La philosophie comme thérapie

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« C’est un cabinet médical que l’école du philosophe » affirmait le stoïcien Epictète. Je ne devrais donc pas être dépaysé en ce lieu et en votre compagnie. J’espère même que ce sera le contraire, et que le thème proposé ce soir sera pour vous l’occasion d’une visite enrichissante dans la vieille clinique philosophique.

            Quelques remarques préalables semblent nécessaires pour bien limiter mon propos.

            1/ Il va de soi que je vais vous parler de mon livre « la philosophie comme remède au chômage. » Mais ce livre, paru en mars 2007, vit sa vie, il sort en Italie, en Allemagne, bientôt en Espagne, et il s’est éloigné de moi. C’est pourquoi j’ai souhaité élargir le thème même si l’expérience qui lui sert d’origine sera décrite ce soir.

            2/ Je voudrais préciser que je n’ai rien ni en théorie ni en pratique d’un « philothérapeute », je ne suis pas un adepte du coaching et je n’entends pas me placer en maître à penser. Je conçois la philosophie comme un travail de soi sur soi, dégagé de tout impératif de rendement thérapeutique, d’efficacité.

Je n’ai pas de cabinet en ville. Ceux qui voudraient découvrir une nouvelle technique ou un alibi pour critiquer la philosophie seront déçus.

            3/ Je n’ai donc pas de leçon de thérapie à donner aux thérapeutes que vous êtes. Si j’ai répondu à l’invitation de Dominique Bonniol, c’est pour que nous placions les uns et les autres, en position d’ouverture. C’est pour trouver des points de passages et non des points de frictions. Nous mettre risque contre risque plutôt que certitudes contre certitudes. J’y ai vu l’occasion de prolonger de façon plus formelle les discussions éparses ouvertes avec des amis « psy ».

Commençons, donc, par le livre « la philosophie comme remède contre le chômage. » Je l’ai écrit alors que je traversais à 49 ans et pour la première fois de ma vie une période de chômage qui, avec une phase de reprise, s’est finalement étalée sur 3 années.

            « La philosophie comme remède au chômage ». Le titre sonne comme un paradoxe, il n’est pas sans ambiguïté. Comment donc la philosophie qu’on tient pour une activité de réflexion improductive, de contemplation éthérée, ou de « prise de tête », pourrait-elle « soigner » le chômage qui, lui, pour le coup, est totale inactivité ? Même si l’on peut soigner le mal par le mal, c’est absurde. Et puis le terme de remède pose problème lui aussi : on peut en prendre et ne pas guérir…

Par ailleurs la réalité économique et sociale, du chômage nous l’appréhendons comme un chiffre, un indice, nous l’évaluons dans une logique comptable, compulsive, obsessionnelle. Ou alors nous en faisons une interprétation politique : part du feu du système, fatalité, situation voulue…

            Faisant cela, nous laissons de côté, nous faisons abstraction des femmes et des hommes concernés. C’est quelque chose de désincarné. Or, pour celui qui le vit, le chômage est d’abord une expérience personnelle, une expérience intérieure. C’est l’expérience d’une épreuve. A travers elle, il ne s’agit pas de se relancer, de chercher ou de retrouver du travail. Ce premier effort indispensable, se double d’un autre qui consiste à rester debout. A l’image de ce qui se passe lorsqu’on marche dans un milieu résistant comme un champ de neige.

            Mais il y a autre chose, un mal plus profond. Le chômage éprouve, détruit ce que Clément Rosset appelle « l’identité sociale » (Loin de Moi). Le demandeur d’emploi se trouve confronté à une sorte de mort sociale. Il a l’impression qu’il ne fait plus partie de la société, qu’il n’est plus perçu comme un de ses membres. Que la reconnaissance indispensable pour être, pour avoir qualité et dignité d’être social, n’est plus accordée. Lui-même ne reconnaît plus personne. Il ne se reconnaît même plus lui-même. Ex les phénomènes de « mort subite » par exclusion sociale analysée par Marcel Mauss.

            C’est là le cœur noir du chômage. Bien entendu, cette mort sociale s’accompagne d’affections physiques, psychiques et de l’ordre du comportement. Des douleurs qui apparaissent ou s’intensifient ; des états dépressifs –nostalgie, découragement, frustration- ; des comportements : alcoolisme, tabac, médicaments, parfois pire. Mais ce sont là des symptômes comme « collatéraux » de la mort sociale. Des effets plus que des causes. Des manifestations de surface plutôt que des facteurs d’explication.

            Vie, mort, identité, souffrance : nous sommes en définitive sur le terrain même de la philosophie. Ainsi, chaque matin de cette période interminable je descendais dans mon bureau au sous-sol. Je le faisais pour aller quelque part, pour faire semblant de m’occuper, d’avoir du travail. J’ai là quelques rayons de bibliothèque avec des livres de philo, souvenirs lointains de ma formation universitaire. J’ai ouvert ces vieux bouquins, pour chercher consolation et raffermissement. Bref, je me suis dit que j’allais me soigner, moi-même, prendre soin de moi.

Dans le Gai Savoir Nietzsche écrit que « Chaque état intérieur est une philosophie. » C’est là la structure même de l’ouvrage. L’expérience du chômage s’y trouve décomposée, déconstruite en une série d’états intérieurs, sorte de vécus atomiques, de symptômes qui sont mis en correspondance avec des philosophies et des philosophes.

            La méthode peut paraîtra bizarre, scandaleuse aux yeux des orthodoxes du kantisme. C’est vrai qu’elle s’éloigne des cours de préparation au capes…Mais elle n’en est pas moins inscrite dans une longue filiation philosophique. Dans les écoles antiques, comme le stoïcisme ou l’épicurisme, la philosophie n’est pas simplement une vision du monde, une construction théorique. C’est essentiellement une pratique avec des exercices particuliers, appris le plus souvent en communauté, transmis. Le terme d’ascèse – exercice- par exemple vient de là. Diogène s’exposait de longues heures au soleil ou dans la neige pour s’endurcir. Mais c’était un cynique, une sorte de moine zen, l’exercice incluait le corps, une certaine praxis du corps. Dans la plupart des écoles les exercices portaient sur l’âme comme lieu de structuration des affects.

            De telles pratiques avaient le plus souvent une visée thérapeutique. « Il est vide le discours du philosophe qui ne soigne aucune affection humaine », Epicure. Il s’agissait de prendre soin de soi, d’appliquer son esprit d’une manière particulière pour se rendre heureux (épicurisme) ou vertueux (stoïcisme). Il s’agissait de se guérir de ses « maladies » mentales que sont les illusions, la passion, la peur, les fantasmes, etc. La philosophie se faisait catharsis, purification de l’âme.

Gardons-nous de projeter sur cette purification une vision religieuse, chrétienne, de contemption du corps. Même si les platoniciens lui associent une puissante aspiration à la sublimation, la thérapie reste immergée dans le dialogue, l’échange raisonné avec l’autre. D’autres écoles relèvent d’une ascèse plus pratique, lestée dans l’immanence.

On retrouvera ces éléments dans les ouvrages de Pierre Hadot (Qu’est-ce que la philosophie antique ?) ou de Michel Foucault dans l’histoire de la sexualité, le Souci de soi ou l’Herméneutique du sujet. Le premier insiste sur la pratique de soi, le second sur la relation du sujet à la vérité qui est en jeu

Une dimension de cette thérapeutique est l’exercice dit de consolation. Sénèque l’a pratiqué, écrivant des lettres admirables à des amis touchés par le deuil. Le patricien Boèce a écrit en prison une bouleversante Consolation de philosophie qu’il rédigeait entre des séances de torture. Se consoler (de consolor : se soulager, s’apaiser) se rendre plus fort soi-même et soutenir les autres. Descartes en fera de même. Lui aussi, dont la morale est d’inspiration stoïcienne, a écrit des courriers de consolation à des amis frappés par la mort de proches. La consolation était un genre à part entière et déclinait ce souci de soi et de l’autre qui lestait la philosophie antique. Soin porté à soi-même, cura sui des Romains ou epimélia heautou des grecs qui ne sont en définitive que des avatars du connais-toi toi-même socratique. La Mélété grecque précède la méditatio latine. Médéor veut dire se soigner.

Dans ce sens, méditer, ce n’est pas penser à ceci ou à cela, ce n’est pas s’emplir d’un contenu de pensée. Arrêtons nous un moment sur la relation entre penser et méditer. Penser, c’est se représenter, c’est rendre présent ce qui ne l’est pas. La vérité en Grec se dit aléthéia : non oubli, non latence. Sous un certain jour, méditer ressemble à penser. La méditation fait venir à la conscience des pensées qui ne l’étaient pas, ou qui ne pouvaient pas l’être. Le pensée occidentale depuis les Grecs tient de la vue (théorie) et la vue est ce qui sépare. On peut rattacher la contemplation à cette même source de sens. Le templum, le temple est un lieu séparé.

Méditer pointe autre chose, à la fois une reprise et une déperdition. C’est revenir vers soi, mais pour changer d’optique. C’est être traversé par la pensée et c’est être affecté, transformé par ce passage. Il y a là un point critique et un point de passage.

Dans la filiation de cette philosophie « thérapeutique »On citera aussi l’exemple de qui Nietzsche appelle de ses vœux un « philosophe médecin ». Il y a une tradition, recouverte, mais jamais rompue, de philosophie thérapeutique. Elle est l’héritière de près de 1000 ans de philosophie antique grecque, hellénistique et romaine. Ma démarche a donc aussi une légitimité philosophique, s’il fallait en trouver une à tout prix.

            Les thérapies reposaient sur des techniques très élaborées de concentration : il s’agissait de porter attention à soi. L’âme pour les anciens était un souffle (psyché) elle était toujours volatil, en voie de déperdition. Un peu comme nous aujourd’hui qui sommes externalisés en permanence par notre ex-sistence, déjetés de nous-mêmes, distraits. Il nous est parfois difficile, avant même que cette relation soit bonne ou mauvaise, d’être en relation avec nous-mêmes. La société nous veut individus mais coupés de nous-mêmes. Alors que pendant des millénaires les hommes ont cherché l’homme intérieur, nous sommes nous projetés, externalisés, mis sur orbite. L’épreuve et notamment celle du chômage nous confronte à cette dépersonnalisation, à une relation à soi-même plus difficilement médiatisable.

            La thérapie antique reposait sur l’examen de conscience, la remémoration, le retour sur soi.   C’était une thérapie par le discours. Elle s’articulait sur les théories du langage de chaque école philosophique. Les Epicuriens cherchaient à délivrer l’âme de mots vides. Les Stoïciens voulaient aider à la représentation. Le langage avait une fonction cathartique. Ces écoles soignaient par le logos parce que le logos était un constituant du sujet.

            C’est avec ces thérapies que j’ai renoué dans mon expérience. Ainsi l’ouvrage se présente comme une douzaine de méditations, au sens indiqué plus haut. La lecture du Phédon texte sur la mort de Socrate permet à la réflexion de se centrer sur soi-même à partir des messages essentiels, « connais-toi toi-même », « fais ce qui est de toi ». En compagnie de Spinoza on apprend à se vivre comme une union d’une âme et d’un corps et non pas comme un chômeur malade.

            Il y a une dramaturgie intérieure qui se construit au fil des chapitres, chacun étant une étape, un exercice particulier. Chaque fois, il y a un bilan thérapeutique rapporté à l’expérience du chômage.

            Il faut sans doute finir par le procès d’écriture. Dans l’antiquité l’exercice de méditation pouvait être écrit. La lecture également faisait partie des exercices et constituait la base de l’enseignement. Les Pensées pour moi-même du philosophe empereur Marc Aurèle ne sont pas autre chose que ce dialogue intérieur structuré par l’écriture. La lecture et l’écriture sont des modalités de la relation à soi. Dans mon cas personnel, l’écriture m’a permis de revenir à mon cœur de métier de journaliste puis de scribe d’entreprise. Je me suis remis en activité.

            Mais tout cela ne serait rien si un ami n’avait joué un rôle décisif dans le processus. J’ai eu la chance d’avoir quelques amis, très peu, qui me soutenaient tout au long de ce désert professionnel. L’un d’entre eux a eu un rôle de catalyseur. Il s’est intéressé à mes exercices philosophiques. Il a demandé à lire. Il a suivi la rédaction de l’ouvrage, chapitre après chapitre. Ce faisant il a apporté le remède essentiel : la perception d’un autre, le regard qui tient en vie.

            Il n’y pas d’autre message que celui-là : c’est grâce à un travail sur soi et à la présence d’amis, donc d’autrui qu’on peut traverser les épreuves. A la lettre, comme pourraient dire les psys, « on se retrouve au chômage ».

                        Aujourd’hui, j’ai retrouvé du travail dans une fonction similaire. Avec le recul je vois mieux sur quoi j’ai travaillé. Ce que la thérapie philosophique a activé. Pour mieux le cerner je voudrais rappeler l’étymologie du verbe thérapeuo : servir, honorer les dieux, soigner. Cet usage de soi est exclusif du soin des autres. Il libère de l’assujetissement, il redonne de la souveraineté au sujet, y compris sur lui-même.

Un ami psy m’a dit « il n’y a pas de trace d’inconscient dans ton texte » voulant souligner que j’étais sans doute dans le déni. Je ne suis pas un ignorant en matière de psychanalyse, pourtant à aucun moment je n’ai éprouvé le besoin ni l’envie d’emprunter à nouveau cette voie. Quand je dis que je ne suis pas ignorant cela veut dire que je suis prêt à reconnaître une forme de présence maternelle dans la philosophie, dans sa fonction consolante, apaisante. Et je concède que la référence aux maîtres vaut pour référence au père et notamment au pater familias romain qui aide et conduit dans l’épreuve. Vous vous souvenez des figures familiales romaines : la mère est indulgente, elle est indulgente. Le père élève à la dure, il entraîne aux épreuves.

Mais j’avais l’intuition qu’il s’agissait d’autre chose, de ce que Michel Foucault appelle la production de vérité. Le travail contemporain est la forme simultanée de notre subjectivité et de notre aliénation, de notre liberté et de notre assujettissement. Le chômage révèle la vérité douloureuse de ce paradoxe vécu. Voilà, j’ai pris soin du chômeur que j’étais.

La philosophie grecque, hellénistique et romaine cherchait à apporter à l’homme les moyens d’une subjectivation libre. Le rapport à soi y était non pas narcissique mais rapport constituant. La philosophie permettait de se constituer comme sujet à travers la lecture et l’écriture. Bien entendu, il y avait aussi une relation maître/élève, variable selon les écoles, qui constituait un embryon de transfert, mais sans doute plus proche des maîtres spirituels orientaux, des gourous, qui accompagnent le sujet cherchant que du psychanalyste.

C’est que j’ai fait avec mes propres méditations. Me reconstituer comme un sujet dans un rapport à soi qui soit aussi un rapport social d’être au travail. Les textes des philosophes servent de point d’appui, les auteurs sans doute de figures maternelles et paternelles. L’entretien avec eux passe par l’écriture, vecteur de reconstruction momentanée.

Vous le voyez il n’y a pas de recettes. Des gens pourtant m’ont écrit pour dire que le livre les aidait dans leur divorce, leur maladie…J’en suis heureux même si au départ je ne m’étais pas inscrit dans cette optique de soigner l’autre mais seulement de me délivrer moi-même. Tant mieux si, après m’avoir aidé, la philosophie ainsi conçue pouvait aider d’autres personnes elles aussi dans l’épreuve et la souffrance. Sachant qu’il n’existe pas de recette philosophique, et que philosophiquement parlant, chacun doit trouver sa propre thérapie. C’est sans doute ce que nous apprennent de meilleur les philosophes antiques.

Pour aller plus loin, lire :

-Qu’est-ce que la philosophie antique, exercices spirituels de philosophie antiques de P Hadot.

-L’herméneutique du sujet de M Foucault, le souci de soi.

Lire : qu’est-ce que la philosophie antique, exercices spirituels de philosophie antiques de P Hadot.

L’herméneutique du sujet de M Foucault, le souci de soi,