JOURNEES PAUL VALERY 2018

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PENSER LA MEDITERRANEE AVEC PAUL VALERY (21 septembre 2018)

 

Entre les deux guerres mondiales, Valéry développe une réflexion singulière sur la Méditerranée. Elle s’entretisse de manière très serrée avec des analyses sur la crise de l’Europe et la crise de l’esprit européen qui constituent un des thèmes d’investigation majeurs de Valéry. Quelle sont les raisons de cette réflexion sur la Méditerranée ? Quels en sont le sens et les effets ? Qu’est ce qui est pensé, pensable autour du nom de Méditerranée ? La réflexion de Valéry pourrait-elle encore éclairer la situation actuelle de l’espace et de l’esprit méditerranéen ?
Les propos de Valéry sur ces thématiques ne constituent pas une théorie de la Méditerranée. Ils ne prétendent pas délivrer une vérité sur l’époque. On serait déçu si on cherchait une vision dogmatique et surtout prescriptive. Ces textes, comme ceux sur la crise de l’Europe, cherchent à dégager un « point de vue » personnel, c’est-à-dire relatif et approximatif, sujet à critique et empreint d’erreur, car pour Valéry « tout point de vue est forcément faux. »
Ce parti-pris relativiste n’évite donc pas les contradictions d’une époque, son champ de représentations et de préjugés. Les propos de Valéry sont datés. Ils sont le produit d’un intellectuel occidental, de l’ère coloniale française, qui analyse les événements à travers le prisme déformant d’une culture de dominants, reposant sur des présupposés universalistes et ethnocentristes. Ils mettent également en relief les invariants personnels valéryens – le scepticisme, le rejet du dogmatisme, l’athéisme, le narcissisme ou la recherche de la formule percutante.
Mais ils témoignent aussi d’un souci, d’une nécessité, d’une responsabilité, que Valéry est parmi les premiers à affronter dans une période d’effondrement moral, après la terrible tragédie de la Première guerre mondiale. Ils marquent la prise en charge d’une angoisse collective. Le traumatisme inhibe toujours la pensée. Il est la pensée enrayée, impossible. Difficile de s’orienter, d’avoir autorité ou envie de penser dans une période aussi désespérante. C’est aussi ce défi que relève Paul Valéry : Que puis-je encore penser, sur mon épave, après le grand naufrage européen ?

Une expérience méditerranéenne

Comment Valéry pense-t-il la Méditerranée ? Qu’est-ce qu’il entend par Méditerranée ?
Sa réflexion s’organise d’une façon limpide et structurée dans le texte Inspirations méditerranéennes qui nous servira de matière première. C’est le texte d’une conférence donnée à Paris le 24 novembre 1933. Il doit être relié directement à l’investissement que Valéry opère, à la même époque, dans le Centre Universitaire Méditerranéen qui voit le jour à Nice. Il a fixé l’objectif du CUM : l’étude de la culture méditerranéenne.
Valéry a rédigé pour ce Centre un texte de présentation qu’on retrouve dans Regards sur le monde actuel et qui reprend les thèses principales posées dans les Inspirations Méditerranéennes. Dans ces années trente, Valéry donne aussi des conférences, en Italie ou en Espagne, en résonance avec cet intérêt pour la Méditerranée.
Ce texte des Inspirations est intéressant parce qu’il synthétise des notions éparses et mouvantes, fréquemment utilisées par Valéry, sans qu’elles constituent une théorie au sens habituel du terme. Valéry s’y montre plus en penseur méditerranéen, c’est-à-dire originaire de la Méditerranée, qu’en penseur de/sur la Méditerranée. La pensée même de Valéry se fonde et s’organise comme un désinvestissement de tout ce qui relève d’une approche théorique.
Valéry prétend rendre compte de ce qu’il appelle une « expérience méditerranéenne ». Le port natal, les confidences sur les sensations d’enfance, le moi pur, l’invitation au possible, l’homme-mesure de Protagoras, le rôle de la Méditerranée dans la construction de l’Europe et de l’esprit européen : tous ces thèmes familiers, pour ne citer que les principaux, sont déroulés, à la fois condensés et méticuleusement articulés dans un équilibre parfait entre la puissance expressive et la tension intellectuelle.
En quoi consiste pour Valéry « l’expérience méditerranéenne » ? Elle s’organise selon trois thématiques : des fragments autobiographiques, une référence à l’homme-mesure, l’appartenance à un espace de civilisation. Soit la mise en avant de trois marqueurs d’identité : le Moi, l’esprit mesurant et la fécondité anthropologique.

Le récit d’un moi
« Il faut, aujourd’hui, vous faire des confidences, il faut vous parler de moi-même. » Dans un prélude personnel, Valéry évoque donc inévitablement Sète, la ville natale, l’enchantement de la lumière et du spectacle portuaire, le plaisir sensuel de la nage. Valéry ne s’interroge pas sur la Méditerranée, ne réfléchit pas sur elle comme sur un thème donné. Il s’implique comme sujet pensant et ressentant dans son analyse. La Méditerranée n’est pas un objet mais un sujet de pensée.
Marque renouvelée d’une tendance narcissique ? En partie sans doute. Ici, comme Ulysse vers son Ithaque perdue, Valéry revient à son point de départ. « Je commence par mon commencement. » La Méditerranée procure autorité et légitimité au locuteur. La personne Valéry – et plus encore sa subjectivité singulière- se manifeste là, toujours arrimée à soi, reliée à sa propre source. Moi Valéry, je suis Méditerranéen et plus encore, j’ai fait l’expérience de la Méditerranée et je la porte encore en moi, un demi-siècle après avoir quitté ses rivages. La mer, le ciel, la lumière forment un tissage imaginaire, un climat émotionnel toujours actualisé, un milieu de pensée et de pensers. Un milieu sensuel eT corporel aussi.
Le moi personnel se réenfante dans ce retour aux origines. La Méditerranée dessine le lieu originel d’un moi, le lieu d’où parle ce moi qui est toujours à lui-même sa propre origine, qui revient toujours à soi, qui fabrique son actualité consciente, entre nostalgie, découverte et attente, livré à lui-même. L’être-là comme être-moi.
Mais cette inscription va bien plus loin qu’une affirmation narcissique de soi par soi. Car une origine revendiquée reste fuyante et comme perdue. Tel est le destin du sujet occidental, celui d’être un moi à la fois toujours rattaché à lui-même et toujours en partance. Un sujet hanté par la possibilité d’un retour à sa propre origine. Ulysse peut-être plus encore que Narcisse. C’est dans le voyage dramatique du héros d’Ithaque que commence la longue quête du Moi occidental, un Moi en quête de lui-même autant que du monde.
« Je me suis cherché moi-même ». Après Homère, Héraclite témoigne de cette quête de soi constitutive de la subjectivité occidentale. Et Socrate aussi avec le « connais-toi toi-même » qui recycle la formule de l’oracle de Delphes, et l’âme de Platon puis celle des stoïciens, et Augustin encore, qui trouve son dieu au plus profond de son intimité. Le retour à moi est un retour à la subjectivité de l’homme occidental. L’égocentrisme et l’ethnocentrisme ici se superposent.
Première caractéristique de la Méditerranée valéryenne : elle est l’espace géographique autant que la matrice culturelle où se produit « l’édification de la personnalité humaine. » Cette personnalité se confond avec un Moi. L’homme méditerranéen est un homme qui dit moi, qui se dit comme un moi, qui cherche son moi, qui en fait un objet de désir et un désir d’objet. Un moi qui dérive, toujours entre départ et retour, nostalgie et curiosité et dont Ulysse peut être considéré comme la première incarnation littéraire.

L’homme-mesure
Dans un deuxième temps, la réflexion de Valéry sur la Méditerranée dépasse le cadre personnel, le cadre du moi. Elle s’ouvre sur ce qui est décrit comme le plus « humain », le plus élevé, à savoir le pouvoir de, l’aptitude à « posséder, en quelque sorte, une mesure de toute chose et de nous-mêmes. » Valéry fait ici une surprenante référence à Protagoras. « La parole de Protagoras, que l’homme est la mesure des choses est une parole caractéristique, essentiellement méditerranéenne. »
Elle est surprenante à plus d’un titre. Habituellement c’est à Socrate, Platon et à degré moindre Aristote, qu’on fait référence, quand il s’agit de cerner ce qui relèverait d’une « essence méditerranéenne ». C’est à leurs œuvres, comme à des sources théoriques sacralisées, incontournables, qu’on revient quand il s’agit de cerner et de définir cette essence.
Protagoras est un sophiste du Ve siècle av. J.-C. Il ne reste de lui que deux citations, dont celle que Valéry utilise. Les sophistes étaient des experts en parole publique. A une époque où l’exercice de la politique reposait sur la maîtrise de l’expression, ils ont pris une place prépondérante dans la cité, enseignant aux jeunes grecs l’art du discours oral ou écrit contre de fortes rémunérations.
Protagoras est une des plus hautes figures de la sophistique. La citation de Valéry est approximative et doit être précisée. « L’homme est la mesure de toutes choses : pour celles qui sont, mesure de leur être, pour celle qui ne sont pas, mesure de leur non-être. » C’est la théorie de l’homme-mesure qui introduit au relativisme. Elle place au premier plan les impressions, les sensations, les opinions. Et celles-ci sont la plupart du temps variables, fluctuantes, indécidables. Pour le dire comme Pirandello : « A chacun sa vérité ». Le champ de la vérité est un champ de perspectives individuelles, de visées divergentes et opposées. C’est un espace de discussion et de débat.
Dans sa brièveté et sa nudité sans contexte, la citation de Protagoras n’est est pas moins une thèse philosophique solide et redoutable. Non seulement, elle met en question l’idée qu’il existe une vérité, voire une réalité. Mais elle écarte aussi la possibilité d’une transcendance, d’un plan d’absolu ontologique, religieux ou éthique. L’homme de Protagoras – sans qu’on sache bien de quel homme il s’agit…- concentre en lui une forte charge d’ambiguïté. Il est dépositaire de tout l’absolu en même temps qu’il affirme sa relativité…
Il ne faut pas s’étonner si Socrate et Platon, chercheurs de vérité, désignent les sophistes comme des adversaires à sortir au plus vite de la scène de l’histoire des idées, ce à quoi d’ailleurs ils sont parvenus. Le Platonisme et l’aristotélisme ne cherchent pas à définir l’homme, mais l’être, et parfois la divinité par lesquels l’homme est mesuré.
Autre point plus étonnant ici, Valéry escamote le versant sombre de la citation de Protagoras : la mesure du néant. Il ne retient que la force positive d’un esprit humain qui s’oppose au monde et qui dresse face à l’infini diversité de celui-ci, l’existence et le pouvoir d’un Moi pur, d’un moi universel. Ce moi ne se confond plus ici avec ce qu’on définit comme la personne. Il n’a pas de nom, de visage, d’histoire. Dans d’autres textes, Valéry le présente comme le vide de l’intérieur d’un anneau. Il résulte de tout quel que soit le tout. Ce moi auquel on n’échappe pas est chargé ici d’une pure positivité. Il a oublié « sa morne moitié » à laquelle Le Cimetière marin se confronte pourtant.
Ici, non seulement Valéry semble avoir oublié les tensions, les tourments du dialogue intérieur, les conflits de la conscience, mais il a laissé curieusement de côté la dialectique des consciences, leurs affrontements, le combat de tous contre tous qui anime l’histoire de l’esprit. Les rapports de domination/sujétion qui structurent et scandent l’histoire des hommes. L’homme-mesure de Protagoras occulte l’homme-démesure que l’Iliade et les tragédies grecques mettent au centre de la scène culturelle.
La réflexion méditerranéenne se construit ici sur un refoulement, elle oublie la force négatrice de l’esprit. La figure de Protagoras désigne essentiellement l’esprit qui s’oppose au monde, le transforme et lui donne sa loi. Sur un plan plus personnel, Valéry peut trouver dans le sophiste une figure identificatoire et dans la théorie de l’homme-mesure le miroir de son scepticisme, de son refus de toute vérité. Avec peut-être une pointe d’ironie latente quand on se réfère à un rhéteur professionnel dans une conférence elle-même rémunérée…

Un espace de la civilisation
Le troisième fil de « l’expérience méditerranéenne » et un fil anthropologique : la Méditerranée est une matrice de civilisations. Elle a joué un rôle essentiel « dans la constitution de l’esprit européen, ou de l’Europe historique, en tant que l’Europe et son esprit ont modifié le monde humain tout entier. » Elle possède une vocation pour l’universel.
Valéry s’appuie sur un constat relativement banal qui rappelle et souligne le rôle civilisateur de la Méditerranée. La situation géographique où trois mondes se rencontrent, le climat, les dimensions à échelle humaine, tous les facteurs se sont trouvés réunis pour faciliter et amplifier les échanges commerciaux, culturels et religieux et pour provoquer aussi immanquablement les guerres et les conquêtes. La Méditerranée a été la terre pionnière de la mise en concurrence des peuples riverains.
Cet assemblage inédit de circonstances naturelles favorables et d’échanges accélérés est à l’origine des différentes pièces qui construisent notre civilisation : la science, la technique, le droit, la politique, la cité et ses règles. Il a eu pour effet de déclencher un processus de transformation qui « a si profondément distingué les Européens du reste des hommes. » La Méditerranée est la matrice du Logos, du système unifiant la pensée et l’action.
Valéry voit dans la Méditerranée « une machine pour faire de la civilisation » et plus particulièrement de la civilisation européenne. L’Europe commence en Méditerranée. La Méditerranée est le berceau de l’Europe. C’était déjà l’idée de Hegel. Dans un passage célèbre des Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel souligne l’importance décisive de la Méditerranée « point central », « axe de l’histoire du monde », « ombilic de la terre », avec la Grèce comme « comme le point le plus lumineux de l’histoire. » La Méditerranée a été « l’animateur, la condition de vie de l’histoire du monde. » Mais pour Hegel, c’est le centre d’un vieux monde appelé à être dépassé. Le cours de l’histoire va de l’Orient à l’Occident, il a projeté la Méditerranée vers l’Europe, qui constitue le terminus de l’histoire. Rien de tel chez Valéry qui souligne, bien au contraire, la fonction originelle de la Méditerranée.
La personnalité humaine, l’esprit qui mesure et transforme la nature, la civilisation : Méditerranée est le nom d’une chaîne signifiante, d’une dialectique progressant à la manière de la dialectique platonicienne du plus intime au plus universel, de la subjectivité à la géopolitique. Trois commencements se tressent et s’interpénètrent sous l’appellation Méditerranée. Avec ici une extrême cohérence, la réflexion valéryenne ne peut être qu’une philosophie « à l’état naissant », une philosophie d’un commencement ou d’un recommencement possible. Il y a une invitation à retrouver un seuil, une aube, où penser redevient possible et où le possible redevient pensable. La Méditerranée apparaît en tout cas comme trois fois mère : du Moi, de l’esprit, de la civilisation. Et cette maternité vient par contraste s’opposer à une situation historique et ses effets de déréalisation.

La Méditerranée et la crise de l’esprit européen

     Quel sens donner à ces propos sur la Méditerranée, notamment dans le contexte de l’entre-deux guerres ? La réflexion sur la Méditerranée prend tout son relief et son utilité quand on la met en relation avec le diagnostic de la crise européen auquel Valéry se livre dès 1919 et qu’il ne cesse de mener dans d’autres textes comme Grandeur et décadence de l’Europe, Politique de l’Esprit, Bilan de l’Intelligence.
Là encore, ces textes n’ont donc aucune prétention dogmatique. Chercher à y voir clair, retrouver la lucidité, se remettre à penser, c’est déjà en soi une entreprise peu évidente et douloureuse en 1919. La France sort du conflit de 14-18, un carnage au bilan effrayant d’une vingtaine de millions de morts militaires et civils. Un traumatisme terrible à l’échelle d’un continent. Il faut refermer la parenthèse de l’impensable, en tout cas s’efforcer de la penser. Retrouver des raisons de vivre. Se souvenir des temps féconds. Lever la chappe de l’oubli et du déni. Repousser les visions de guerre et de mort. Revenir là où nous étions. C’est ce geste que tente Valéry.
Voir clair ou voir tout court : Là est sans doute la tâche plus difficile au sortir d’un cauchemar. Quand je cherche à ce qui se pensait avant la guerre, écrit-il en substance, « si je fais abstraction de tout détail, et si je me borne à l’impression rapide, et à ce total naturel que donne une perception instantanée, je ne vois -rien ! – Rien, quoique ce fût un rien infiniment riche. » Valéry compare cet état de sidération post bellum à celui qui saisirait l’œil, s’il pouvait subsister, dans un four porté à incandescence. Selon les physiciens, l’œil humain ne verrait rien. Cécité totale par excès de lumière égale. Eblouissement, stupeur, vide mental.
Ce rendez-vous avec le néant, appelle inévitablement la figure d’Hamlet. D’un Hamlet intellectuel qui viendrait patauger dans la boue encore sanglante des tranchées, la pensée « emportée par des millions de spectres. » Image hallucinante que cet Hamlet valéryen errant dans les ruines après la bataille et manipulant les crânes de Léonard de Vinci, de Kant, de Hegel et de Marx. Comment oublier, comment passer à la paix ? « Ce passage est plus obscur, que le passage de la paix à la guerre. » Moment d’inquiétude, de doute, de désarroi. Hamlet questionne et s’interroge : Qu’est-ce que la paix ? Que va-t-il devenir ?
La critique de l’Europe, de ses convulsions et de ses dérapages, n’est pas une première valéryenne. Depuis longtemps, les philosophes et penseurs, en ont fait un thème de méditations et de débat. Dans son Expulsion de la Bête Triomphante, Giordano Bruno, se plaçant dans la foulée d’Erasme, a condamné l’état moral de la société de son temps, déchirée par les schismes et les guerres de religion, rongée par la corruption, l’ignorance et la terreur. Philosophe errant, Bruno a pourfendu « la misérable et malheureuse Europe » se voulant « citoyen et serviteur du monde. »
Kant, dans une Europe embrasée par la Révolution française, a proposé un « Projet de paix perpétuelle ». Une Europe supranationale, fondée en droit, offrant la perspective d’un cosmopolitisme : telle était la proposition de Kant. Implicitement ou par contraste, elle soulignait la nature guerrière, destructrice et autodestructrice de l’Europe.
Contemporain de Valéry, en un temps où l’Europe était en proie aux conflits des nationalismes, Nietzsche a dressé un diagnostic impitoyable, critiquant la « petite politique » des nations fermées sur elles-mêmes, décelant un nihilisme dévastateur au cœur de l’ADN européen et proposant une unification européenne. Il appelait dans le même temps à « partir au sud de soi-même », à créer un surhomme qui intègrerait et apprivoiserait sa nature tragique.
Comme le diable, l’Hamlet de l’esprit européen s’est donc levé de bonne heure. Toutes ces critiques émises depuis la Renaissance pointaient un mal pernicieux, faisaient apparaître une sorte de malformation génétique propre à l’Europe : une volonté de nuisance, une pulsion de mort, une tendance irrépressible à la destruction jusque dans les formes les plus raffinées ou massives de l’autodestruction. Mais ces analyses n’en demeuraient pas moins des visions construites et comme extérieures à leurs auteurs. Avec Valéry, l’analyse de la crise de l’esprit européen prend une tonalité personnelle, elle s’intériorise, elle s’intimise.
Valéry ne s’interroge pas, n’argumente pas, ne prophétise pas. Il pense tout haut. « Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances ; nous confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance est derrière nous, mais le désarroi et le doute sont en nous et avec nous. Il n’y a pas de tête pensante si sagace, si instruite qu’on la suppose, qui puisse se flatter de dominer ce malaise, d’échapper à cette impression de ténèbres, de mesurer la durée probable de cette période de troubles dans les échanges vitaux de l’humanité ».
Pas plus que le scientifique ne peut s’abstraire de l’expérience qu’il organise, l’intellectuel est directement impliqué, pris comme dans un filet dans le diagnostic qu’il tente de formuler. Il n’a pas un point de vue privilégié qui le placerait hors de la matière qu’il traite. Il n’échappe pas à la situation donnée, il parle à l’intérieur de celle-ci et cela implique forcément une vision déformée, parcellaire, instable. Penser, c’est prendre ce risque de l’intranquillité et c’est ce défi que Valéry relève.
Valéry diagnostique la crise de l’Europe comme une double crise : une crise géopolitique et une crise morale. D’une part, l’Europe est entrée dans une phase de décadence. Les Etats-Unis, le Japon contestent son leadership mondial. D’autre part, l’Europe connaît une faillite morale. Géopolitique et éthique ici s’entrelacent.
C’est sur ce fond de ténèbres, dans ce contexte de crise et de traumatisme, que la réflexion sur la Méditerranée vient s’insérer et trouver tout son sens. Elle marque un retour à l’origine, au commencement. Elle apporte symboliquement de la lumière et du possible.
Dans l’entre-deux guerres, d’autres penseurs que Valéry ont fait le procès de l’esprit européens, en termes différents mais pour des conclusions voisines. En 1936, dans une Allemagne emportée par le nazisme, Husserl identifie une Crise des sciences européennes. La science, pour le fondateur de la phénoménologie, se retourne désormais contre le projet d’une « Humanité issue de la raison » qui a vu le jour dans la Grèce antique. La mathématisation du monde opérée depuis Galilée et Descartes engendre une science qui se sépare du « monde-de-la vie », une science finalement qui n’a rien plus d’humain.
On citera également la critique de la technique développée par Heidegger. La science s’est mise au service d’une technique qui n’est plus qu’une manifestation de la volonté de puissance. La technique est un arraisonnement de l’homme. Par ses dispositifs contraignants elle le dépossède de lui-même, le détourne de lui-même. L’homme est mis en demeure de participer au dispositif technique. Heidegger entend retourner le mouvement de la métaphysique occidentale qui, à partir de Platon, a oublié l’être.
L’analyse de Valéry, bien qu’il reste fasciné par le progrès scientifique, avait posé les premiers jalons : la guerre de 14-18, a fracassé la foi dans le progrès scientifique et technique, l’artillerie lourde et les gaz ont mis fin à l’espérance d’une libération et d’une élévation de l’homme par ses œuvres. La guerre a tué le Prométhée rêvé par la Renaissance, défini par les Lumières du XVIII et magnifié par le XIX. Sur sa machine volante, Léonard a embarqué une mitrailleuse.
Toujours est-il que la Méditerranée et la Grèce reviennent comme un univers-ressource à la fois mental et spirituel quand il s’agit de conjurer le pathos, le trauma européen et peut-être aussi les périls qui s’annoncent.
Promoteur d’une « pensée solaire », Camus lui aussi opère ce retour aux sources méditerranéenne, au sortir d’une Seconde Guerre mondiale, encore plus terrible que la Première. L’homme est ce héros tragique auquel Sisyphe prête son profil nocturne et absurde, mais qui ne cesse de chercher la lumière. « Il n’y a pas de soleil sans ombre et il faut connaître la nuit », lit-on dans Le Mythe de Sisyphe.
Et le texte Retour à Tipasa, rédigé après la Seconde Guerre Mondial, illustre ce mouvement de reprise et de lucidité auquel la Méditerranée peut inviter dans les moments de crise : « J’avais toujours su que les ruines de Tipasa étaient plus jeunes que nos chantiers ou nos décombres. Le monde y recommençait dans une lumière toujours neuve. »

    Dans l’Homme révolté, Camus encourage à renouer avec l’esprit de mesure qui caractérise, selon lui, la culture méditerranéenne. De façon plus marquée que Paul Valéry il oppose la pensée solaire de la mesure à l’esprit du nord de l’Europe. Pour lui, la mesure est ce qui unit la nature et les hommes et les hommes entre eux. La démesure, l’hybris des Grecs, est le dépassement, le déchirement d’un équilibre premier que l’esprit provoque dans son auto affirmation. On le voit, dans la pensée tragique, l’important n’est plus l’homme, l’homme-mesure, mais la mesure elle-même.
Penser l’Europe, c’est donc penser sa tragique tendance au nihilisme. L’esprit européen s’est éloigné de ses « vérités initiales », le savoir produit est devenu « un instrument de domination et de commercialisation. » L’esprit s’est également altéré, aliéné. D’abord par une sorte de défaut d’essence. Il porte en lui une négativité qui peut prendre des formes diaboliques et monstrueuses. Il semble voué à un cycle alternant phase de croissance et phase de régression, séquences de paix et séquences de guerre, période de civilisation et périodes de barbarie. L’esprit ensuite connaît des écarts, des glissements. Il s’excède se laisse emporte emporter par ses désirs, il se met à délirer. Péché d’excès et de démesure, crise d’hybris.

     Avec, comme dans la névrose freudienne, un bénéfice secondaire toutefois. « Au lieu de s’abîmer dans le néant mental, il tire un chant de son désespoir. Il en tire quelquefois une volonté dure et formidable, un motif d’action paradoxal et fondé sur le mépris des hommes et de la vie. » Nietzsche ne disait pas autre chose : l’homme préfère vouloir le rien que ne rien vouloir…

     C’est ce néant, que la réflexion méditerranéenne de Valéry tente de conjurer. Elle oriente la pensée vers un commencement, c’est-à-dire un recommencement possible. De l’héritage tout ne peut être jeté. Il reste encore quelques graines saines dans une récolte pourrie. Ceci sans illusion, sans euphorie, sans sortir des rails d’une critique radicale. La Méditerranée devient l’offre ultime d’une reconstruction possible. Le poète sexagénaire tourne son regard vers son passé et nourrit sa nostalgie. Mais le penseur décentre, opère une conversion. La Méditerranée apparaît à la fois comme le paradis perdu de l’identité européenne et comme le point de départ d’une histoire qui pourrait recommencer.

La Méditerranée devant nous

Cette vision de la Méditerranée peut-elle s’appliquer à notre actualité méditerranéenne? Peut-elle nous aider à penser la Méditerranée aujourd’hui, la Méditerranée d’aujourd’hui?
En première lecture, la situation paraît moins lumineuse et plus complexe qu’à l’époque de Valéry. Le mépris des hommes et de la vie…ne s’est jamais autant affirmé. La vie pourrit aujourd’hui en Méditerranée. Selon le rapport publié par l’association WWF, la mer concentre 7% des micro plastiques répandus à l’échelle planétaire alors qu’elle n’occupe que 1% de la surface des eaux du globe. Accroissement de la population dans les zones urbaines riveraines, dérèglement climatique, la situation environnementale est au bord de la catastrophe. Le pacte entre l’homme et la nature évoqué par Camus a été rompu. La Méditerranée n’est plus le berceau des civilisations, elle en est devenue le bidet.
La situation géopolitique est tout aussi alarmante. Le Moyen-Orient est à feu et à sang, les grandes puissances s’y affrontent. Les idéologies religieuses déroulent des programmes de mort et d’anéantissement culturel. Les flux migratoires, à l’origine même de la culture méditerranéenne deviennent des enjeux macabres. 17 000 personnes au moins sont mortes dans les eaux de la mare nostrum. 1500 au cours de 8 premiers mois de l’année 2018, chiffres du Haut Commissariat aux Réfugiés. Le berceau s’est fait cercueil maritime, cimetière marin…
Le projet d’Euroméditerranée qui s’était fait jour à la fin du siècle dernier est oublié. Il se fixait trois nobles objectifs : le partage de la prospérité, la paix et la stabilité, le développement de la ressource humaine par l’échange culturel…
Valéry en tournant les regards de ces contemporains vers la Méditerranée, les détournait des ténèbres, du désespoir et de la violence. Il mettait entre parenthèse la question récurrente du nihilisme. L’Odyssée raconte l’émergence de l’homme occidental, de l’individu humain tel qu’il va se penser et pour longtemps. C’est un être séparé de son lieu natal, qui cherche obstinément ce lieu mais qui se construit dans les épreuves qui l’en écartent. De l’Asie mineure à Gibraltar, la Méditerranée offre à Ulysse le décor d’une aventure subjective et à l’homme occidental le paradigme d’une subjectivité qui se saisit comme une aventure. Comme une expérience activée et stimulée par des forces négatives.
Mais l’Iliade enseigne autre chose. Le poème ne raconte pas seulement un épisode militaire parmi tant d’autres, une guerre entre deux peuples riverains. C’est un récit fondateur, une matrice. Berceau des civilisations, la Méditerranée est aussi le théâtre de leurs affrontements sanglants et de leurs destructions. Cimetière des civilisations où s’entassent les ruines de Troie, de Carthage, de Byzance, de Cordoue… Simone Weil commentant le poème d’Homère a souligné que « le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade, c’est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. »
Il n’est pas d’innocence méditerranéenne. Depuis la nuit des temps, les hommes s’entretuent en Méditerranée. La destruction de Troie en témoigne, les plages sont rouges depuis l’aube de l’histoire.
Aujourd’hui nous avons à faire face à un nouvel impensable. Le Moi, l’Homme, la civilisation plus personne n’en veut peut-être des deux côtés de la Méditerranée, bien que pour des raisons différentes. Le mot Méditerranée a-t-il encore un sens ? Parler d’une mer au milieu des terres, d’une mer intérieure, d’une mare nostrum n’est possible que si un territoire entoure l’espace maritime. La Méditerranée est fille de l’empire romain qui l’a constituée et dominée un temps. La notion même enveloppe la clôture, l’appropriation et la soumission.
Nous sommes entrés dans une nouvelle crise. L’Europe en supprimant ses frontières intérieures a fait de ses rivages sud une frontière. Le nihilisme européen s’est en quelque sorte excentré, sans renoncer à ses obsessions nationalistes, il s’est installé sur sa périphérie géographique. Il a externalisé les périls identifiés par Valéry : domination et commercialisation.
Mais à l’inverse, le sud ne peut pas incriminer l’Europe et tenir l’esprit du Nord, comme seul responsable de la situation. Certes, la période coloniale a aveuglé l’Europe, l’a enivrée. Valéry avait intégré cette donnée : « une exploration systématique trouvera certainement qu’il y eut en Méditerranée bien plus de choses dont il faut tenir compte, que nos habitudes ne nous le laissent penser. » Il y a eu d’autres civilisations, d’autres sud, une autre religion aussi. Il y a eu beaucoup de mépris et d’humiliations. Encore aujourd’hui, l’Europe tente de jouer un rôle dans le grand combat pour la domination économique, militaire et spirituelle de la Méditerranée.
Les peuples du Sud et ceux de l’Est ont une part croissante de responsabilité dans les convulsions d’une hybris généralisée qui secoue l’espace méditerranéen et qui ne peut se réduire à un juste retour des choses, une punition normale de l’Occident. Paranoïa, satanisation de l’Occident, théories du complot…ne sont que l’envers contemporain du nombrilisme de Valéry et des exactions coloniales. Et la violence terroriste, par exemple, frappe plus durement les peuples du sud que ceux du Nord. Des puissances régionales, des courants religieux s’affrontent avec une volonté et une férocité qui ne doivent rien à l’esprit européen.
Nous en sommes là. Guéris des illusions et des manipulations idéologiques de l’humanisme mais affolés voire tentés par le vide que laisse son effondrement. Que faire d’autre que chercher à voir clair, comme Valéry nous a invité à le faire? Voir clair, c’est aussi voir l’autre, apprendre à connaître ses différences, s’ouvrir au possible qu’il offre de coopération et d’entente, d’échange et de dépassement. Les temps sont contraires. Nous sommes à notre tour sidérés. Mais l’esprit, si l’on n’entend pas par ce terme, une essence hors sol ou une civilisation supérieure, mais la raison, pensante, agissante, communicante est encore la seule force qui s’oppose au nihilisme.
Dépourvue de toute visée prescriptive, prophétique et culpabilisante, la réflexion de Valéry nous remet à l’esprit quelques évidences vitales. Mer d’hédonisme et de sensualité, la Méditerranée incite au plaisir de vivre, au plaisir d’être. Elle nous convie aussi au plaisir d’être homme, d’assurer l’humanité sans recours aux dieux, aux monothéismes et à leurs idéologies concurrentes. Elle nous ouvre enfin aux bienfaits des civilisations : la paix, l’élévation spirituelle, la coopération, la recherche d’altérité. Sans rien sacrifier à la lucidité, il n’est pas inutile de nous orienter vers ces trois pistes positives, ces trois renaissances possibles.
Avec cette certitude ténue mais résistante : si la raison ne vaut ni pour sagesse ni pour vérité, la folie, elle, n’apporte ni la paix ni le bonheur.
21 septembre 2018