule et même forme. Deux entrées, deux sorties : tel est bien l’espace de notre épreuve, comme la caverne du fauve. Travailler, c’est toujours faire l’épreuve de soi-même. Non plus dans le sens d’une adaptation à un monde extérieur, d’une simple réponse par un comportement adéquat, mais dans le sens d’une expérience, d’une connaissance et d’une gouvernance de son propre désir.

Que fait Hercule une fois qu’il a vidé son carquois en vain sur l’énorme fauve ? Il place un rocher devant l’une des entrées. Il laisse sa massue et affronte le monstre à mains nues pour l’étouffer. Je risque ici une interprétation mais, c’est l’intérêt du mythe, chacun pourra donner la sienne. Le travail est finalement une scène à double entrée : on y trouve à la fois les difficultés du réel et celles de notre désir, qui lui aussi, se retournant parfois contre nous-mêmes, nous fait souffrir.

Au travail nous nous engageons, nous faisons l’épreuve de notre désir, de notre ambition, de notre jalousie, surtout quand nous sommes placés dans des situations d’hyperconcurrence comme aujourd’hui. L’expérience de notre désir, on le sait, est parfois malheureuse. Notre désir à deux visages, l’un positif de force motrice, l’autre négatif de frustration et de manque. La vie n’est pas un long fleuve tranquille, elle n’est pas non plus une mer d’inquiétude et de malheurs. Nous avons moins à accepter tout ce qui vient, comme il vient, qu’à nous mettre en harmonie avec nous-mêmes. Et cette harmonie ne passe pas forcément par l’acceptation et la résignation. Elle les dépasse, au contraire.

Un dernier mot sur Hercule. La véritable instigatrice de ses épreuves, c’est en définitive Héra, l’épouse jalouse et vengeresse. C’est elle qui glisse des serpents dans le berceau d’Hercule. Elle qui multiplie les ruses, les pièges, les obstacles, tout au long des Douze Travaux. Si on regarde chaque séquence elle-même, c’est une terrible force contraire. Mais si l’on regarde l’ensemble du mythe et surtout son aboutissement – Hercule devient un dieu- on peut dire que Héra est une force de stimulation et de dépassement. C’est finalement une mère, un parent, qui pose des obstacles, des limites pour élever son enfant dans l’humanité et ici dans la divinité.

En tant qu’homme, Hercule était un enfant exposé au risque du monde, des autres, de son destin. Il ressemble à ces enfants dont vous prenez soin. Il nous ressemble à nous tous qui avons été exposés ou avons eu peur de l’être. Hercule avait des atouts en naissant, il était le fils d’un dieu. Mais nous-mêmes nous avons un héritage. Il n’est ni financier, ni biologique, il se trouve dans les valeurs auxquelles nous croyons et que nous partageons. Vous les avez revisitées au cours de cette journée. Vous trouverez en elles, dans leur principe, leur histoire et leur actualisation, les ressources individuelles et collectives nécessaires. Ces valeurs semblent désuètes, un monde voué au profit et à la déshumanisation s’en accommode mal. Le souci de l’enfant, le respect des droits, la laïcité, la solidarité, le désintéressement, sont des valeurs qui vont au contraire du monde. Il faut les adapter sans doute, mais jamais y renoncer. Leur adaptation au monde contemporain ne va pas sans risque. C’est votre travail d’Hercule. Vous le réussirez d’autant mieux si vous vous référerez à ces valeurs fondatrices. Elles peuvent éclairer vos épreuves, leur donner la signification et la finalité que la tâche quotidienne nous empêchent de voir. C’est toute la peine que je vous souhaite.